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IV

Je dois avouer ici pourquoi j’étais enchanté de l’argument de Vassine sur « l’idée-sentiment ». Oui, c’était à contre-cœur que j’étais allé chez Diergatchov, peu soucieux d’exposer mon « idée » à la mécanique des dialecticiens. Sans doute, je savais que je ne la leur raconterais pas ; mais spontanément ils pouvaient dire telles choses de nature à m’en désenchanter. D’autre part, je n’attendais aide de personne. « Mon idée » comportait, en sa complexité, des parties encore troubles, mais que je voulais élucider par mes propres lumières. Depuis deux ans, j’évitais toute lecture, dans la crainte d’y trouver rien qui la pût ébranler. Et voilà que tout d’un coup Vassine résout la difficulté et me tranquillise dans le sens le plus large. En effet, de quoi avais-je peur et quelle action telle ou telle dialectique pouvait-elle avoir sur moi ? Vouloir détruire en quelqu’un une idée vitale, c’est une tentative dérisoire, si vous ne proposez, pour la remplacer, aucune idée aussi belle.

J’étais trop épris de la mienne pour être sensible au prestige de nulle autre ou même pour m’intéresser à nulle autre, et toute objection était vouée fatalement à s’anéantir dans sa propre formule. Je pouvais donc sans risque être courageux, et, fort de l’approbation de Vassine, je résignai ma coutumière réserve et m’abandonnai à la joie de parler. Les yeux fixés sur lui, et avec une volubilité dont je m’étonnais :

— J’estime, déclarai-je, qu’il est légitime que chacun ait ses sentiments à soi, les garde hors de tout contrôle et s’y entête sans souci des objections.

— Est-ce bien sûr ? gouailla la même voix qui avait interrompu Diergatchov et mis sur le tapis la nationalité de Kraft.

Ce plaisant ne pouvait être qu’une « nullité » complète, un être tout à fait négligeable. Je le dédaignai donc, et, me tournant vers le professeur comme si c’était lui qui eût parlé :

— Quant à moi, je n’oserais juger personne, ajoutai-je en tremblant.

— Et pourquoi ce ton mystérieux ? questionna la nullité.

— Chacun a son idée, continuai-je, en regardant en face le professeur, lequel d’ailleurs se taisait, souriant.

— La vôtre ? s’enquit la nullité.

— Ce serait trop long à raconter. Mais mon idée implique qu’on ait à me laisser tranquille. Si j’ai deux roubles… j’entends n’agir qu’à ma guise, ne dépendre de personne (laissez, laissez… je connais les objections), n’être astreint à rien, fût-ce en faveur de cette grande future humanité au bénéfice de laquelle on a convié M. Kraft à travailler. La liberté personnelle, c’est-à-dire ma propre liberté, prime tout. Le reste, je m’en moque.

Sottement, je m’emportais.

— Bref, vous préconisez la tranquillité de la vache repue.

— Va pour la vache !… La société veille à la sécurité de ma personne et de mon bien. Je la paye pour ça, sous forme d’impôts. Personne n’a le droit de rien me demander de plus. Incidemment peut-être me plaira-t-il de servir l’humanité, et qui sait si je ne la servirai pas dix fois plus utilement que les plus agiles discoureurs ? Mais je veux que personne n’ose exiger cela de moi, comme on se permet de l’exiger de M. Kraft. Se suspendre au cou des gens pour l’amour de l’humanité, ce n’est qu’une mode. Pourquoi diable dois-je absolument chérir mon prochain, me sacrifier à votre humanité future ? Je ne la verrai jamais, elle m’ignorera, et, dans la suite des siècles (le temps ne fait rien à l’affaire), elle disparaîtra sans laisser de trace sur le bloc glacé qui roulera stupidement dans l’espace en compagnie de millions d’autres blocs de glace. Voilà votre doctrine ! Voulez-vous me dire, pourquoi il faut absolument que je sois reconnaissant, surtout si tout ne dure qu’une minute ?

— Peste ! cria la nullité.

J’avais jeté et par moments ânonné tout cela d’une voix hâtive et hargneuse : il me fallait, par ce flux de paroles, décourager un contradicteur possible ou m’étourdir moi-même, car je sentais atrocement grandir en moi la peur de l’objection. Continuant à m’adresser au professeur :

— Précisément… un homme très intelligent disait entre autres choses, qu’il n’est rien de plus ardu que de répondre à la question : « Pourquoi, absolument faut-il être reconnaissant ? » Voyez-vous, il y a des lâches de trois sortes : le lâche naïf, qui vit avec candeur dans son abjection ; le lâche honteux, qui a conscience de son abjection, mais qui y persévère tout en se maudissant ; enfin le lâche pur sang. Permettez… J’ai eu un camarade, le sieur Lambert, qui, à seize ans, m’a confié son programme : quand il sera riche, son plus grand plaisir sera de gaver les chiens de filet de bœuf, tandis qu’autour de lui les enfants des pauvres mourront de faim ; quand le froid sévira, il installera en plein champ un chantier de bois et y mettra le feu, mais il tiendra les pauvres à distance de la bonne chaleur et leur refusera la moindre bûche. Dites-moi, si cette brute me posait la question de tout à l’heure, que lui répondrais-je ? Rien n’est clair, dans ces temps horribles. Vous niez Dieu, vous niez l’héroïsme… Au nom de quelle force sourde, aveugle et stupide, devrai-je agir de telle sorte s’il m’est plus commode d’agir autrement ? Vous dites que mon intérêt coïncide avec celui de l’humanité ; mais je ne suis pas obligé de vous croire sur parole. Vous rayez l’amour, la vie future, l’héroïsme ; tout dans vos discours est code, caserne et phalanstère. Je ne trouve pas que ce soit drôle… Je vous fausse compagnie ; je vivrai pour moi-même, et que tout aille au diable !

— Désir galant !

— Cependant je suis toujours prêt à vivre avec vous.

— Encore mieux !

Les autres continuaient à se taire et me regardaient avec une curiosité ironique ; des faces se détendirent, sourieuses, puis le rire circula en sourdine, me bafouant. Seuls gardaient leur sérieux Vassine et Kraft. L’homme aux favoris noirs souriait aussi.

— Messieurs, dis-je en tremblant, je ne vous dirai mon idée pour rien au monde. Souffrez, au contraire, que je vous interroge sur vos théories, parce que, voyez-vous, peut-être aimé-je l’humanité mille fois plus que vous tous ensemble. Et, d’ailleurs, puisque vous vous moquez de moi, vous me devez de me répondre. Dites, par quoi me charmerez-vous ? qu’est-ce qui me décidera à vous suivre ? quelle place aura dans votre caserne la protestation de ma personnalité ? Depuis longtemps, messieurs, je désirais vous rencontrer. Caserne, strict nécessaire, athéisme, communauté des logements et des femmes sans enfants, quel plan enchanteur ! Je serai logé, chauffé et nourri, moyennant quoi, j’abjurerai ma personnalité. Permettez… permettez… Un exemple… Vous entrerez dans mon dortoir et vous emmènerez ma femme. Oui, je sais, vous espérez que d’ici-là je serai devenu plus sage et que je me tiendrai coi ; mais la femme, la femme de ce mari si résigné, la femme que dira-t-elle, s’il lui reste une lueur de pudeur ?… C’est hors nature ! Ayez honte !

— Il appert que vous êtes un spécialiste en femmes, opina la nullité.

Un instant, j’eus l’idée de me ruer à coups de poing sur cet animal. C’était un être de petite taille, roux et criblé de taches de rousseur… Mais que le diable emporte sa physionomie !

— Tranquillisez-vous, je ne connais pas encore la femme, précisai-je en me tournant pour la première fois vers lui, et je ne m’en soucie !

— Renseignement très précieux, qui gagnerait à être plus enveloppé, en la présence des dames.

Tous se levaient, en quête des chapeaux. Je me levai aussi.

— Permettez-moi de m’informer de votre nom, puisque aussi bien vous m’avez constamment regardé, me dit le professeur, avec un sourire ironique.

— Dolgorouki.

— Prince Dolgorouki ?

— Non. Dolgorouki tout court, fils légal d’un ancien serf, Macaire Dolgorouki, et fils naturel de mon ancien seigneur, M. Versilov. Rassurez-vous, messieurs : je ne vous dis pas cela pour que vous vous jetiez à mon cou et que tous, d’attendrissement, hurlions comme de jeunes veaux.

L’éclat de rire fut unanime, de sorte que le nourrisson, qui dormait dans la pièce voisine, s’éveilla et se mit à bramer. Je tremblais de rage. Tous serraient la main à Diergatchov et sortaient sans faire attention à moi.

— Allons, me dit Kraft.

Je m’approchai de Diergatchov, et, de toutes mes forces, je lui serrai la main.

— Excusez-moi pour les impertinences de Koudrumov (c’était le petit bonhomme roux), me dit Diergatchov.

Je sortis derrière Kraft.

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