IV
Jamais je n’ai pu savoir ni présumer comment les choses ont commencé entre lui et ma mère. Je veux bien croire, comme il me l’a affirmé lui-même l’année dernière non sans que son visage s’empourprât, qu’il n’y eut aucun roman entre eux et que tout se passa comme ça. « Comme ça », j’en conviens, a de la saveur, mais une saveur un peu vague, et je serais curieux de savoir comment les choses ont pu se passer. J’ai une sincère répugnance pour certaines saletés ; mais je ne crois pas que, dans le cas actuel, ma curiosité soit une curiosité malsaine. D’ailleurs, l’année dernière, je connaissais à peine ma mère ; dès l’enfance on m’a confié à des étrangers, pour la commodité de Versilov – j’y reviendrai ; – aussi je ne réussis pas à me figurer quel pouvait bien être le visage de ma mère à cette époque. Si elle n’était pas belle, alors par quoi fut donc séduit le Versilov de cette époque. Question qui, pour moi, a son importance : sa solution peut déterminer un des aspects de cet homme ; ce n’est donc pas par dépravation que je me la pose… Lui-même, ce taciturne personnage, – avec cette charmante bonhomie qu’il a l’air de tirer de sa poche au moment juste où il en a besoin, – lui-même m’a dit qu’à cette époque, il était très jeune et pas du tout sentimental. Il lisait Anton Goremyka et Polineka Saxe, deux livres qui eurent une énorme influence civilisatrice sur la jeune génération d’alors. Il ajouta avec un grand sérieux que c’est peut-être à cause d’Anton Goremyka qu’il vint à la campagne. Comment diable put bien s’engager la conversation entre ce jeune homme un peu nigaud et ma mère. J’imagine que, si j’avais un seul lecteur, je lui donnerais à rire : voit-on ce coquebin s’attaquer à telles questions épineuses et prétendre les résoudre par la vertu sans doute de son inexpérience ! D’accord, je suis pauvre de documentation personnelle, – et ce n’est pas par orgueil que je le dis, sachant ce qu’il peut y avoir de ridicule dans l’ingénuité d’un grand gaillard de vingt ans. Seulement je ferai remarquer à ce monsieur qu’il serait aussi embarrassé que moi. C’est vrai, je ne sais rien des femmes, et même je n’en veux rien savoir : toute ma vie je cracherai sur ces espèces ; je m’en suis donné ma parole. Mais je sais pourtant, de science certaine, que telle femme séduira spontanément par sa beauté ou par n’importe quelle qualité évidente de prime abord ; et que telle autre, il faudra l’étudier six mois pour discerner la source du charme qui émane d’elle et même pour percevoir ce charme. Celle-ci, pour la comprendre, ce sera peu d’ouvrir les yeux et d’être entreprenant. C’est de bien autre chose qu’il s’agira ; j’en suis convaincu malgré mon inexpérience, et si je m’abuse, qu’il n’en soit plus question, et mettons toutes les femmes au rang d’animaux familiers : on les gardera près de soi comme tels, – ce ne sera pas pour leur déplaire…
Je sais que ma mère n’était pas belle. Bien que je n’aie vu d’elle aucun portrait datant de cette époque, je sais qu’elle n’était pas belle. S’éprendre d’elle d’un coup, on ne le pouvait donc pas. Si Versilov se fût soucié simplement de « se distraire », il eût choisi une autre femme. Justement il y en avait une toute désignée à ses entreprises et qui n’était pas mariée, la chambrière Anfissa Constantinovna Sapojkov. N’eût-il pas été honteux qu’un homme qui arrivait là en lisant Anton Goromyka se fît un jeu de la sainteté du mariage, qu’un tel homme, se targuant odieusement de son droit de propriétaire, disloquât le ménage d’un de ses serfs ? Or, je le répète, il y a quelques mois, – donc vingt ans après les événements, il m’a parlé avec gravité de cet Anton Goromyka. Et Anton, on ne lui a dérobé que son cheval, – et non sa femme ! Évidemment il s’est passé quelque chose d’extraordinaire, grâce à quoi Mlle Sapojkov a perdu la partie (selon moi : a gagné). J’ai assisté près de lui, une ou deux fois, l’an passé, à ces moments où on pouvait lui parler (on ne peut pas toujours lui parler), j’ai insisté sur toutes ces questions et j’ai remarqué que lui, malgré son flegme aristocratique et l’ascendant de l’âge, ne laissait pas que d’être un peu déconfit. Mais j’ai insisté. Je me rappelle qu’un jour, dans une conversation où, comme d’ordinaire, il tenait sa partie sur un ton détaché, sa parole eut un glissement, et il me confia que ma mère était une de ces personnes sans défense, qu’on n’aime pas nécessairement, dont on a subitement pitié (pour leur douceur ou pour quelle autre cause ?), dont on a pitié pour longtemps. On a pitié et on s’attache… « En un mot, mon cher, il arrive parfois qu’on ne se détache pas. » Voilà ce qu’il m’a dit, et si en effet ce fut ainsi, je suis bien obligé de croire qu’il n’était pas alors le blanc-bec qu’il prétendait. Puis il m’indiqua que ma mère l’avait aimé par « humilité ».
Tout cela je le note, en quelque sorte, à la louange de ma mère… J’ai déclaré que je ne savais rien de son lointain passé. Si. Je sais fort bien l’étroitesse morale du milieu où elle avait vécu, et cette discipline misérable à quoi, rompue dès l’enfance, elle s’astreignit toute la vie. Néanmoins le malheur arriva. Et ici, il faut que je précise : à voler dans les nuages, j’ai omis une constatation essentielle, – à savoir que le malheur se situe à l’origine même de leur aventure (j’espère que le lecteur comprendra d’un coup de quoi je veux parler). Rien là qui soit en contradiction avec ce qui précède : car de quoi, ô mon Dieu, et dans l’hypothèse même de l’amour le plus irrésistible, de quoi aurait pu parler le Versilov de ce temps-là à la personne qu’était alors ma mère ? J’ai entendu dire que souvent l’homme s’unit à la femme dans un monstrueux silence. Monstrueux, – non, dans le cas que j’élucide : en dépit qu’il en eût, Versilov ne pouvait, me semble-t-il, commencer autrement avec ma mère. Pouvait-il commencer par lui expliquer Polineka Saxe ? Selon ses propres paroles, ils se cachaient dans les coins, s’attendaient l’un l’autre dans les escaliers ; quelqu’un passait-il, ils se séparaient brusquement, le visage en feu : le « seigneur-tyran » tremblait devant la moindre servante. Le développement de leur amour est une énigme. L’usage est qu’un homme à la Versilov quitte sa partenaire dès que le but est atteint. Il ne se conforma pas à la coutume. Pour un jeune gaillard bien râblé, pécher avec une servante accorte et coquette (mais ma mère n’était pas du tout coquette), c’est non seulement licite, c’est encore inévitable, – et on eût facilement absous mon père, en considération de sa situation romanesque de jeune veuf et de son oisiveté. Mais aimer pour toute la vie… Je ne garantis pas qu’il l’ait aimée expressément, mais qu’il l’ait traînée toute sa vie après lui, c’est un fait.
J’ai posé beaucoup de questions ; mais il en est une, et la plus importante, que je n’osais poser franchement à ma mère. Pourtant j’eus avec elle, l’année dernière, bien des entretiens propices aux confidences ; pourtant, chien vil et ingrat, enclin à exagérer mes griefs, je ne me gênais guère avec elle… Cette question, la voici : Comment, mariée depuis six mois, et imbue de la superstition du mariage, comment, elle qui tenait son Macaire Ivanovitch pour une manière de dieu, avait-elle pu, en moins de deux semaines, se laisser choir dans un tel péché, comme une mouche ? Ce n’était pas une femme dépravée, ma mère. Et même je veux dire qu’il est difficile de se représenter une âme plus pure et qui soit restée aussi inviolablement pure. On pourrait alléguer qu’elle agit inconsciemment ; mais il siérait de ne pas prendre ce mot au sens que lui donne un avocat qui plaide pour un voleur ou un assassin. Si elle succomba, ce fut sous une de ces impulsions fortes qui fatalement et tragiquement étourdissent la victime. Peut-être était-elle éprise jusqu’à la mort… de la coupe de son habit, de la raie bien parisienne de ses cheveux, de sa façon si correcte de prononcer le français, le français dont elle ne comprenait pas un mot, ou de cette romance qu’il chantait au piano ! Elle était éprise de quelque chose qu’elle n’avait jamais encore vu ni entendu (il était très beau), et d’un coup elle s’était, jusqu’à l’oubli de tout, éprise de lui, de la coupe de son habit, de ses romances. J’ai entendu dire que chez les jeunes serves, même parmi les plus honnêtes, le cas n’était pas rare. Oui, cette raison était suffisamment puissante, et, pour expliquer le phénomène, il n’est nullement besoin de mettre en jeu le droit du maître ni la notion « humilité ». Ce jeune homme pouvait parfaitement avoir en lui assez de force charmeuse pour qu’une créature pure, et même, sinon surtout, une créature tout à fait différente de lui, tout à fait d’un autre milieu, fût attirée vers lui au prix de sa perte évidente. Ma mère, je veux croire, comprit nettement que dans ce jeu tout concourait à sa perdition et peut-être n’est-ce qu’à la minute pathétique qu’elle cessa de voir le danger. Il en est toujours ainsi chez ces « sans défense » : elles voient l’abîme, et elles y marchent, candides.
Leur repentir coïncida avec leur péché. Versilov m’a dit avoir sangloté sur l’épaule de Macaire Ivanovitch, appelé, à cet effet, dans le cabinet de travail du maître, – cependant qu’elle gisait inanimée dans sa chambrette qui donnait sur la cour.