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IV

— Voici. Vous souvenez-vous, Tatiana Pavlovna, que, deux semaines après mon internement, Touchard vous écrivit une lettre ? Non ? Mais, depuis, Maria Ivanovna m’a montré cette lettre : elle se trouvait aussi parmi les papiers de feu Andronikov. Touchard, s’avisant qu’il n’avait pas exigé assez pour prix de ma pension, vous notifiait avec « dignité » que dans son établissement il y avait des enfants de princes et de sénateurs et que, dès lors, il ne pouvait y garder, sans surcroît de prix, un élève de basse extraction.

— Mon cher, tu aurais pu…

— Ne faites pas attention, interrompis-je : je n’ai que quelques mots à dire de Touchard. Vous repoussâtes carrément ses prétentions. Je le revois entrant dans notre classe, rouge comme une écrevisse. C’était un français très petit et très fort, de quarante-cinq ans environ, un parisien authentique, – un cordonnier, naturellement, mais qui occupait à Moscou depuis des temps le rôle officiel de maître de français, et qui avait même des grades dont il s’enorgueillissait à l’extrême, un homme imperturbablement ignare ! Comme élèves, nous n’étions chez lui que six, – dont l’un, neveu de sénateur, – et nous vivions là en famille sous la surveillance de sa femme, une dame fort grimacière, fille d’un fonctionnaire russe. Pendant les deux premières semaines, j’avais paonné devant mes camarades, fier de mon veston bleu et de mon papa André Pétrovitch, et s’ils me demandaient pourquoi je m’appelais Dolgorouki et non Versilov, je ne me déconcertais pas, l’ignorant non moins qu’eux.

— André Pétrovitch ! s’écria Tatiana Pavlovna d’une voix presque menaçante.

Ma mère, au contraire, suivait mon récit avec intérêt : évidemment, elle désirait que je continuasse.

— Ce Touchard… en effet, je me rappelle maintenant qu’il était petit et remuant, prononça du bout des lèvres Versilov ; mais on me l’avait recommandé chaleureusement.

— Ce Touchard entra, la lettre à la main, s’approcha de la table en chêne autour de laquelle tous six étudiions quelque chose, m’empoigna à l’épaule, me souleva de la chaise et m’ordonna de prendre mes cahiers. « Ta place n’est point ici, mais là », dit-il, en me montrant, à gauche de l’antichambre, une pièce meublée d’une table, d’une chaise cannée et d’un canapé en toile cirée, – bref le mobilier actuel de ma chambrette, là-haut. J’y entrai avec étonnement et très apeuré : jamais encore je n’avais été traité de la sorte. Une demi-heure après, quand Touchard fût sorti de la classe, je rejoignis mes camarades et me mis à rire avec eux ; certes, ils se moquaient de moi, mais je ne m’en doutais pas : je croyais que nous riions parce que nous étions gais. Sur ces entrefaites accourut Touchard, lequel me saisit par les cheveux et me traîna dehors. « Comment ! tu oses rester en la compagnie d’enfants nobles, toi qui n’as pas plus de naissance qu’un laquais ! » Et il me donna un soufflet, y prit plaisir, m’en donna un second, m’en donna un troisième. Je passai une heure entière, assis, la figure dans mes mains, à pleurer et à pleurer. Je ne comprenais pas comment un homme qui n’était pas méchant, un Touchard, un étranger et qui avait applaudi à la libération des paysans russes, pouvait battre l’enfant innocent que j’étais. Du reste, j’étais surtout étonné ; je ne me sentais pas insulté. J’avais dû soumettre quelque polissonnerie ; on me pardonnerait bientôt ; nous allions redevenir tous bien gais ; de nouveau nous jouerions dans la cour et nous continuerions à vivre le mieux du monde.

— Mon ami, si je l’avais su seulement…, prononça lentement Versilov avec un sourire las. Tout de même, quelle canaille, ce Touchard ! Du reste, je ne perds pas encore tout espoir de te voir un jour trouver la force de nous pardonner tout cela : alors nous continuerons, en effet, à vivre le mieux du monde.

Il bâilla franchement.

— Mais je ne récrimine point du tout, m’écriai-je un peu dérouté. D’ailleurs il ne me battit guère que pendant deux mois. Je me souviens que je voulus le désarmer par quelque manifestation : je me précipitai pour lui baiser les mains, je les lui baisai, et je pleurais toujours… À la suite de cet incident, Touchard m’employa de temps en temps comme domestique. Là, mes qualités, faut-il dire instinctives, de domestique s’exaltèrent : je m’évertuais à le contenter, et cela ne me paraissait nullement humiliant ; simplement je m’étonne d’avoir été jusqu’alors assez niais pour ne pas comprendre que je n’étais pas l’égal de mes condisciples. Au lieu de me frapper à la figure, Touchard se contentait maintenant de me bourrer du genou, et, au bout de six mois, il lui arrivait de me donner des pichenettes amicales. Une fois par mois, il me gratifiait pourtant – sans quoi j’aurais pu m’oublier – de quelques fortes taloches. De nouveau, je vivais en communauté avec les autres enfants ; mais pas une seule fois, au cours de ces deux ans et demi, Touchard ne me laissa perdre de vue la différence des situations sociales, et, pour rarement que ce fût, il continuait à m’employer au service.

» J’ai fui, plus exactement, j’ai voulu fuir, six ou sept mois après la première algarade. Du reste, j’ai toujours eu la décision difficile. Le soir, dès que j’étais sous la couverture, je commençais à penser passionnément à vous, André Pétrovitch, à vous seul. Je vous voyais même dans mes songes. Notamment, je rêvais que vous entriez soudain : je m’élançais vers vous, vous m’emmeniez, je me retrouvais dans votre cabinet, nous partions pour le théâtre, et ainsi de suite ; nous ne nous séparions plus, – et c’était pour moi l’essentiel… Au réveil, je redevenais le souffre-douleur de mes camarades. Il y en avait un qui me battait et me forçait à le servir ; il me cinglait des noms les plus fâcheux et sa verve s’attaquait de prédilection à mon origine, pour la plus grande joie des auditeurs. Mais, lorsque apparaissait Touchard en personne, il se passait dans mon âme quelque chose d’insupportable. Je sentais qu’on ne me pardonnerait jamais… – oh ! je commençais peu à peu à comprendre le fait que l’on ne me pardonnerait pas, et en quoi précisément consistait ma faute ! Deux mois, je roulai dans ma tête des projets d’évasion. Enfin, en septembre, je me décidai. Un samedi serait propice : ce jour-là mes camarades partaient en congé jusqu’au lundi. Je n’avais qu’à attendre que la maison fût vide. Cependant j’avais fait un paquet des objets les plus indispensables et recensé ma fortune : deux roubles. « À la tombée de la nuit, pensais-je, je descendrai l’escalier, sortirai, irai. Quel ennui qu’Andronikov soit déjà parti pour Pétersbourg ! Le matin venu, je demanderai à quelque passant où se trouve actuellement André Pétrovitch ; s’il n’est pas à Moscou je m’informerai de la ville, du pays où j’aurais chance de le retrouver. Certainement on me renseignera. Je me mettrai en route. De loin en loin, j’interrogerai quelqu’un sur mon itinéraire. Et je marcherai, marcherai. Je marcherai toujours ; je dormirai dans des broussailles, je ne mangerai que du pain, et mes deux roubles dureront longtemps. » Mais, ce samedi-là, les circonstances furent défavorables, et je dus remettre ma tentative au lendemain. Par fortune, Touchard et sa femme s’absentèrent pour toute la journée. Dans la maison entière, il n’y avait qu’Agathe et moi. J’attendis anxieusement la nuit. Assis près de la fenêtre, dans la salle d’étude, je regardais la rue poussiéreuse, ses maisonnettes en bois, les rares passants égarés en ce lointain faubourg. Le soleil se coucha tout rouge ; l’air était glacial et un vent aigre soulevait la poussière, exactement comme aujourd’hui. Enfin, la nuit venue, je fis devant l’icône une prière rapide, pris mon paquet et, sur la pointe des pieds, descendis l’escalier, avec une peur terrible qu’Agathe, de la cuisine, n’entendît crier les marches. Précautionneusement je tournai la clef dans la serrure ; j’ouvris la porte, la nuit m’apparut, opaque, dangereuse, et le vent emporta ma casquette. J’étais déjà dehors ; le grognement d’un ivrogne me fit sursauter ; je regardai autour de moi : tout était noir ; je regagnai la porte ; tout doucement, tout doucement, je montai les escaliers ; je dissimulai mon paquet, me déshabillai en tapinois, me glissai dans mon lit, la face dans l’oreiller, sans larmes. Et c’est de ce moment que j’ai commencé à réfléchir, André Pétrovitch ; c’est de ce moment que j’ai compris que, tout en étant un laquais, j’étais, par surcroît, un poltron ; et de ce moment commença mon développement régulier.

— Et c’est de ce même moment que je t’ai deviné à jamais ! glapit Tatiana Pavlovna. Le laquais que tu fus jadis, tu l’es aujourd’hui encore : tu as une âme de laquais ! Qu’en aurait-il coûté à André Pétrovitch de te mettre en apprentissage chez un cordonnier ? Et qu’aurais-tu pu réclamer de plus ? Ton père, Macaire Ivanovitch, non seulement suppliait, mais exigeait presque qu’on vous laissât dans la bassesse de vos conditions. Qu’André Pétrovitch ait assuré tes études, tu n’en as cure, n’est-ce pas ? Des gamins le taquinaient, voyez-vous ça ! et alors il s’est juré de se venger de l’humanité… Drôle, va !

L’inattendu de cette sortie me décontenança ; je me levai et, un moment, ne sus que dire. Enfin, avisant Versilov :

— Savez-vous que Tatiana Pavlovna a proféré quelque chose de vraiment judicieux ?… Versilov a bien voulu ne pas faire de moi un cordonnier. Quel laquais je suis de ne pas m’être tenu pour satisfait, et d’avoir exigé, outre les munificences de Versilov, Versilov lui-même et tout entier ! Car j’ai exigé un père : on n’est pas plus laquais ! Maman, depuis huit ans j’ai sur la conscience la façon dont je vous ai reçue quand vous êtes venue toute seule me voir chez Touchard ; mais il est impossible de parler de cela maintenant : Tatiana Pavlovna s’interposerait. À demain, mère ; nous nous verrons peut-être encore. Et que diriez-vous, Tatiana Pavlovna, si j’étais laquais à ce point de ne pas pouvoir admettre qu’ayant une femme on en prenne une autre, – aventure qui a bien failli arriver à André Pétrovitch à Ems ? Mère, lorsqu’il ne vous plaira plus de rester avec un mari qui demain peut épouser une autre femme, souvenez-vous que vous avez en moi un fils qui vous promet de rester un fils respectueux pour toujours, et venez. Mais il vous faudra opter : « lui ou moi ». Qui choisissez-vous ? Oh ! je ne demande pas de réponse immédiate : je sais que de telles questions valent qu’on y réfléchisse…

Ma mère était livide. Elle faisait effort pour parler et ne parvenait pas à articuler un mot. Quant à Tatiana Pavlovna, elle jacassait tellement et si haut que son éloquence m’était incompréhensible ; en revanche je perçus fort bien deux coups de poing qu’elle m’asséna sur l’épaule. Ma sœur secouait la tête tristement. Versilov se tenait immobile. Il ne souriait plus. Je montai dans ma chambre.

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