III
Stupidement, une bouffée de colère me bouleversa. Je me dressai.
— Voyons ! vous êtes venu ici pour que ma mère pût croire à une réconciliation. Du temps a passé. Le but doit être atteint. Voulez-vous bien me laisser seul ?
Il rougit légèrement et se leva.
— Mon cher, tu as trop de sans-gêne avec moi. Du reste, au revoir ; on ne peut pas plaire de force. Je me permettrai une seule question : tu veux vraiment abandonner le prince ?
— Ah ! je savais bien que vous aviez d’autres buts…
— Précisons : tu me soupçonnes d’être venu ici pour te déterminer, dans mon propre intérêt, à rester chez le prince. Et dis-moi, mon ami, estimes-tu aussi que ce soit dans un but intéressé que je t’ai appelé à Pétersbourg ? Que tu es donc un garçon ombrageux ! Je ne te veux que du bien. Et maintenant que mes finances s’améliorent, il me plairait que tu nous permisses, à ta mère et à moi, de te venir en aide de temps en temps.
— Je ne vous aime pas, Versilov.
— « Versilov, » à présent !… À propos, sache que je regrette bien de n’avoir pu te transmettre ce nom… C’est mon seul remords, si faute il y a. Mais songes-y : je ne pouvais épouser une femme mariée.
— Voilà probablement pourquoi vous avez voulu épouser une femme qui ne le fût pas.
Son visage eut une contraction brève.
— Tu veux parler d’Ems. Écoute, Arcade, tu t’es permis la même sortie en bas, devant ta mère, en me désignant du doigt. Sache donc que c’est sur ce point que tu te trompes le plus. De cette histoire avec feu Lydie Akhmakov, tu ne sais rien. Tu ignores notamment quel rôle y eut ta mère. Tu répètes des ragots.
— Aujourd’hui même, le prince disait que vous êtes un amateur de filles mineures…
— Le prince disait cela ?
— Oui. Écoutez : voulez-vous que je vous dise avec précision pourquoi vous êtes monté chez moi ?… Je crois enfin l’avoir deviné.
Il était déjà sur le seuil ; il s’arrêta, tourna vers moi la tête, attentif.
— Tantôt, lui dis-je, j’ai laissé échapper que la lettre de Touchard à Tatiana Pavlovna, trouvée dans les papiers d’Andronikov après la mort du dit Andronikov à Moscou, tomba dans les mains de Maria Ivanovna. Votre visage s’est légèrement contracté. C’est en remarquant, il n’y a qu’un instant, ce même jeu de physionomie, que j’ai deviné : il vous est venu à l’idée, n’est-ce pas ? que si certaine lettre se trouvait déjà chez Maria Ivanovna, telle autre lettre pouvait fort bien avoir changé de détenteur. Des lettres d’importance ont pu se trouver… disponibles, à la mort d’Andronikov, n’est-ce pas ?
— De sorte qu’en venant chez toi, je voulais te faire jaser ?
— Vous le savez bien.
Il pâlit.
— Ce n’est pas toi-même qui as deviné cela ; on sent la femme dans tes paroles haineuses et ta conjecture brutale…
— La femme ? Justement j’ai vu aujourd’hui cette femme. C’est peut-être pour que je l’espionne que vous voulez me maintenir chez le prince ?
— Je vois que tu iras loin dans ta nouvelle voie. Ton « idée » a de l’étoffe. Continue, mon ami ; tu as des capacités indéniables pour l’espionnage. Lorsqu’on a un talent il le faut perfectionner.
— Prenez garde, Versilov, ne me faites pas votre ennemi !
— Mon ami, dans de pareils cas on ne dit pas toute sa pensée, on la garde pour soi. Et maintenant, éclaire-moi, je t’en prie. Si fort mon ennemi que tu sois, tu ne souhaites point, je veux croire, que je me rompe le cou dans ton escalier. Tiens, mon ami, imagine-toi, tout ce mois, je te crus bon. Tu as un tel désir de vivre que, si l’on te donnait trois existences, elles ne te suffiraient pas : cela est écrit sur ton visage. Tes pareils sont bons, pour la plupart. Je me suis bien trompé !