III
— … Pourquoi je n’aime pas les femmes ? – parce qu’elles sont grossières, qu’elles sont maladroites, qu’elles sont serviles, et qu’elles portent un costume inconvenant !
Telle fut la conclusion de ma tirade.
— Mon cher, assez ! exclama-t-il d’un ton jovial qui accrut mon irritation.
— Je ne parle pas du tout pour vous amuser ; j’exprime ma conviction, sans plus.
— Comment ! comment ! Les femmes sont grossières, les femmes s’habillent de façon inconvenante… Voilà qui est nouveau !
— Oui, grossières. Allez au théâtre ou à la promenade. Chaque homme sait où est sa droite. On se rencontre, on se croise, on s’éloigne, chacun inclinant sur sa droite. Une femme, je veux dire une dame, – je parle des dames, – une femme, elle, marchera sur vous tout droit, sans même vous remarquer et absolument comme si vous étiez obligé de vous écarter et de lui faire place ; je serais prêt à la lui céder, en sa qualité de créature plus faible, mais où diable est le droit dont elle paraît s’autoriser ? Où prend-elle que ce soit moi qui doive, et de toute nécessité, céder le pas ? Les femmes, quand j’en rencontre, je crache. Et de quelles sornettes vient-on nous rebattre les oreilles ! Elles sont dans une situation humiliante… On demande pour elles l’égalité… Quelle égalité ? – alors qu’elles me foulent aux pieds ou me fourrent du sable dans la bouche !
— Du sable ! Quel sable ?
— Elles s’accoutrent d’une façon inconvenante, – il n’y a que les dépravés pour ne pas s’en apercevoir… Au tribunal, quand il y a une affaire de mœurs, on la juge à huis clos. Alors, pourquoi tolère-t-on en pleine rue des exhibitions qu’on soustrait aux yeux et aux oreilles du public restreint d’une salle d’audience ? Elles s’affublent de falbalas pour attirer l’attention et pour qu’on s’écrie : La belle personne ! Cela, je ne peux pas ne pas le remarquer ; un adolescent le remarquera ; un enfant le remarquera aussi : c’est une lâche provocation. Que ces manières réjouissent de vieux paillards, et qu’ils courent après les jupes en tirant la langue, soit ! Mais la jeunesse, la jeunesse, il faut la garder pure… Vous voyez bien qu’il ne me reste plus qu’à cracher… Elles marchent sur le boulevard en remorquant une queue d’un mètre et demi qui fait une poussière horrible. Et si le promeneur ne file pas, grand train, devant elles, ou ne fait pas un bond de côté, il est sûr d’avaler par le nez et par la bouche cinq livres de sable. Et puis leur queue est en soie. Elles traînent de la soie sur les pavés pendant trois verstes, parce que c’est la mode, – et le mari gagne au ministère cinq cents roubles par an. Voilà l’origine des pots de vin ! Moi, je crache toujours sur leur passage et je les injurie.
(Bien que je charge peut-être un peu, – au fond, ces idées sont encore les miennes.)
— Et il ne t’en a pas cuit ? demanda le prince.
— Je crache et je m’en vais. Sans doute elles s’en aperçoivent, mais elles font comme si elles n’avaient rien vu : elles marchent, majestueuses et sans détourner la tête. Et, pour ce qui est de les injurier, je ne les ai injuriées sérieusement qu’une fois. Oui, deux dames qui promenaient avec emphase leurs queues sur le boulevard. Oh ! je ne leur ai pas dit de gros mots. Mais j’ai fait, à voix haute, cette remarque, qu’une queue est dégoûtante.
— Tu as dit cela ?
— Oui. Primo, elles se moquent des gens et, deuxièmement, elles font de la poussière. Or, le boulevard est à l’usage de tout le monde : j’y passe ; celui-ci, celui-là, Fédor, Ivan, y passent comme moi, et tous nous sommes égaux. Voilà, – j’ai exprimé cela. En général, voir une femme par derrière m’est insupportable : je n’aime pas ces allures. J’ai exprimé cela aussi, mais par allusion.
— Mon ami, mais tu t’attirerais des histoires très ennuyeuses. Tu pouvais fort bien te faire appeler en justice.
— Rien du tout ! De quoi se seraient-elles plaintes ? Un homme marche à côté d’elles et monologue ; tout homme, je pense, a le droit de dire son opinion au vent qui passe. J’ai philosophé… Je ne m’adressais pas à elles. C’est elles qui ont engagé les hostilités. Elles se mirent à m’invectiver, et de quel style !… J’étais un méchant gamin… ; il fallait me mettre au pain sec… ; j’étais un nihiliste… ; elles requerraient un policier… ; je parlais ainsi, profitant de ce qu’elles étaient seules, faibles femmes…, un homme me ferait fuir instantanément… Et force autres sornettes. Je leur enjoignis, très froidement, d’avoir à me laisser tranquille, leur déclarant, au surplus, que j’allais passer sur l’autre trottoir. J’ajoutai que, pour bien marquer que je n’avais pas peur des… hommes dont elles me menaçaient, je les accompagnerais, à vingt pas en arrière, jusqu’à leur domicile, puis que je stationnerais devant la porte, pour attendre leurs champions. Et ainsi ai-je fait.
— Mais enfin…
— D’accord… C’était une sottise ; mais elles m’avaient échauffé les oreilles. Trois verstes durant, elles m’ont traîné à leurs trousses, par une chaleur caniculaire ; puis elles sont entrées dans une maison en bois à un étage, oh ! une maison très convenable. Par la fenêtre je distinguais dans ce logis des fleurs en abondance, deux serins, trois bichons et des estampes dans des cadres. Je m’installai au milieu de la rue devant la maison, et restai là à peu près une demi-heure. À trois reprises, elles me regardèrent ; ensuite elles baissèrent tous les stores. Enfin, de la porte cochère sortit un homme âgé, qui paraissait tout endormi ; manifestement on l’avait réveillé en mon honneur. Il s’arrêta tout près du porche, mit les mains derrière son dos et commença à me regarder. Et moi, je le regardai aussi. Il détourna les yeux, derechef me regarda, et tout d’un coup sa figure se détendit en un sourire… Je partis.
— Mon ami, c’est du Schiller que tu me racontes là ! Mais je m’étonne qu’un gaillard de ta sorte, avec ces joues vermeilles et tout cet air de santé, ait un tel dégoût des femmes. Comment se fait-il que, jeune comme tu es, la femme ne produise pas sur toi une impression plus… favorable. Moi, mon cher, quand j’avais onze ans, mon précepteur m’incriminait de regarder trop attentivement les statues du Jardin d’été.
— Vous désirez, il semble, prince, que j’aille trouver une Gothon et que je revienne vous faire la relation de cette belle aventure… Ce n’est pas la peine. Moi-même, non pas à onze ans, mais à treize, j’ai vu, dans sa nudité, non une statue, mais une femme. C’est même de là que date mon dégoût de ces espèces.
— Sérieusement ? Mais, cher enfant(1), une belle jeune femme a l’odeur d’une pomme, et tu parles de dégoût ?…
— Avant d’aller au lycée, alors que j’étais à la petite pension Touchard, j’avais un camarade, le sieur Lambert. Il me battait volontiers, car il était mon aîné de trois ans ; moi je lui rendais des services et, par exemple, je lui ôtais ses bottes. Lors de sa confirmation, l’abbé Rigaud vint le féliciter de son zèle pieux ; ils se jetèrent, tout en larmes, au cou l’un de l’autre. Je pleurai aussi, et je jalousais ces épanchements. À la mort de son père, il sortit de chez Touchard. Je ne l’avais pas vu depuis deux ans, quand, un jour, nous nous rencontrâmes dans la rue. Il m’annonça qu’il viendrait me voir. J’étais déjà au lycée, et je demeurais chez Nicolas Siméonovitch. Il se présenta le matin, me montra cinq cents roubles et me convia à le suivre. Comme au temps où il me battait, encore maintenant il avait besoin de moi, non, à la vérité, pour que je lui tirasse les bottes, mais pour que je reçusse ses confidences. Il me confia que cet argent il l’avait volé chez sa mère dans un coffre-fort, grâce à une fausse clé, – m’expliquant, d’ailleurs, que l’argent de son père lui appartenait légalement, et que le plus simple était de se servir soi-même. Il m’apprit aussi que, la veille, l’abbé Rigaud était venu à domicile lui faire des remontrances et lever au ciel des bras pathétiques. « Et moi j’ai tiré mon couteau et j’ai annoncé à Rigaud que, s’il insistait, je le tuerais. » (Il prononçait « tue-eais »). Nous sommes partis pour le Pont des Maréchaux. En route, il me raconta que sa mère avait des relations avec l’abbé Rigaud, qu’il le savait pertinemment, mais qu’il n’accordait pas plus d’importance à ces effusions qu’à une drôlerie quelconque. Il me notifia encore maintes et maintes choses, et moi, j’avais peur. Il acheta un fusil à deux coups, des cartouches, un fouet et une livre de bonbons. Nous sortîmes de la ville, pour chasser. Chemin faisant, nous avions rencontré un oiselier, et Lambert lui avait acheté un serin. Une fois dans la campagne, il ouvrit la cage ; l’oiseau, tout engourdi de sa captivité, voletait péniblement, Lambert se mit à tirer sur lui, mais sans l’atteindre. C’était la première fois qu’il chassait. Un bien ancien projet se réalisait là : déjà chez Touchard, nous rêvions d’un fusil. On l’eût cru ivre. Ses cheveux étaient très noirs ; son visage, blanc et rose comme un masque en carton-pâte ; son nez, long et bossué, un nez bien français ; ses dents, blanches ; ses yeux, sombres. Il rattrapa le serin, l’attacha à une branche, et, presque à bout portant, lui tira deux coups de fusil ; la bestiole se dispersa en mille plumes. Nous revînmes sur nos pas… Un hôtel, une chambre, des victuailles, du champagne. Entre une femme… Je me rappelle que je fus frappé de sa somptueuse toilette, de sa robe de soie verte. C’est là que j’ai vu ce que je vous ai dit… Puis, tandis que nous recommencions à boire, il l’agaçait et l’injuriait. Elle était assise, peu vêtue. Il s’empara dérisoirement de la robe, et comme la femme, qui voulait enfin s’habiller, la réclamait plus impérieusement, il empoigna son fouet et, à tour de bras, cingla les épaules nues. Je me levai, l’attrapai aux cheveux, d’un coup le jetai à terre. Il ramassa une fourchette et me la planta dans la cuisse. Aux cris sont accourus des gens. Je me suis enfui. Depuis, le nu me soulève le cœur. Croyez-moi, elle était belle…
À mesure que je parlais, le visage du prince changeait d’expression : tout à l’heure frivole ; triste maintenant.
— Mon pauvre enfant ! j’avais bien pensé que ton enfance avait souvent été douloureuse…
— Ne prenez pas ces choses si à cœur, je vous en prie.
— Tu étais si seul… Et ce Lambert… Et comme tu as raconté tout cela… Ah ! mon cher, aujourd’hui cette question des enfants est tout à fait terrible. Ces petits êtres voltigent devant vous comme des oiseaux merveilleux et vous regardent avec leurs yeux purs… Et souvent il vaudrait mieux qu’ils ne fussent pas nés.
— Prince, vous êtes trop sensible. Songez que vous ne risquez pas d’avoir des enfants…
— Tiens – et le visage du prince changeait d’expression, – avant-hier, Alexandra Pétrovna Sinitzki, eh ! eh ! eh !… il me semble bien que tu l’as rencontrée ici il y a trois semaines… eh bien, imagine-toi qu’avant hier, comme je disais en riant que, si je me mariais, du moins je pouvais être tranquille, que je n’aurais pas d’enfant, elle m’a répondu : « Au contraire, soyez sûr que vous en aurez ; vous êtes de la catégorie des personnes qui en ont dès la première année, vous verrez, ah ! ah ! ah ! » C’était dit méchamment, mais avoue que c’était très spirituel.
— Spirituel, mais blessant.
— Eh ! cher enfant, on n’est pas blessé par n’importe qui… Je sais apprécier l’esprit : il devient rare… ; mais peut-on prendre au sérieux les dires d’Alexandra Pétrovna ?
— Comment avez-vous dit ?… On ne peut être offensé par n’importe qui. Précisément ! Il est des gens qui ne sont pas dignes qu’on fasse tant attention à eux. Principe admirable ! J’en avais justement besoin. Vous dites parfois des choses tout à fait topiques.
Il s’épanouit.
— N’est-ce pas ! cher enfant, l’esprit bon teint disparaît ; plus on va, moins on le rencontre… Eh, mais… C’est moi qui connais les femmes… La recherche de l’homme à qui se soumettre, voilà à quoi elles passent volontiers leur vie : elles ont soif de servitude. Toutes sans exception.
— Absolument juste ! m’écriai-je enchanté.
En temps ordinaire, nous eussions philosophé une heure sur ce thème. Mais un scrupule me piqua. Je devins rouge. Les compliments dont je saluais ses aphorismes n’étaient-ils pas plutôt des compliments à sa bourse ? Du moins n’en serait-il pas convaincu, dès que je mettrais sur le tapis la question argent ?
— Prince, je vous prie de me donner immédiatement cinquante roubles que vous me devez pour ce mois, exclamai-je tout à coup, dans une folie de grossièreté.
Je me rappelle (car je me rappelle cette matinée jusqu’aux moindres détails) qu’il se passa entre nous une scène dégoûtante de réalisme. D’abord il ne me comprit pas ; il me regardait de l’air atone de quelqu’un qui ne sait pas ce qu’on lui veut. N’était-il pas tout naturel qu’il ne songeât pas à me donner d’appointements, et, en effet, pourquoi m’en eût-il donné ? Mais quand il eut compris, il mit une hâte fébrile à tirer de sa poche cinquante roubles, et il était devenu rouge. Alors, je me levai et lui déclarai sèchement que je ne pouvais désormais accepter son argent, qu’évidemment on ne m’avait parlé d’argent que par erreur, mais que je n’avais droit à aucune rétribution, puisque je n’avais accompli aucun travail. Le prince se troubla fort, et entreprit de me persuader que j’avais beaucoup travaillé, que, dans l’avenir, je lui serais encore plus utile ; il déclarait que cinquante roubles étaient un salaire insuffisant, qu’il avait même parlé à Tatiana Pavlovna de son intention de me payer davantage, mais qu’impardonnablement il avait tout oublié. Je déclarai d’un ton péremptoire qu’il était inadmissible que je reçusse salaire pour le récit scandaleux de mon aventure avec les deux dames à queue de soie : je ne m’étais pas loué pour l’amuser, mais pour m’occuper d’affaires ; il n’y avait pas d’affaires, – je n’avais qu’à m’en aller. Comment aurais-je imaginé l’effet que produisirent ces paroles. Il fut tel, que je cessai de contredire. Le prince en profita pour introduire cinquante roubles dans ma poche. Je les acceptai. Tout finit par quelque lâcheté.
— Cher, cher enfant ! exclama-t-il en m’embrassant, tu es maintenant comme une partie de mon propre cœur ! Dans le « monde », il n’y a que le monde et rien de plus. Catherine Nicolaïevna [sa fille] est une femme brillante et dont je suis fier, mais souvent, très très souvent, mon cher, elle me blesse. Et toutes ces jeunes filles, elles sont charmantes et, les jours de fête, elles arrivent avec leurs broderies, mais je ne puis attendre d’elles aucun mot qui ait en moi une répercussion. J’ai maintenant des carrés d’étoffe brodée pour plus de soixante coussins : que de chiens on y voit courre que de cerfs ! Sans doute j’ai de l’affection pour ces jeunes personnes ; mais, avec toi, je suis cœur à cœur ; comme avec un frère. J’aime que tu me contredises, toi : tu es un lettré, tu as lu beaucoup…
— Je n’ai rien lu et ne suis pas un lettré. J’ai lu ce qui me tombait sous la main, et même, ces deux années dernières, je n’ai rien lu du tout ; du reste, je ne lirai plus.
— Pourquoi ?
— J’ai mieux à faire.
— Cher, il serait dommage qu’à la fin de la vie tu disses comme moi : « Je sais tout, mais je ne sais rien de bon. » Oui, j’ignore absolument pourquoi j’ai vécu… Mais je te suis si obligé… et même je voulais…
Il s’interrompit net, s’affaissa et devint pensif.
Après une émotion, il avait généralement des absences, divaguait un peu. Il y eut entre nous un silence trouble. Ce qui m’étonnait le plus, c’est que le prince eût parlé spontanément de sa fille, et avec cette franchise. J’attribuai cela à son égarement.
— Cher enfant, tu ne te fâches pas de ce que je te tutoie ? demanda-t-il subitement.
— Point. J’avoue qu’au début, ce me choqua un peu : je songeai à vous tutoyer aussi ; mais je compris que c’eût été une sottise, puisque ce n’était pas pour m’humilier que vous me tutoyiez.
Il ne m’écoutait déjà plus ; il avait oublié sa question…
— Eh bien, et le père ? demanda-t-il subitement en levant sur moi son regard pensif.
Je tressaillis. Premièrement, il appelait Versilov mon « père », ce qu’il ne se permettait jamais devant moi, et deuxièmement il prenait l’initiative de parler de Versilov, chose tout à fait anormale.
— Il est sans argent et très ennuyé, répondis-je sèchement malgré mon désir de voir la conversation se poursuivre.
— Oui, l’argent. Aujourd’hui se décide leur affaire, et j’attends le prince Serge qui doit m’apporter des nouvelles. Il m’a promis de venir me rejoindre dès le prononcé du jugement. C’est toute une fortune qui est en jeu : soixante ou quatre-vingt mille roubles. J’ai toujours fait des vœux pour André Pétrovitch [c’est-à-dire Versilov] et il semble qu’il aura gain de cause et que les princes seront déboutés. La loi est la loi !
— Comment ! c’est aujourd’hui que l’affaire se juge ?
Que Versilov eût négligé de m’en informer, cela me frappa. Et sans doute n’avait-il rien dit non plus à ma mère, ni à personne.
— Est-ce que le prince Sokolski est à Pétersbourg ?
— Depuis hier. Il arrive tout droit de Berlin pour la circonstance.
Encore une nouvelle extrêmement grave pour moi. « Et il viendra aujourd’hui ici, cet homme qui lui a donné un soufflet… »
— Eh bien, quoi ? dit le prince (Son expression venait de changer complètement), il propage toujours Dieu comme jadis ? et… et… peut-être de nouveau commencera par les fillettes… par les fillettes pas encore emplumées… Ah ! ah !
— Qui propage ? qui… par les fillettes ?
— André Pétrovitch ! Crois-tu qu’il nous ait assez tarabustés : qu’est-ce que nous mangeons ? à quoi nous pensons ? « Si tu es croyant, disait-il, alors prends le froc ? » Il l’exigeait presque, ma foi ! Même s’il avait raison, n’était-il pas trop rigoriste ? Surtout il fallait qu’il nous effrayât du jugement dernier, moi et tout le monde…
— Je n’ai rien remarqué de tel, et voilà un mois que je vis près de lui, répondis-je avec impatience.
J’étais agacé de le voir divaguer si misérablement.
— Ça, il ne le dit pas maintenant, mais crois bien que ce que je te rapporte est exact. C’est un homme d’esprit, et très savant, mais est-ce une intelligence saine ? C’était après le séjour de trois ans qu’il fit à l’étranger… et j’avoue qu’il m’a fort troublé… et il a troublé tout le monde. Cher enfant, j’aime le bon Dieu. Je m’applique à être croyant, et je suis croyant, en effet… Mais il me mettait hors de moi. Je conviens qu’un jour je lui ai donné la réplique sur un ton assez léger, mais cela dans un accès de dépit, et d’ailleurs l’essence même de la question que je lui posais était sérieuse : « S’il existe un Être suprême, lui ai-je dit, et si cet Être existe personnellement et non comme un esprit quelconque, introduit dans la créature comme un liquide, alors où demeure-t-il ? » Mon ami, c’était bête, évidemment ; mais dans ces sortes de discussions, les bêtises arrivent toutes seules. Un domicile, c’est une chose importante. Il s’est fâché affreusement. On dit que là-bas il est devenu catholique.
— J’ai aussi entendu parler de cela. C’est un racontar inepte.
— Je l’affirme par tout ce qu’il y a de saint. Regarde-le bien… Cependant tu dis qu’il est changé. Et, à cette époque, comme il nous a tourmentés tous ! Crois-tu, il soutenait comme s’il était un saint, comme si son corps eût été une châsse de reliques. Il a exigé de nous le compte de notre conduite, je te le jure ! Ses reliques ! en voilà une autre. C’est drôle de la part d’un homme du monde… Sans doute, tout cela c’est de la sainteté, mais aussi c’est de l’inconnu et pour un homme du monde cela me semble inconvenant. Je lui ai exposé tout cela alors… Il portait des fers. Je rougis de colère.
— Les avez-vous vus vous-même ?
— Non.
— Alors je vous déclare que tout cela n’est que mensonges inventés par ses ennemis, ou plutôt son ennemie, car il n’en a qu’un : votre fille !
Le prince s’exaltait à son tour.
— Mon cher, je te prie instamment de ne plus mentionner jamais le nom de ma fille à propos de cette histoire infâme.
Je me levai. Il était hors de lui, son menton tremblait.
— Cette histoire infâme, reprit-il…, je n’y croyais pas, je n’y voulais pas croire, mais on m’a dit : « Crois, crois ! » et moi…
Le valet annonça une visite. Je me rassis.