II
Mon âge : vingt ans. Je me nomme Dolgorouki. Légalement, j’ai pour père Macaire Ivanovitch Dolgorouki. Je suis donc enfant légitime. Ce qui ne m’empêche pas d’être enfant naturel, et cela à un degré éminent, – car sur mon origine il n’y a pas le moindre doute. Voici la chose. Il y a vingt-deux ans, le propriétaire rural Versilov (c’est mon père), qui avait alors vingt-cinq ans, visitait sa terre de la province de Toula. Cet homme qui m’impressionnait déjà si fort dans mon enfance, qui a eu si grande influence sur la formation de mon esprit et qui peut-être a scellé à sa marque tout mon avenir, il est curieux que cet homme me soit encore maintenant, sous beaucoup de rapports, une énigme. C’est précisément vers le temps de cette inspection qu’il devint veuf. Il avait épousé une jeune fille de famille noble, de fortune modeste, une Fanariotov ; il avait d’elle un fils et une fille. Des renseignements sur cette femme qui le quitta si tôt, j’en ai, dans le fouillis de mes papiers, mais très incomplets. Au surplus, maintes circonstances de la vie privée de Versilov m’échappent, tant il fut toujours envers moi compassé, mystérieux et indifférent, encore que, par moments, il m’étonnât par une sorte d’humilité. Je sais pourtant qu’il dissipa trois fortunes, en tout 400.000 roubles, plus peut-être. Bien entendu, aujourd’hui il ne lui reste pas un kopek.
Il vint, ai-je dit, visiter sa propriété, – il vint, « Dieu sait pourquoi », comme il me le dit lui-même dans la suite. Ses enfants ne l’accompagnaient pas ; il les avait entreposés chez des parents : telles furent toujours ses façons à l’égard de sa progéniture légitime et illégitime. Or, au nombre des domestiques attachés à cette propriété, il y avait le Macaire Ivanovitch Dolgorouki précité, lequel était jardinier.
Que je note ici, pour m’en débarrasser, l’irritant prestige qui, de mon nom, rejaillissait sur moi. Je ne concéderai pas volontiers que nul être au monde ait pu, du fait de son nom, être fêté autant que je fus. Écolier, chaque fois qu’une des nombreuses personnes à qui je devais du respect, maître d’école, inspecteur, pope, etc., me demandait mon nom et me l’entendait proférer, chaque fois j’étais sûr de cette réplique :
— Prince Dolgorouki ?
Et, chaque fois, je devais préciser :
— Non, Dolgorouki tout court.
Ce « tout court » avait fini par m’excéder. Je ne me rappelle pas une seule exception, – nul de mes interlocuteurs qui ne m’ait posé la question :
— Prince Dolgorouki ?
Pour bien des gens le renseignement devait être inutile, et même je ne vois pas qui diable il a jamais pu intéresser. Mais tous s’enquéraient, tous sans exception. Apprenant que je suis Dolgorouki tout court, le questionneur, ordinairement, m’enveloppait d’un regard neutre et hébété, puis il s’éloignait à pas lents.
La question inéluctable, ce sont les camarades de classe qui la formulaient de la façon la plus blessante. On sait l’ingéniosité de cette engeance à berner un nouveau venu. Celui-ci est debout devant quelque gros garçon, un ancien, qui le regarde d’un œil railleur et agressif.
— Ton nom ?
— Dolgorouki.
— Prince Dolgorouki ?
— Non, simplement Dolgorouki.
— Ah ! simplement ! Imbécile…
Et il a raison, il n’est rien de plus sot que de s’appeler Dolgorouki sans être prince. Cette sottise, je la traîne après moi comme une queue dérisoire. Dans la suite, devenu plus irascible, – à la question :
— Es-tu prince ?
Je répondais toujours :
— Non. Je suis le fils d’un domestique, ancien serf.
Plus tard (mon irritabilité s’était accrue, et la question me crispait les nerfs et m’horripilait), je répondis, un jour :
— Non, Dolgorouki tout court, fils illégitime de mon ancien seigneur, M. Versilov.
Ce type de réponse, je l’inaugurai en sixième année scolaire ; je me rendis compte assez vite de ce qu’il avait d’impolitique, mais je m’obstinai. Est-ce de cette boutade que s’autorisa un de mes professeurs pour déclarer que j’étais « farci d’idées vindicatives et civiques » ? Elle était généralement accueillie par un étonnement nuancé de réprobation. Enfin un de mes condisciples, un garçon très intelligent, avec qui je causais une fois par an, me dit, sur un ton grave et en évitant mon regard :
— Sans doute, de tels sentiments vous honorent ; mais, à votre place, quand même, je ne me ferais pas gloire d’être illégitime… et vous, pour dire cela, vous prenez un air de fête.
Je cessai de me vanter d’être illégitime.
Dieu ! qu’il est difficile de s’exprimer en russe ! – plus difficile que de s’exprimer en aucune autre langue européenne. J’ai déjà eu l’occasion de le vérifier maintes fois dans mes relations verbales avec les gens. Leur richesse intérieure est plus grande que ne le décèle l’expression. Nos mots trahissent leur homme. Voilà que j’ai rempli trois pages à dire comment je passai ma vie à m’exaspérer de mon nom, et le lecteur aura déjà conclu que je m’exaspère expressément de n’être pas prince, mais Dolgorouki tout court. Il serait humiliant pour moi de m’expliquer.