IV
Entrèrent deux femmes, très simplement habillées. L’une était, approximativement, la belle-fille d’un des cousins germains de la défunte femme du prince ; celui-ci l’avait dotée, encore qu’elle fût dans une assez belle situation de fortune. L’autre était Anna Andréievna Versilov, fille de Versilov, plus âgée que moi de trois ans, qui demeurait avec son frère chez Mme Fanariotov ; je ne l’avais encore vue qu’une fois et dans la rue. Cette Anna Andréievna, dès l’enfance, avait été honorée par le prince d’une affection spéciale (comme on voit, Versilov et le prince se connaissaient de longue date). J’étais si troublé encore, qu’à leur entrée je ne me levai pas et, lorsque je m’avisai de mon impolitesse, j’estimai qu’il était trop tard pour la réparer. Je ne savais pas d’ailleurs si, du fait de la scène précédente, il n’eût pas été séant que je prisse congé. Mais le vieux avait déjà tout oublié, selon son habitude, et la vue des demoiselles l’avait ragaillardi. Clignant des yeux il me chuchota mystérieusement :
— Regarde Olympe, regarde-la attentivement, je te raconterai après…
Je la regardai donc, sans rien lui trouver d’extraordinaire : taille replète, joues très colorées, physionomie avenante, de ces physionomies qui plaisent aux sensuels ; une expression de sincérité (cela, sous réserves). Rien n’indiquait qu’elle dût être d’une intelligence bien remarquable ; pourtant ses yeux brillaient de malice. Pas plus de dix-neuf ans. Au lycée, on l’eût appelée un « coussin ».
Tout autre était la fille de Versilov. Grave, grande, un peu maigre, le visage long et remarquablement pâle, d’opulents cheveux noirs, de vastes et sombres yeux au regard profond, la bouche petite et fraîche dans son liséré de lèvres minces, elle était la première femme qui ne m’inspirât pas de dégoût. Vingt-deux ans. Nulle ressemblance formelle avec Versilov ; mais beaucoup de similitude dans l’expression.
Je m’attendais de sa part à quelque procédé désobligeant, et j’étais prêt à y répondre ; à Moscou, son frère, lors de notre première rencontre dans la vie, n’avait-il pas trouvé le moyen de me blesser ? Elle ne me connaissait pas de vue, mais sans doute avait-elle appris que je venais chez le prince. Tous les faits et gestes du prince excitaient l’attention jalouse de cette foule de parents et d’« aspirants » : sa sympathie pour moi n’avait donc pu passer inaperçue. Je savais qu’il s’intéressait beaucoup à Anna Andréievna et lui cherchait un fiancé ; mais il était plus difficile de trouver un fiancé pour Anna Andréievna que pour les jouvencelles aux broderies.
Et voilà que Mlle Versilov, en serrant la main du prince, me regardait avec une curiosité avide et, voyant que je la regardais aussi, me saluait d’un sourire. Sans doute le code mondain voulait qu’entrant dans un salon elle épandît, à la ronde, des amabilités de convention ; mais ce sourire-là, évidemment, n’était pas conventionnel. J’en éprouvai une sensation extraordinairement agréable.
— C’est… c’est… mon jeune et excellent ami Arcade Andréiévitch Dol…, balbutiait le prince en remarquant qu’elle me saluait et que je restais assis.
Et subitement il s’arrêta : peut-être était-il gêné de me présenter… de présenter, en somme, le frère à la sœur. Le « coussin » me salua aussi. Mais moi, subitement, sous une bouffée de vanité absurde, je me levai :
— Excusez, prince, je ne suis pas Arcade Andréiévitch, mais Arcade Macarovitch, articulai-je, oubliant, d’ailleurs, de répondre au salut des visiteuses.
— Mais… tiens ! exclamait le prince en se frappant le front.
— Où avez-vous fait vos études ?
C’était le coussin qui parlait, en se rapprochant de moi.
— À Moscou, au lycée.
— Ah ! oui, j’ai entendu parler du lycée de Moscou. Et fait-on de bonnes études, là-bas ?
— Très bonnes.
J’étais debout et parlais comme un soldat sous les armes. Les questions que me posait la sollicitude de cette demoiselle n’étaient pas fort ingénieuses, – d’accord, mais, du moins, c’était une diversion qui atténuait mon incartade et donnait au prince, en conversation avec Mlle Versilov, le temps de se ressaisir.
— Comment ! c’est aujourd’hui ? exclama-t-il.
— Ne le saviez-vous pas ? s’étonnait Mlle Versilov. Olympe, le prince ne savait pas que Catherine Nicolaïevna arrivait aujourd’hui ! Mais oui, croyant qu’elle était arrivée depuis plusieurs heures, nous étions venues faire une visite à votre fille ; nous l’avons rencontrée sous le péristyle, en costume de voyage : elle venait directement de la gare ; elle nous a engagées à passer chez vous, où elle viendra nous prendre dans un instant… Mais la voilà !
Une porte s’ouvrit et – cette femme apparut. Je la connaissais déjà par un portrait admirable accroché dans le cabinet du prince et que j’étudiais depuis un mois. Cette fois, je restai en sa présence trois minutes, et pas une seconde je ne la quittai des yeux. Mais si je n’avais pas connu le portrait, et si après ces trois minutes on m’eût demandé : « Comment est-elle ? » je n’aurais rien répondu, – tout s’embrouillait dans ma tête.
Je me rappelle seulement que j’ai vu, pendant ces trois minutes, une femme vraiment belle que le prince a embrassée et qui me lançait à la dérobée des regards rapides. Le prince énonça, avec un petit rire embarrassé et en paroles presque indistinctes, ma qualité de secrétaire et mon nom. Elle tourna la tête, méchamment me regarda, sourit d’un sourire impertinent. Je fis un pas vers le prince et, d’une voix déchiquetée par le claquement de mes dents :
— J’ai oubl…, j’ai maintenant… quelque chose… à faire… Je m’en vais.
Et, tournant sur mes talons, je sortis.
Depuis, le prince m’a raconté que j’étais si pâle qu’il avait eu peur.
Il n’y avait pas de quoi.