I
Deux mois ont passé. Que le lecteur ne s’inquiète. L’exposé suivant comblera la lacune. Mais, comme j’inscrivais au début de mon journal la date du 19 septembre, je veux inscrire, à cette place, celle du 15 novembre, elle aussi mémorable.
Qui m’a vu il y a deux mois aurait peine à me reconnaître. Cet éminent tailleur français que m’avait recommandé Versilov m’a fait un complet, – d’une coupe pas encore assez pure au gré d’un élégant de ma sorte. Depuis, deux tailors encore plus renommés m’habillent. Même, ils me font crédit. J’ai aussi un compte dans un cabaret à la mode. Mais je manque de hardiesse : dès que j’ai de l’argent, je paye, bien que je sache que c’est de mauvais ton. Je suis au mieux avec un coiffeur parisien de la perspective Nievski, et son répertoire d’anecdotes m’est déjà familier. Au contact de ses fers, je me perfectionne dans la langue française. J’ai un traîneau de grande remise ; Mathieu, mon cocher, gouverne avec prestance un bai-clair haut jambé. Pourtant, tout ne va pas à souhait. Aujourd’hui, 19 novembre, il y a trois jours que le froid pince, et ma pelisse, un cadeau de Versilov, est vieille : on ne m’en donnerait pas vingt-cinq roubles. Il sied que j’en achète une ; or ma bourse est à sec. Il me faut de l’argent pour ce soir, coûte que coûte, – sinon je suis « panné et fichu » (tel est mon nouveau vocabulaire).
Eh quoi ! ces imbéciles préoccupations de luxe et de parade ? Comment, si vite, ai-je pu tout oublier, me transformer si méconnaissablement ? Lecteur, je commence ici l’histoire de ma honte : coupable, je serai pour moi un juge sévère.
Pourtant, pendant ces deux mois, je fus presque heureux. Quand sursautait ma conscience, je me disais : « Est-ce donc si grave ? Bah ! je me tirerai d’affaire : mon idée est d’une solidité à toute épreuve ; je peux sans danger faire des gambades au bord de l’abîme. » Il est peut-être dommage qu’elle soit si solide : avec moins de confiance en elle, je serais plus prudent et irais plus vite.
Je continuais à occuper mon petit logis : – à l’occuper, non à y vivre. Ma malle, ma valise et de menus objets y étaient entreposés ; mais mon domicile était plutôt chez le jeune prince Serge Sokolski. Comment ce mode de vivre s’était-il établi, nous verrons cela plus tard. Revenons à mon logis personnel : c’est là que, d’abord, je revis mon père.