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VII

Déblayons. Il faut que j’arrive à la date que j’ai consignée au début de ces pages… Je noterai brièvement que je les trouvai tous, Versilov, ma mère et ma sœur (celle-ci, je la voyais pour la première fois), presque dans la misère ou à la veille de la misère. Qu’ils fussent dans une situation pénible, je le savais déjà avant de partir pour Pétersbourg, mais ce que je vis dépassa cruellement mon attente ; et, d’ailleurs, mon imagination avait toujours été rebelle à se représenter cet homme (mon futur père) autrement que paré d’un prestige qui le désignât au premier rang…

Jamais, jusqu’à ces temps derniers, Versilov n’avait habité ostensiblement le même appartement que ma mère, – cela par un lâche souci des « convenances ». Mais maintenant tous vivaient ensemble, dans un pavillon de bois d’une ruelle. Tous les objets de quelque prix étaient en gages chez le prêteur. De sorte que je donnai à ma mère, en cachette de Versilov, mes mystérieux soixante roubles. Précisément, « mystérieux » : je les avais prélevés, les deux années précédentes, sur les cinq roubles mensuels de mon argent de poche. Ces économies avaient commencé le jour même de l’éclosion de mon « idée ».

Ma mère et ma sœur faisaient des travaux de couture ; Versilov, lui, vivait oisif et conservait maintes habitudes assez dispendieuses. Il grognait horriblement, surtout à table. Tous ses procédés étaient d’un despote. Mais ma mère, ma sœur et Tatiana Pavlovna, et toute la famille de feu Andronikov (qui avait été tout ensemble chef de bureau dans quelque ministère et gérant des affaires de Versilov, et qui était mort depuis trois mois), famille consistant en un nombre considérable de femmes, l’adoraient comme un fétiche. Cela ne laissait pas de m’étonner. Quand, neuf ans auparavant, je l’avais vu, il avait incomparablement plus de lustre. Comment, en neuf ans, peut-on vieillir, se faner de la sorte ? Mon premier sentiment, à le revoir, fut de déception, de malaise et de tristesse. Pourtant, ce n’était pas encore un vieillard : il avait quarante-cinq ans. Et, à le bien regarder, son masque, s’il n’avait plus la vivacité, l’assurance et l’éclat de jadis, impressionnait davantage : la vie en sa complexité s’y était inscrite…

La misère était peut-être le moindre des soucis de Versilov. Et, d’ailleurs, il avait toujours l’espoir d’avoir gain de cause dans un procès d’héritage qui était pendant depuis une année entre lui et les princes Sokolski : d’un jour à l’autre une propriété valant bien 70.000 roubles pouvait lui échoir ; lui qui avait dissipé trois héritages serait sauvé par un quatrième. En attendant les prospérités, on souffrait. Personne qui prêtât sur espérances.

Au surplus, Versilov n’allait chez personne, bien que parfois il s’absentât pour toute la journée. Il y a déjà plus d’un an qu’il a été chassé de la société. Cette histoire, malgré tous mes efforts, m’est encore mystérieuse, après un mois de séjour à Pétersbourg. Versilov est-il coupable ou non ? Voilà ce qui m’importait ; voilà pourquoi j’étais venu. Tous s’étaient détournés de lui, notamment les hommes de poids, les hommes à influence, les hommes largement pavoisés d’honorabilité. Ils durent se détourner de lui à cause des bruits qui circulaient sur certain acte très bas et, ce que le monde tient pour pire, scandaleux, qu’il aurait commis en Allemagne. On parlait même d’une gifle qu’il aurait reçue trop publiquement d’un des Sokolski et à laquelle il n’aurait pas répondu par le moindre cartel. Ses enfants légitimes eux-mêmes (un fils et une fille) avaient rompu avec lui. Il est vrai que ce fils et cette fille fréquentaient dans la plus haute société grâce aux Fanariotov et au vieux prince Sokolski (ancien ami de Versilov). Cependant, en l’observant attentivement tout ce mois, j’ai pu voir qu’il était loin d’avoir abjuré toute arrogance, et, m’a-t-il semblé, ce n’est pas tant la société qui l’a exclu de son cercle, c’est lui plutôt qui a tenu à distance la société. Mais avait-il le droit de prendre vis-à-vis d’elle ces grands airs ? voilà ce qui m’inquiétait. La vérité, je la voulais connaître péremptoirement et vite, car j’étais venu juger cet homme. Mes forces, je les lui cachais encore ; mais il me fallait ou me déclarer pour lui ou le repousser de moi. Cette éventualité-ci m’était douloureuse… J’en ferai enfin l’aveu complet : cet homme m’était cher.

Cependant, je vivais avec eux dans le même appartement, et je contenais à grand’peine, si même je la contenais, mon irritabilité. Au bout d’un mois, j’étais bien convaincu que je n’avais pas pu faire fonds sur Versilov pour des explications définitives. Ses manières badines me blessaient à vif, et je les aurais préférées acrimonieuses. Dans nos conversations, il affectait un ton supérieur, équivoque et sarcastique. Même à mon arrivée, ce n’est pas avec sérieux qu’il m’accueillit. À ce régime, du moins, il a gagné, si c’était son dessein, de rester pour moi impénétrable. Quant à moi, je ne m’humilierai pas à solliciter qu’il veuille bien renoncer à ces façons déroutantes. Et je cessai moi-même de parler sérieusement, je cessai même de parler et j’attendis. J’attendis l’arrivée à Pétersbourg de certaine personne par qui je saurais, et de source sûre, la vérité ; c’était mon dernier espoir. Et déjà je prenais mes dispositions en vue d’une rupture. Certes, je regretterais ma mère. Pourtant je la mettrais en demeure d’opter, elle et ma sœur. Ma formule était prête : « Ou lui, ou moi. » J’avais fixé le jour. En attendant, je continuais à vaquer à mon service.

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