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II

Ils causaient de la noblesse. (Malgré ses airs de progressiste le prince était entiché de son titre : d’où, dans une certaine mesure, ses emprunts, ses prodigalités et ses dettes.)

— Honneur implique devoir, et en devient synonyme. Qu’un ordre prédomine, la notion de l’honneur tend à s’y localiser, s’y exalte et cimente l’État. Mais ceux qui n’appartiennent pas à cet ordre souffrent, ou se l’imaginent ; on leur confère des droits, et le patriciat s’affaisse dans la masse. Toutefois une aristocratie dépourvue de privilèges se perpétuerait encore en conservatoire de l’honneur, de la haute culture et de l’idée supérieure si, au lieu d’être à peine entrebâillée comme chez nous, elle s’ouvrait large à tout homme qui puisse à bon escient se targuer de magnanimité, de courage, de génie…

Le prince montra les dents :

— Quelle absurdité ! Ma parole, il s’agit là d’une loge maçonnique quelconque.

— Je ne sais pas comment vous vous représentez la franc-maçonnerie. Mais ce que j’ai dit était sans doute prématuré, puisque vous n’y souscrivez pas. La grande idée…

— Mais vous qui aimez tant employer les mots : « la grande idée » « l’idée-force », définissez-les donc.

— Vraiment, je ne sais comment vous répondre à cela, mon cher prince, sourit Versilov. Si je ne vous répondais pas… Une grande idée, c’est souvent un sentiment qui reste latent, n’ayant pas encore trouvé sa formule, mais d’où la vraie vie, la vie non artificielle, découle.

— Et cette vraie vie, selon vous, c’est… ? interrogea le prince d’une voix acrimonieuse.

— Je ne le sais pas non plus, prince. J’imagine que ce doit être quelque chose de très simple, de très ordinaire et qui, humblement, nous sollicite tous les jours sans qu’on le daigne remarquer.

— C’est vague. Quant à moi, je voulais tout simplement dire que votre idée sur la noblesse en est la négation même.

— Peuh ! si vous y tenez… la noblesse n’exista peut-être jamais chez nous.

— Quand on commence à parler, on développe…, sentencia le prince en consultant la pendule.

Versilov se leva, prit son chapeau.

— Développer… Non. J’aime parler sans développements. Et – n’est-ce pas curieux ? – presque toujours, quand il m’arrive de développer une idée en quoi je crois, l’exposé n’est pas terminé que ma foi a déjà faibli. Il ne me plaît pas, pour le moment, de tenter l’épreuve. Au revoir, cher prince. Je m’attarde chez vous impardonnablement.

Il sortit. Le prince le reconduisit, courtois ; mais je me sentais offensé.

Quand il reparut :

— Pourquoi froncez-vous les sourcils ? m’interpella-t-il sans me regarder en face.

— Je me formalise d’un si étrange changement dans vos manières envers moi et envers Versilov, commençai-je d’un timbre tremblant. Sans doute, Versilov a parlé un moment d’une façon qui pouvait paraître réactionnaire ; mais il s’est repris, et… dans ses paroles il y avait peut-être une pensée point négligeable ; mais vous n’avez pas compris, tout simplement, et…

— Tout simplement, j’entends qu’on ne me considère pas comme un gamin, et qu’on ne vienne pas, à domicile, me faire la leçon.

— Prince, ces paroles…

— Laissons les gestes de théâtre, l’un et l’autre… Je sais que ce que je fais est lâche, que je suis prodigue, joueur, qui sait ? voleur…, oui voleur, puisque je perds au jeu l’argent de la famille ; mais je ne souffrirai pas de juge à mes actes. Pour cet office, je suffis. Et, d’ailleurs, au diable ces équivoques ! S’il avait quelque chose à me dire, il n’avait qu’à me le dire nettement et sans tant de fadaises. Mais pour me dire quelque chose il faut en avoir le droit, il faut soi-même être honnête.

— Primo, n’ayant pas entendu le début de la conversation, j’ignore au juste de quoi vous parliez. Secundo, en quoi Versilov est-il malhonnête ? Permettez que je vous le demande !

— Assez ! je vous en prie, assez !… Vous m’avez demandé, hier, trois cents roubles : les voici…

Il les posa sur la table, s’assit dans le fauteuil, s’y renversa, croisa les jambes.

— Je ne sais…, murmurai-je… Il se peut que je vous aie demandé de l’argent et que j’en aie grand besoin… Mais… du moment que vous me parlez sur ce ton…

— Laissez le ton. Si j’ai dit quelque chose de vif, excusez-moi. Ah ! je ne songeais guère à vous offenser… ! J’ai reçu une lettre de Moscou. Mon petit frère, Sacha, est mort, il y a quatre jours. Mon père, comme vous le savez, est paralysé depuis deux ans ; j’apprends que son état empire, qu’il ne peut prononcer un mot, qu’il ne reconnaît personne. Ils se sont réjouis, là-bas, de l’héritage… Ils veulent emmener le père à l’étranger ; mais le docteur m’écrit qu’il ne vivra pas deux semaines encore. Ainsi nous restons, ma mère, ma sœur et moi… – autant dire que je reste seul… Et cet héritage… cet héritage… mieux eût valu qu’il ne vînt pas. Et voilà précisément la communication que j’avais à vous faire : sur cet héritage j’ai promis vingt mille roubles à André Pétrovitch… Or, imaginez-vous qu’à cause des formalités, nous n’avons pas encore été envoyés en possession de cet héritage. Cependant, ces trois dernières semaines, j’ai perdu beaucoup d’argent et j’en ai emprunté à un joli taux à cette canaille de Stiébielkov. Je viens de vous donner mes derniers roubles.

— Oh ! prince, s’il en est ainsi…

— Non, non… Il ne s’agit pas de cela. Stiébielkov m’apportera de l’argent aujourd’hui. Mais que le diable emporte ce Stiébielkov ! Je l’ai supplié de me trouver dix mille roubles, que je remettrais comme acompte à André Pétrovitch. Cette promesse que je lui ai faite de lui donner le tiers de l’héritage me tourmente, me torture. Il a ma parole, et je la dois tenir. Ah ! je vous jure qu’il me tarde d’être libéré de mes obligations : elles me sont lourdes, insupportables ! Et cette liaison m’entraîne… Voir André Pétrovitch m’est pénible, parce que je ne puis le regarder dans les yeux… Pourquoi abuse-t-il de ma fausse situation ?

— De quoi abuse-t-il, prince ? dis-je étonné. A-t-il jamais fait allusion…

— Non, évidemment, et je lui en sais gré ; mais c’est moi-même qui fais des allusions. Et enfin je suis entraîné de plus en plus… Ce Stiébielkov…

— Écoutez, prince. Tranquillisez-vous, de grâce. Moi aussi je me suis laissé glisser, impardonnablement, lâchement ; mais je sais que ma sottise prendra fin… Aussitôt que j’aurai gagné quelque argent… Dites-moi, avec ces trois cents roubles, je vous en dois, n’est-ce pas ? deux mille cinq cents.

— Il me semble que je ne vous les réclame pas, récrimina-t-il.

— Vous dites : « À Versilov, dix mille provisoirement ». J’entends que l’argent que vous me remettez en soit déduit. C’est une garantie. Et d’ailleurs, je me propose bien de vous le rendre moi-même… Mais pensez-vous que Versilov vienne chez vous à cause de l’argent !

— Je préférerais qu’il vînt pour cela, répondit énigmatiquement le prince.

— Vous parliez de je ne sais quelle liaison qui vous entraîne… Si vous faites allusion à Versilov et à moi, c’est vraiment blessant. Vous lui imputiez tout à l’heure de ne pas être tel qu’il voudrait qu’on fût. Quelle singulière logique ! Sachez qu’en admettant même qu’il ne vive pas selon la vérité, ce n’est pas une raison pour qu’il lui soit interdit de propager la vérité. Propager… propager… C’est vous qui l’avez appelé le « prophète des femmes », en Allemagne, n’est-ce pas ?

— Jamais de la vie !

— Stiébielkov m’a dit que c’était vous.

— Il a menti. Je ne donne de sobriquets à personne. Mais j’entends qu’un propagandiste de la vertu soit vertueux lui-même. Voilà ma logique. Il se peut qu’elle ne soit pas bonne. Ça m’est égal. Je m’y tiens. Je veux que ce soit ainsi. Et ce sera ainsi. Et que personne, personne ne s’arroge le droit de venir me juger chez moi et me morigéner ! Assez ! cria-t-il en secouant une main protestataire… – Ah ! enfin !

La porte s’était ouverte : – Stiébielkov.

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