III
Il était toujours le même : plastronnant, prétentieux et satisfait. Mais une curiosité fureteuse avivait son œil de dindon ; il semblait qu’il voulût deviner quelque chose à l’examen de nos physionomies. Mais vite son regard s’émoussa et une jovialité épaisse noya ses traits.
— Tout de suite ! lui dit le prince sans le saluer, et il se mit à chercher sur son bureau les paperasses nécessaires à l’opération.
Quant à moi, j’étais encore sous le coup de ses derniers mots. L’allusion à la malhonnêteté de Versilov était si claire qu’elle appelait une réplique. Or devant Stiébielkov il fallait surseoir. Je m’allongeai sur le divan et, avisant un livre, l’ouvris au hasard.
— Biélinsky, tome II. On voit que vous désirez vous instruire…, fis-je d’une voix mal d’aplomb.
Il était très occupé à bousculer ses papiers ; mais, à mes paroles, il se tourna :
— Je vous prie de laisser ce livre, dit-il sèchement.
Cela passait les bornes, du fait surtout de la présence de Stiébielkov ! Et celui-ci souriait d’un sourire rusé et lâche et me désignait furtivement le prince. Je me détournai de ce sot.
— Ne vous fâchez pas, prince. Je vous cède à l’homme de la situation et me retire.
— C’est moi, l’homme de la situation ? bouffonna Stiébielkov en se pointant le doigt sur la poitrine.
— Oui, vous, vous êtes le personnage de premier plan, et vous le savez.
— Non, permettez. Je suis toujours le personnage de second plan. Il y a le premier homme, et il y a le second. Le premier fait quelque chose, et le deuxième prend. Alors, c’est le deuxième qui est le premier, et le premier devient le deuxième. N’est-ce pas ?
— Il se peut. Mais, comme d’habitude, je ne vous comprends pas.
— Non, permettez. En France, il y avait la Révolution et on guillotinait tout le monde. Est venu Napoléon : il prit tout. La Révolution, c’est le premier homme ; Napoléon, le deuxième. Mais alors Napoléon est devenu le premier homme, et la Révolution le deuxième. Vous y êtes ?
Je ferai remarquer que cette évocation de la Révolution française correspondait à une manie qu’il avait et qui m’amusait fort : il s’obstinait à me considérer comme un révolutionnaire.
— Allons, dit le prince.
Et tous deux passèrent dans la pièce voisine. Resté seul, je décidai de lui rendre ses trois cents roubles, dès que Stiébielkov aurait vidé la place. Pourtant j’en avais un besoin extrême.
Pendant dix minutes, nul bruit ne me parvint de la chambre où s’étaient retirés le prince et Stiébielkov. Tout à coup les voix montèrent de ton. Ils parlaient en même temps, et bientôt le prince vociféra. Mais, pour annoncer quelque visite, un valet parut dans la chambre où je me tenais ; du menton, je lui indiquai la salle de la conférence. Son entrée y rétablit le silence. Le prince reparut, visage soucieux où s’exerçait un sourire d’accueil ; le domestique se hâta vers l’antichambre, et, un instant après, le visiteur entra : hôte considérable.
Je dois dire qu’en dépit qu’il en eût, le prince Serge n’appartenait pas, proprement, à la « haute volée » de Pétersbourg : d’autant plus devait-il apprécier cette visite, – première consécration de rapports pour lesquels il avait fait toutes les avances ; mais visite qui, fâcheusement, le prenait à l’improviste. Et je vis de quel air implorant et vexé il regarda Stiébielkov. Celui-ci ne parut point du tout saisir le sens de ce regard ; loin de disparaître, il se répandit sur le divan, et il se mit à se gratter la tête (signe d’indépendance ?) tout en faisant une mine sérieuse qui était impayable. Moi, sans doute, je savais me tenir en société, – mais quel fut mon étonnement quand je sentis le même regard misérable et hostile se poser sur moi ! Ainsi le prince avait honte de moi comme de Stiébielkov ; il nous mettait au même rang. Cette idée me rendit furieux, je pris sur le divan une position plus stable et me mis à feuilleter le livre de tout à l’heure, l’air tout à fait détaché de ce qui se passait autour de moi. Stiébielkov, au contraire, ouvrit largement les yeux et prit un masque d’attention : il estimait déférer ainsi aux règles du savoir-vivre. Une ou deux fois, le nouveau venu nous regarda l’un et l’autre.
Ils échangèrent d’abord des nouvelles de leurs proches. Ce monsieur avait connu jadis la mère du prince, laquelle était de très bonne famille. À maints indices et malgré la courtoisie et l’apparente bonhomie de ses manières, l’hôte apparaissait plein de superbe : il considérait qu’il faisait grand honneur à quelqu’un en lui rendant visite. S’ils eussent été seul à seul, le prince, j’en suis sûr, se serait montré plus digne ; mais notre malencontreuse présence le déprimait : il était trop aimable, et sa mine égarée trahissait son malaise.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’on annonça encore un visiteur et, comme par un fait exprès, un visiteur lui aussi très compromettant. Je le connaissais de vue et j’avais beaucoup entendu parler de lui ; il ne me connaissait pas. C’était un beau garçon de vingt-trois ans, fort élégant, de bonne famille, mais de très mauvaise société. L’année précédente, il faisait partie d’un des plus aristocratiques régiments de la garde : il avait été forcé de donner sa démission ; ses parents avaient, par voie de presse, avisé le public qu’ils ne répondaient pas de ses dettes. Quant à lui, il continuait à faire la fête, empruntait l’argent à dix pour cent par mois, jouait dans les tripots et dépensait des sommes folles pour une française à la mode. Un soir récent, il avait gagné douze mille roubles. Il était très lié avec le prince, et souvent on les voyait installés au même tapis vert. Quand même, le prince tressaillit en le voyant. Ce jeune homme était partout comme chez lui et laissait fluer tout ce qui lui passait par la tête.
Il interrompit immédiatement leur conversation, et, avant même de s’asseoir, se mit à parler du jeu de la veille.
— Il me semble que vous y étiez aussi ? dit-il, s’adressant à l’hôte important.
Et sur le démenti d’un geste :
— Ah ! pardon, je vous prenais pour quelqu’un de la bande.
— Alexis Vladimirovitch Darzan, Hippolyte Alexandrovitch Nastchokine…, présenta très vivement le prince.
Et, en effet, on pouvait, malgré tout, présenter ce fils de famille… Nous, on ne nous avait pas présentés ; nous restions condamnés à nous morfondre dans nos coins. Je restai coi ; mais Stiébielkov, maintenant, s’agitait, souriait gaiement dans la direction du jeune homme et même menaçait de parler. La scène prenait un tour amusant.
— Je vous rencontrais souvent, l’année dernière, chez la comtesse Vériguine, dit Darzan.
— Je me le rappelle ; mais alors vous étiez, il me semble, en uniforme, dit doucement Nastchokine.
— Oui, en uniforme ; mais grâce… Tiens, Stiébielkov ! Que diable faites-vous là ?… Oui, précisément, grâce à ces messieurs, je ne suis plus en uniforme, fit-il en montrant Stiébielkov, et il sourit.
Stiébielkov prit sans doute ces paroles pour une amabilité, et son rire fit grelotter les vitres. Le prince rougit et, pour faire dévier la conversation, adressa une question quelconque à Nastchokine. Darzan s’était approché de Stiébielkov et lui parlait avec chaleur, mais à mi-voix.
— Si je ne me trompe, vous avez connu à l’étranger Catherine Nicolaïevna Akhmakov ? demanda au prince le monsieur gourmé.
— Je l’ai connue.
— On dit qu’elle épouse le baron Bioring.
— Autant dire que c’est fait ! cria Darzan.
— Vous… savez cela de source autorisée, demanda à Nastchokine le prince, manifestement ému.
— On ma l’a dit, et il me semble que ce sujet défraye déjà la chronique. Cependant je ne sais rien de positif…
— Aucun doute à avoir ! interrompit Darzan. Doubassov m’a parlé de ça hier. Il est toujours le premier à connaître les nouvelles de ce genre. Et le prince aussi devait savoir à quoi s’en tenir.
Nastchokine attendit que Darzan eût fini, puis, s’adressant de nouveau au prince :
— Maintenant, on la voit rarement dans le monde.
— Le mois dernier, son père était malade, expliqua sèchement le prince.
— Il paraît que c’est une dame à aventures ! fit tout à coup Darzan.
Je me dressai.
— J’ai l’honneur de connaître personnellement Catherine Nicolaïevna. Je crois de mon devoir de témoigner que tous ces traits scandaleux sont d’infâmes calomnies… inventées par ceux… qui ont essayé et n’ont pas réussi…
Sur cette péroraison imbécile, je me tus, haussé sur mes ergots et regardant mes auditeurs avec un visage enflammé. Ils se retournèrent vers moi ; Stiébielkov éclata de rire ; Darzan était ébahi.
— Arcade Macarovitch Dolgorouki, dit le prince à Darzan, en me désignant d’un geste découragé.
— Ah ! croyez, prince, me dit Darzan, je n’ai rien inventé. S’il y a des bruits qui courent, ce n’est certes pas moi qui leur ai lâché la bride.
— Eh ! ce n’est pas à vous que je parle, répliquai-je.
Mais que Darzan m’eût donné du « prince. », cela avait déchaîné le rire de Stiébielkov. Toujours ce nom infernal de Dolgorouki ! Et, pour la première fois de ma vie, j’eus la sottise (j’en rougis encore) de ne pas proclamer que j’étais Dolgorouki tout court. Darzan promenait un regard étonné, de Stiébielkov mugissant à moi qui restais là tout pantois.
Et, sans transition, interpellant le prince Serge :
— Quel joli minois je viens de rencontrer dans l’escalier !
— Vraiment… je ne sais pas… répondit le prince en rougissant.
— Qui donc le saura ? ricana Darzan.
Cependant, c’est… ce pourrait être…, balbutia le prince.
— Oui… précisément, c’était sa sœur, Elisabeth Macarovna, émit Stiébielkov en me désignant. Moi aussi, je l’ai rencontrée, il n’y a pas longtemps.
— Ah ! en effet ! approuva le prince, mais, cette fois, d’un air calme ; ce doit être Elisabeth Macarovna, l’amie d’Anna Théodorovna Stolbéiev, chez qui je vis maintenant. Sans doute a-t-elle fait aujourd’hui une visite à Daria Onésimovna, à qui Anna Théodorovna, en partant, a confié la maison…
C’était exact. Cette Daria Onésimovna était la mère de la pauvre Olia dont j’ai dit la fin lugubre. Tatiana Pavlovna, qui l’avait d’abord recueillie, l’avait dirigée sur Mme Stolbéiev. Je savais fort bien que Lise voyait Mme Stolbéiev, et de temps en temps faisait une visite à Daria Onésimovna que tous nous aimions.
Malgré le commentaire du prince, j’étais fort déconcerté. Par bonheur, Nastchokine se levait pour partir. Un instant après, Darzan prit congé à son tour, non sans avoir donné au prince rendez-vous pour le lendemain, dans quelque tripot. Il m’avait à peine salué. Dès que nous fûmes seuls, Stiébielkov sauta sur ses pieds, s’arrêta au milieu de la chambre, puis levant le doigt.
— La semaine dernière, ce gaillard a souscrit un billet à ordre, sur lequel il a mis lui-même l’endos d’Avrianov. Le billet existe. Seulement, ce n’est pas admis, c’est criminel… Huit mille…
— Et, sans doute, vous avez chez vous ce billet ?
— Chez moi, la banque ; chez moi, le mont-de-piété ; mais pas le billet. Vous savez ce que c’est, à Paris, le mont-de-piété ? C’est le pain pour les pauvres. Chez moi, le mont-de-piété…
Le prince, qui rentrait dans la chambre, s’arrêta et, brutalement :
— Que faites-vous ici ? Pourquoi êtes-vous resté ?
— Ah ! fit Stiébielkov en clignant des yeux. Quoi donc ?… Est-ce que…
— Non, non, et non ! cria le prince en frappant du pied. Je vous dis.
— Ah ! si c’est comme ça, alors c’est comme ça… Seulement ça ne se passera pas comme ça !
Tête et dos courbés, il sortit. Le prince accompagna sa retraite d’un :
— Sachez, monsieur, que je ne vous crains pas !
Il était très énervé. Il voulait s’asseoir, mais, s’avisant de ma présence, il resta debout, et son regard exprimait : « Eh bien, et toi, pourquoi restes-tu ici ? »
— Moi, prince…, commençai-je.
— Vraiment, je n’ai pas le temps, Arcade Macarovitch. Il faut que je sorte.
— Un moment, prince. J’ai à vous dire une chose très importante. Et, d’abord, reprenez vos trois cents roubles.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— Tout ce qui s’est passé et ce que vous avez dit de Versilov… et enfin, votre ton… en un mot, je ne puis accepter.
— Pourtant, un mois entier, vous avez accepté.
Il s’assit sur une chaise. J’étais debout près de la table. D’une main, je froissais Biélinsky ; de l’autre, je tenais mon chapeau.
— J’avais d’autres sentiments. Aujourd’hui, je ne puis pas !
— Tout simplement, vous n’avez pas réussi à vous signaler, et c’est pourquoi, vous vous fâchez… Je vous prierais de laisser ce livre.
— Que signifie : « Vous n’avez pas réussi à vous signaler ?… » Et comment avez-vous pu, devant ces hôtes, me traiter presque comme Stiébielkov ?
— Ah ! voilà donc le point délicat, sourit-il ironiquement. Et, de plus, vous étiez confus que Darzan vous eût appelé « prince ».
— Je ne comprends pas… Votre titre de prince, je ne me baisserais même pas pour le ramasser.
— On sait… on sait… Est-ce assez ridicule, votre sortie furieuse en faveur de Mme Akhmakov !… Laissez ce livre.
— Que signifie… ?
— Laissez ce livre ! hurla-t-il en se dressant à demi comme pour me sauter à la gorge.
— Voilà qui est trop fort ! Je m’en vais…
Je n’avais pas encore traversé le salon, qu’il me criait de son cabinet :
— Arcade Macarovitch, revenez ! re-ve-nez ! revenez immédiatement !
Et comme je ne m’arrêtais pas, il me rejoignit, m’attrapa par le bras et m’entraîna dans le cabinet. Je ne résistai pas.
— Prenez, dit-il, pâle d’émotion en me tendant les trois cents roubles que j’avais jetés. Prenez ! il faut que vous preniez… Autrement… nous… autrement…
— Prince, comment voulez-vous… ?
— Eh bien, quoi ! je vous demande pardon, là ! Pardonnez-moi…
— Prince, je vous aimais… et si vous…
Je pris. Ses lèvres tremblaient.
— Je vois, prince, que ce drôle vous a terriblement énervé… Mais je ne prendrai que si nous nous embrassons, comme à la fin des querelles passées…
— En voilà des tendresses ! marmonna-t-il en souriant, confus ; et il s’inclina, m’embrassa.
Je tressaillis : dans son visage je lisais nettement une expression de dégoût.
— Au moins, vous a-t-il apporté de l’argent ?
— Eh ! qu’importe ? Oui, il en a apporté.
— Prince, nous étions amis… Et enfin, Versilov…
— Bien, bien.
— Et enfin, vraiment, ces trois cents roubles, je ne sais encore si…
Je les tenais à la main.
— Prenez, p-r-r-r-enez, sourit-il de nouveau, mais d’un sourire qui luisait mauvaisement.
Je les pris… parce que je l’aimais.