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II

Il entra très satisfait de soi, et insoucieux de le dissimuler. D’ailleurs, depuis quelque temps déjà, il avait abjuré à notre égard toute feinte, se montrant tel qu’il était, et même sous ses aspects mauvais ou ridicules. Tatiana Pavlovna avait remarqué qu’il négligeait sa toilette : vêtu décemment, mais de vêtements qui s’élimaient. Il portait maintenant son linge deux jours de suite, discrétion que ce groupe de femmes fanatisées tenait pour de l’héroïsme. Il se coiffait à l’ordinaire de chapeaux mous de couleur sombre et à bords amples. Quand, sur le seuil, il se découvrit, une touffe de ses cheveux abondants, mais qui grisonnaient, se redressa, drue. Je regardais toujours avec plaisir cette rébellion de ses cheveux quand il ôtait son chapeau.

— Bonjour. Vous voilà tous réunis… Même lui est de la fête… De l’antichambre, j’ai entendu sa voix : il me grondait, à ce qu’il m’a semblé.

Qu’il fît de l’esprit à mes dépens, c’était un des signes coutumiers de sa bonne humeur. Je ne répondis point, naturellement. Glycère entra avec un sac en sparterie, gonflé de récents achats et qu’elle posa sur la table.

— Victoire ! Tatiana Pavlovna. J’ai gain de cause au tribunal et les princes assurément ne s’aviseront pas de faire appel. L’affaire est à moi ! Sur l’heure j’ai trouvé à emprunter mille roubles. Sophie, laisse là ton ouvrage ; aie soin de tes yeux. Lise, tu viens de ton travail ?

— Oui, papa, dit-elle gracieusement.

Papa ! Je vous demande un peu…

— Tu es fatiguée ?

— Oui, je suis un peu fatiguée.

— Ne retourne plus à ton travail, Lise. Tatiana Pavlovna, je n’aime pas que les femmes travaillent, et je parle principalement des ouvrages manuels. Figurez-vous qu’un des souvenirs tenaces de ma petite enfance, c’est, autour d’une table ronde où gît une étoffe, un conclave de femmes distinguées, ciseaux en main et les yeux sur un patron de modes. Elles discutent, hochent gravement la tête, mesurent, supputent et se préparent à tailler. Elles si douces, elles qui m’aimaient tant, sont devenues soudain revêches ! Que je commence à jouer, et incontinent on m’exile. La femme n’a pas besoin de s’adonner au noble art de la coupe pour être une grande force. Cela, du reste, tu le sais aussi, Sonia. Quelle est votre opinion, Arcade Macarovitch ? Je suis sûr que vous protestez…

— Point, répondis-je. Et je goûte surtout votre proposition, que la femme est une grande force, quoique je comprenne mal pourquoi vous avez rattaché cela à la question travail. Mais, vous le savez vous-même, on est bien obligé de travailler lorsqu’on n’a pas d’argent.

— Mais maintenant, assez de fatigue ! déclara-t-il à ma mère, rayonnante (lorsqu’il s’était adressé à moi elle avait tressailli toute). Du moins ces temps-ci que je ne voie pas tant de travaux manuels : accordez-moi cela, je vous en prie. Toi, Arcade, en ta qualité d’adolescent de notre temps, tu dois être quelque peu socialiste ; eh bien, me croiras-tu, mon ami, c’est parmi les travailleurs le plus rigoureusement astreints à la besogne que se trouvent les plus fervents amateurs de l’oisiveté.

— Du repos, peut-être, et non de l’oisiveté.

— De l’oisiveté, je dis bien. Le loisir complet, c’est l’idéal ! J’ai connu un de ces hommes qu’une loi de fer courbe sempiternellement sur la tâche. À la vérité, il ne sortait pas du peuple ; c’était un homme assez instruit et apte à généraliser. Toute sa vie et chaque jour de sa vie, il rêva avec attendrissement au farniente absolu, à l’indépendance sans limites, à l’éternelle liberté du rêve et de la contemplation oisive. Passionnément il y rêva, jusqu’au moment où son organisme se disloqua sous les fatigues accumulées ; on voulut en vain réparer le dommage : mon homme mourut à l’hôpital. J’estime que les délices du travail sont de l’invention des oisifs ; ces oisifs, naturellement, appartiennent à la catégorie « bienfaiteurs de l’humanité ». Tout cela, c’est des idées de Genève, fin XVIIIe. Tatiana Pavlovna, avant-hier, j’ai découpé une annonce dans un journal ; la voici. (Il tira de sa poche un morceau de papier.) Écoutez : « Une institutrice prépare à tous les examens… (Vous entendez : à tous)… et donne des leçons d’arithmétique. » Rien qu’une ligne, mais qui est riche de sens. Celle qui l’a écrite ne s’est manifestement jamais préparée elle-même à nul examen, et elle serait fort en peine de préparer n’importe qui à n’importe quoi ; mais la faim lui froissait l’estomac. On sent la faim dans sa pauvre phrase. Comme elle se serait noyée, de même est-elle allée porter son dernier rouble au journal : elle a proclamé qu’elle prépare à tous les examens, et, luxe ! qu’elle enseigne surérogatoirement l’arithmétique. Per tutto mundo e in altri siti.

— Oh, André Pétrovitch, il faudrait lui venir en aide ! Où demeure-t-elle ? s’écria Tatiana Pavlovna.

— Oh ! il y en a beaucoup de cette sorte… (Il glissa l’adresse dans son gousset, puis, avisant le sac :) Il y a là des choses pour toi, Lise, et pour vous, Tatiana Pavlovna ; Sophie et moi n’aimons pas les friandises. Pour toi aussi, jeune homme. J’ai pris tout cela moi-même chez Elisséiev et chez Ballet. Depuis trop longtemps nous restions « sans manger », comme dit Glycère. (N.-B. – Jamais personne chez nous ne restait « sans manger ».) Du raisin, des bonbons, des duchesses, et une tarte aux fraises ; même, je me suis muni d’un flacon qui promet ; en outre, voici des noisettes. Il est curieux que, depuis mon enfance, mon amour pour les noisettes n’ait pas faibli, Tatiana Pavlovna. Lise les aime aussi : elle les casse comme un écureuil. Souvenirs délicieux – je me revois enfant, saccageant la coudraie ; les journées, claires encore, fraîchissent déjà, teintées d’automne ; on s’enfonce dans les fourrés ; ça sent les feuilles… Je vois quelque chose de sympathique dans vos yeux, Arcade Macarovitch ?

— Mes premières années se passèrent aussi à la campagne.

— Comment cela ?… Tu vivais à Moscou… si je ne me trompe.

— Il vivait, en effet, chez les Andronikov à Moscou lorsque vous êtes allé le voir ; mais auparavant il avait habité à la campagne, chez votre feue tante, Barbe Stéphanovna, s’empressa de spécifier Tatiana Pavlovna.

— Sophie, voici l’argent ; mets-le de côté. L’on m’a promis cinq mille roubles pour un de ces jours.

— Alors, nul espoir ne reste aux princes ? demanda Tatiana Pavlovna.

— Nul.

— Ma sympathie a toujours, été vers vous, André Pétrovitch, et vers les vôtres ; de longue date, je suis une amie de la maison ; pourtant, les princes ont beau m’être étrangers, je les plains… Ne vous fâchez pas, André Pétrovitch.

— Tatiana Pavlovna, je ne me propose pas de faire de partage.

— Vous savez ma pensée, André Pétrovitch : ils se seraient désistés si, au début, vous aviez proposé le partage ; il serait bien tard maintenant pour une telle proposition. Du reste, je ne me permets pas de juger… Je dis cela parce que je suis sûre que le défunt ne les aurait pas oubliés dans son testament.

— Non seulement il ne les aurait pas oubliés, – c’est à eux qu’il aurait laissé tout ; il n’aurait oublié que moi seul. Mais il a mal pris ses dispositions. Maintenant, la loi est pour moi, et c’est fini. Partager, je ne le peux pas, ni ne le veux, Tatiana Pavlovna : il suffit.

Il parlait avec une nervosité qui lui était fort inhabituelle. Tatiana Pavlovna se tut. Ma mère baissa des yeux tristes ; Versilov savait qu’elle s’associait à l’opinion de Tatiana Pavlovna.

« C’est la gifle d’Ems ! » pensai-je, et je pensai aussi au sort cruel qu’aurait le document de Kraft si, au lieu d’être dans ma poche, il était entre les mains de Versilov. Mes susceptibilités s’éveillaient hargneusement.

— Arcade, je voudrais te voir en meilleur équipage, mon ami ; tu n’es pas mal mis, mais, en raison de nos nouvelles conditions d’existence, tu permettras peut-être que je te recommande certain tailleur français, habile homme et qui a du goût.

— Je vous prierai de ne jamais me faire de propositions de cet ordre, m’emportai-je subitement.

— Et pourquoi ?

— … Non qu’en soi elles aient rien de scandaleux… seulement nous ne sommes pas bien d’accord ; nous sommes même, nettement, en désaccord… Et, un de ces jours… demain… je cesse d’aller chez le prince, n’y voyant rien à faire.

— Mais ne ferais-tu que l’accompagner à la promenade ou rester assis auprès de lui, ce serait encore un service.

— Un service humiliant.

— Je ne comprends pas. Au surplus, si tu es si sourcilleux, n’accepte pas d’argent ; mais continue à te rendre chez lui. Ta défection lui serait douloureuse : il s’est habitué à toi, sois-en sûr…

De toute évidence, l’idée que je cessasse d’aller chez le prince était désagréable à Versilov.

— Me conseiller de ne pas accepter son argent est bel et bon. Malheureusement, et par votre faute, j’ai commis aujourd’hui un impair : comme vous aviez négligé de me mettre au courant de la situation, j’ai réclamé mon salaire du mois échu.

— Déjà ? Quel homme d’affaires ! Ma parole, il n’y a plus de jeunesse, Tatiana Pavlovna !

Il y avait de la colère dans son persiflage. Moi aussi m’irritais.

— À propos, Sophie… veuille rendre immédiatement à Arcade ses soixante roubles. Toi, mon ami, ne te fâche pas d’une restitution si prompte. À ton visage, je devine que tu as en tête quelque grand dessein et que tu as besoin… d’un capital… ou de quelque chose de ce genre.

— Je ne sais ce que peut bien exprimer mon visage ; mais je m’étonne que maman vous ait parlé de cet argent : je l’avais tant priée de ne vous en rien dire.

Je regardais ma mère avec des yeux étincelants.

— Arcacha, mon petit, pardonne-moi, au nom de Dieu ! Je ne pouvais pas me taire…

— Mon ami, ne lui en garde pas rancune. Si elle m’a dévoilé tes secrets, c’était dans une louable intention : la mère voulait mettre en relief les beaux sentiments du fils. Mais, crois-moi, j’aurais quand même deviné en toi un capitaliste. Tes secrets s’inscrivent sur ton honnête visage. Il a « son idée », Tatiana Pavlovna, je vous le disais.

— Laissons mon honnête visage. Je sais que vous êtes perspicace ; néanmoins, il vous arrive de ne pas voir plus loin que le bout de votre nez… Eh bien, oui, j’ai « mon idée ». C’est par hasard que vous vous êtes exprimé ainsi. Mais soit, j’ai une « idée ». Je n’ai nulle honte à en convenir.

— Surtout n’aie pas honte.

— Tout de même, je ne vous la dirai jamais.

— C’est-à-dire que tu ne daigneras pas me la dire. Il ne faut pas être dédaigneux, mon ami… D’ailleurs ta confidence serait inutile. Ton idée ne m’est pas inconnue, et c’est : « Je me retire au désert. » Tatiana Pavlovna, son idée, c’est de devenir Rothschild ou quelque chose dans ce goût-là et de se réfugier en sa grandeur. Il est certain qu’il nous servira généreusement une pension, moi, peut-être, excepté ; en tout cas, nous ne le verrons plus. Il est comme la nouvelle lune : à peine apparu, disparu.

Je tressaillis. Certes, c’était par hasard qu’il avait prononcé le nom de Rothschild ; mais comment avait-il pu discerner que mon dessein fût de rompre avec eux et de m’éloigner ? Il a eu la prescience de mes sentiments et a voulu les salir de son cynisme.

— Mère, excusez mon emportement de tout à l’heure. André Pétrovitch a manifestement le don de divination ; nous n’y pouvons rien, fis-je en m’efforçant à rire.

— Ce qui me plaît, mon cher, c’est que tu aies ri. On ne sait pas assez combien un beau rire donne de charme à quelqu’un, même physiquement. À l’ordinaire, Tatiana Pavlovna, il roule dans sa tête des pensées tellement graves qu’il en est comme ahuri.

— Je vous prierais sérieusement, d’être plus réservé, André Pétrovitch.

— Tu as raison, mon ami, mais il faut tout de même se confesser une fois pour toutes, pour n’y plus revenir. Tu es arrivé de Moscou chez nous dans un esprit de révolte, voilà tout ce que nous savons jusqu’ici de tes dispositions générales. Que tu sois venu avec l’intention de nous étonner par quelque coup d’éclat, je n’en parle même pas, – c’est trop naturel… Depuis un mois que tu es ici, tu grommelles. Pourtant tu es un garçon raisonnable, et, comme tel, tu aurais pu laisser cette manière de récrimination aux malheureux qui veulent se donner le change sur leur nullité. Tu dissimules toujours ton visage ; mais tu as l’air honnête et les joues roses de quelqu’un qui peut regarder en face tout le monde avec une entière innocence. Il est hypocondriaque, Tatiana Pavlovna. Pourquoi diable sont-ils tous, maintenant, hypocondriaques ?

— Vous qui ne savez même pas où j’ai grandi, comment sauriez-vous si je n’ai pas des raisons d’être hypocondriaque ?

— Voilà le point terrible : tu t’es offensé de ce que j’aie pu oublier où tu as grandi !

— Du tout. Ne me faites pas dire de sottises. Maman, André Pétrovitch m’a félicité tout à l’heure de mon rire : rions donc… Voulez-vous que je vous narre des anecdotes personnelles ? Justement André Pétrovitch ne sait rien de mes aventures.

Tout bouillonnait en moi. Je savais que jamais plus nous ne serions réunis comme maintenant et que, sorti de cette maison, je n’y rentrerais jamais. Aussi, à la veille de la rupture, avais-je des démangeaisons de parler. Lui-même m’y provoqua :

— Un tel projet est pour séduire. Puisses-tu ne pas être ennuyeux !… Tu t’es quelque peu trivialisé, mon ami, là où tu as grandi… Néanmoins, tu es fort présentable. Oui, ma foi, il est très gentil, Tatiana Pavlovna… et je vous loue d’avoir enfin ouvert ce sac.

Mais Tatiana Pavlovna fronçait les sourcils ; elle ne se retourna même pas à ces paroles et se mit à disposer le contenu du sac sur des assiettes. Ma mère restait toute soucieuse ; et ma sœur me poussa encore une fois du coude.

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