I
J’hésite maintenant à raconter. Il y a longtemps que tout cela est passé, et aujourd’hui ce me semble un mirage. Comment une telle femme eût-elle donné un rendez-vous à l’assez ignoble gamin que j’étais alors ? – Je venais de quitter Lise et filais grand train, tout en me demandant si ma raison ne déménageait pas. L’idée que cette femme pût m’avoir fixé un « rendez-vous » était folle. Eh bien ! plus elle me paraissait folle, plus j’y croyais.
« Demain, à trois heures, je serai chez Tatiana Pavlovna », – et c’était tout. Mais d’abord, dans son propre appartement, j’avais toujours été reçu seul, et rien ne s’opposait à ce qu’elle m’y dît tout ce qu’elle eût jugé à propos : pourquoi donc avoir eu recours à Tatiana Pavlovna ? Autre question : Tatiana Pavlovna sera-t-elle chez elle ou non ? S’il s’agit d’un rendez-vous, Tatiana Pavlovna sera absente. Et, dès lors, on devait admettre qu’elle avait fait à Tatiana ses confidences. Ainsi, Tatiana serait dans le secret ? Hypothèse qui me paraissait absurde, quelque peu impudique, presque brutale.
Et, enfin, elle avait pu avoir le désir de venir chez Tatiana Pavlovna et me l’avait communiqué sans intention mystérieuse, – et abusivement j’amplifiais le sens de paroles si simples… Le fait est qu’elle les avait dites avec un calme parfait et à l’issue d’une séance très ennuyeuse au cours de laquelle je m’étais tenu assis dans mon coin, mâchant ma langue et ne sachant que dire. Et elle m’avait vu partir sans manifester nul regret.
Ces réflexions passaient en tohu-bohu dans ma tête. Pour m’y soustraire, je décrétai que j’entrerais, sonnerais et que je demanderais à la bonne : « Tatiana Pavlovna est-elle chez elle ? » Son absence signifiera : « un rendez-vous ». Mais je ne doutais pas, je ne doutais pas !
J’avais vivement grimpé l’escalier. Devant la porte, toute appréhension disparut : « qu’il arrive n’importe quoi, ça m’est égal ; mais que je sache à quoi m’en tenir »… La servante avait ouvert. Avec son flegme crispant, elle nasilla que Tatiana Pavlovna était absente. « N’y a-t-il personne qui l’attende ? » voulus-je d’abord demander. Mais non : « Je verrai par moi-même, pensai-je, ce sera plus sûr. » Et, ayant grommelé mon intention d’attendre son retour, je m’étais débarrassé de ma pelisse et j’avais ouvert la porte… Catherine Nicolaïevna était assise près de la fenêtre et « attendait Tatiana Pavlovna ».
— Elle est donc absente ? me demanda-t-elle comme avec ennui, dès qu’elle m’aperçut.
Et la voix et le visage répondaient si peu à ma prévision, que je restai tout déconfit.
— Qui… absente ? avais-je balbutié.
— Tatiana Pavlovna ! Je vous avais prié, hier, de lui faire savoir que je serais chez elle à trois heures…
— Je… ne l’ai pas vue du tout.
— Vous avez oublié ?
Je m’assis comme un condamné à mort. Ainsi, c’était là tout, et ce « tout » était clair comme deux fois deux. Pourtant je ne me rendais pas encore.
— Je ne me souviens pas que vous m’ayez dit de la prévenir. Je suis même sûr que vous ne m’avez rien demandé de tel. Vous avez dit, tout simplement, que vous seriez ici à trois heures, répliquai-je, les yeux baissés.
— Vous avez omis de la prévenir, et, d’autre part, vous saviez que je serais là. Alors, pourquoi êtes-vous venu ?
J’avais levé la tête. Ni raillerie ni colère ne se lisaient sur son visage, – rien que son sourire clair et cette pétulance coutumière, – une pétulance presque enfantine : « Tu vois, je t’ai attrapé ; eh bien, que répondras-tu maintenant ? » semblait dire tout son visage.
Je ne voulus pas répondre, et de nouveau j’avais baissé les yeux. Silence d’une demi-minute.
— Vous venez de chez papa ? demanda-t-elle tout à coup.
— Je viens de chez Anna Andréievna, et n’étais point du tout chez le prince Nicolas Ivanovitch… et vous le saviez, avais-je ajouté subitement.
— Il ne vous est rien arrivé de particulier chez Anna Andréievna ?
— Autant dire que j’ai l’air d’un fou ? Non. Avant d’aller chez Anna Andréievna, j’avais déjà l’air d’un fou.
— Et même chez elle vous n’avez pas retrouvé vos esprits ?
— Non, je n’y suis pas devenu plus raisonnable… Au fait, j’ai entendu dire que vous vous mariez avec le baron Bioring.
— C’est elle qui vous l’a dit ?
— C’est moi qui lui en ai fait part. Je l’ai entendu dire au prince Serge par Nastchokine, qui était en visite chez lui.
Je continuais à ne pas lever les yeux vers elle ; la voir, cela voulait dire : être inondé de lumière et de joie ; or, je ne voulais pas être heureux.
Un dépit indigné enfonçait en moi son aiguillon… En un instant j’avais pris une décision énorme. Je commençai à parler de je ne sais plus quoi. J’étouffais ; je parlais indistinctement, mais j’osais déjà regarder. Mon cœur battait. D’abord elle m’écouta avec ce sourire calme et patient qui ne l’abandonne guère ; mais peu à peu un étonnement et ensuite de la frayeur parurent dans son regard, y persistèrent. Le sourire n’avait pas encore disparu ; mais, par moments, il tremblotait.
— Qu’avez-vous ? demandai-je, remarquant qu’elle avait tressailli.
— J’ai peur de vous.
— Pourquoi ne partez-vous pas ? Vous savez que Tatiana Pavlovna est absente ; rien n’indique qu’elle doive rentrer bientôt. Il vous reste à vous lever et à partir ?
— Je voulais attendre, mais maintenant… en effet…
Elle se leva à demi.
— Non, non, asseyez-vous. Voilà que vous tressaillez de nouveau ; mais même dans la peur, vous souriez… Vous avez toujours un sourire. Voilà que vous souriez franchement…
— Vous divaguez ?
— Je divague.
— J’ai peur, murmura-t-elle.
— De quoi avez-vous peur ?
— Que vous vous avisiez de défoncer le mur…, dit-elle en souriant encore, mais effrayée pour tout de bon.
— Je ne peux pas supporter votre sourire !
Et de nouveau je me mis à parler. Une force me poussait. Jamais, jamais je ne lui avais parlé de la sorte. Elle m’avait toujours intimidé. Et maintenant même, j’étais intimidé non moins ; mais je parlais… Je me souviens que je parlai de son visage.
— Je ne peux plus supporter votre sourire ! m’étais-je écrié tout à coup… À Moscou, nous avons souvent parlé de vous, Maria Ivanovna et moi. Je vous imaginais sévère, splendide et féconde en malicieuses paroles mondaines… Vous vous rappelez Maria Ivanovna ? Vous êtes allée chez elle. Dans le trajet de Moscou à Pétersbourg, j’ai rêvé de vous toute la nuit dans mon wagon. Tout le mois qui précéda votre arrivée, j’ai contemplé votre portrait dans le cabinet de votre père et je ne devinais rien. La pétulance enfantine et l’aménité sont l’expression de votre visage, – voilà ! Oh ! vous savez aussi regarder avec hauteur et écraser du regard : je me souviens comme vous m’avez regardé chez votre père, le jour de votre arrivée de Moscou… Je vous ai vue alors, et pourtant si quelqu’un m’avait demandé ensuite : « Comment est-elle ? » – je n’aurais su répondre. Même je n’aurais pu dire si vous êtes grande ou petite. Aussitôt que je vous ai vue, je fus aveuglé. Votre portrait ne vous ressemble guère : vos yeux ne sont pas foncés, mais clairs, et c’est seulement l’ombre des longs cils qui les assombrit. Vous êtes forte ; vous êtes de moyenne taille, mais votre embonpoint est ferme, léger, l’embonpoint d’une robuste jeune campagnarde. Et votre visage est tout à fait celui d’une beauté campagnarde, – ne vous offensez pas, c’est bien plus beau, – un visage rond, rose, serein, courageux, rieur et… timide ! Je dis bien : timide. Un visage timide chez Catherine Nicolaïevna Akhmakov ! Timide et chaste, je le jure ! Plus que chaste, – enfantin ! – Voilà votre visage !… Je sais maintenant que vous êtes très intelligente. Vous avez un esprit joyeux, mais sans aucune espèce de fard… J’aime encore que le sourire ne vous quitte point : c’est… mon paradis ! J’aime encore votre calme, votre douceur et que vous prononciez les mots doucement, rythmiquement et presque paresseusement, – j’aime justement cette langueur. Qu’un pont s’écroule sous vos pas, même alors vous direz quelque chose doucement et rythmiquement… Je m’imaginais que vous étiez le comble de l’orgueil et de la passion et pendant ces deux mois, vous avez causé avec moi comme un étudiant avec un étudiant. Jamais je ne me serais figuré que vous aviez ce front si curieux : il est un peu bas, comme le front des statues ; il est blanc et délicat, – du marbre, sous la chevelure abondante. Vous avez la poitrine haute, la démarche souple, vous êtes d’une beauté extraordinaire, et vous n’en êtes pas orgueilleuse. Je viens de m’en convaincre, tout en n’y pouvant croire.
Yeux grand ouverts, elle écoutait cet épithalame. À plusieurs reprises, elle souleva d’un joli geste de peur et de protestation sa frêle main gantée, chaque fois elle l’oubliait en un suspens perplexe. Parfois elle se rejetait toute en arrière. Deux ou trois fois un sourire naquit sur son visage ; à un moment, elle rougit ; mais, vers la fin, elle eut décidément peur et commença à pâlir. À peine m’étais-je arrêté qu’elle étendit son bras et, d’une voix suppliante mais limpide encore :
— On ne peut pas parler ainsi… il est impossible de parler ainsi…
Et, s’étant levée, elle prit sans hâte son boa et son manchon.
— Vous partez ? m’étais-je écrié.
— Je vous crains, décidément… Vous abusez…, dit-elle lentement, comme à regret, avec reproche.
— Écoutez, je vous jure que je ne démolirai pas le mur.
— Mais vous avez déjà commencé, dit-elle, et elle sourit. Je ne sais plus si vous me laisserez passer… (Et peut-être pensait-elle, en effet, que je m’opposerais à son départ.)
— Soyez sans crainte, mais, sachez-le, j’ai pris une grande décision ; et, si vous consentez à illuminer mon âme, revenez, asseyez-vous et écoutez seulement ces deux mots. Sinon, eh bien, je vous ouvrirai moi-même la porte !
Elle me regarda et reprit sa place.
— Avec quelle indignation une autre serait sortie, et vous, vous vous êtes assise de nouveau ! m’écriai-je avec enivrement.
— Auparavant, vous ne vous permettiez pas de me parler ainsi…
— Auparavant j’étais toujours intimidé. – Et aujourd’hui encore je suis entré ne sachant que dire. Vous pensez que je n’ai plus peur maintenant ? J’ai peur. Mais tout à coup j’avais pris une grande décision et je sentais que je m’y conformerais. Et, alors, j’ai commencé à dire tout cela… Écoutez, voici mes deux mots : suis-je un espion ou non ? Répondez-moi. C’est une question grave !
Elle rougit.
— Ne répondez pas encore, Catherine Nicolaïevna, mais écoutez jusqu’au bout et dites-moi la vérité ensuite.
J’avais, d’un coup, brisé tous les murs, et je me lançais dans l’espace.