VI
Passons à un autre sujet.
Un mois avant, je veux dire, un mois avant le 19 septembre, – à Moscou, je résolus de renoncer à tout ce monde et à me renfermer définitivement dans mon idée. « Me renfermer dans mon idée », dans l’idée pour la réalisation de quoi je persiste à vivre. Ce qu’est « mon idée », je le dirai plus tard et ne le dirai que trop.
Elle commença à se configurer dans mon esprit, vers le temps où j’étais en « sixième année » scolaire, et depuis elle fut ma compagne de tous les instants. Elle absorba ma vie. Avant qu’elle apparût, je vivais dans une atmosphère de rêves. Elle les dissipa, s’installa despotique. Les occupations du lycée furent impuissantes contre elle. Moi qui avais toujours été parmi les premiers de ma classe, je terminai mal mes études. À ma sortie du lycée (j’avais alors dix-neuf ans), ma résolution était prise de rompre tous liens de famille et même, s’il était nécessaire, de m’isoler de tout le monde. J’avais écrit à Pétersbourg qu’on voulût bien désormais me laisser absolument tranquille, ne plus m’envoyer de subsides, et m’oublier, si toutefois ce n’était déjà fait ; je notifiais, en outre, ma décision de ne pas entrer à l’Université. J’étais, en effet, pris dans ce dilemme : ou renoncer à l’Université et aux études supérieures, ou ajourner à quatre ans la réalisation de « mon idée »…
Versilov, mon père, que je n’avais vu qu’une fois encore, – à l’âge de dix ans, – Versilov, en réponse à ma lettre, qui cependant ne lui était pas directement adressée, m’appela par lettre à Pétersbourg où, me disait-il, il allait me trouver une place. Ainsi cet homme hautain et taciturne qui, m’ayant mis au monde, puis m’ayant retranché de sa vie, n’avait nul repentir ni de ceci ni de cela et qui sans doute ne possédait sur mon existence même que des notions vagues (comme je le sus plus tard, ce n’est pas lui qui avait supporté les frais de mes années de Moscou), cet homme se souvenait brusquement de moi et m’honorait d’une lettre autographe… Un tel appel me séduisit pour ce qu’il avait d’inopiné, et décida de mon sort. D’ailleurs, il me plut que, dans cette lettre (une page de petit format), pas un mot ne concernât l’Université, ne me reprochât de refuser de m’instruire, ne m’objurguât de changer d’avis. Bref, aucune des classiques blagues paternelles. Peut-être ne fallait-il voir là qu’une marque nouvelle de l’ancienne indifférence…
Je me décidai à déférer à l’invitation de Versilov. Rien là qui compromît la réalisation de mon rêve. Si la voie où j’allais m’engager m’éloignait du but, je saurais à temps bifurquer ou revenir sur mes pas ; je romprais avec ma « famille » et m’enfermerais dans ma carapace. « Oui, je m’y enfermerai comme une tortue. » Cette comparaison me plut, et, continuant à ratiociner : « Jamais je n’abandonnerai mon projet, quand ils me plairaient tous, là-bas, quand ils me donneraient le bonheur, quand je vivrais dix ans avec eux. » Dans ce conflit entre la rigidité de mon projet et les compromissions qu’impliquaient les conditions de cette vie nouvelle, il y avait, me semble-t-il, le germe des nombreuses imprudences que j’ai commises au cours de cette année, de mes lâchetés, de mes vilenies et de mes sottises.
Cet homme qui m’avait délaissé et humilié, avais-je pour lui de l’amour ou de la haine ? Je ne sais ; mais toutes les songeries de mon enfance s’étaient concentrées sur lui, pendant des années, obstinément. Un père, j’allais enfin avoir un père… cette pensée m’enivrait, tandis que le wagon m’emportait vers Pétersbourg, et je me complaisais aussi dans cette pensée que j’allais paraître là-bas en justicier et en maître. On pourrait se méprendre au sens de mes paroles : je dirai donc ici que c’étaient des sentiments généreux qui bouillonnaient en moi. Versilov s’attendait sans doute (mais se donnait-il seulement la peine de penser à moi ?) à se trouver en présence d’un petit garçon, d’une espèce de blanc-bec prêt à s’ébahir de la moindre vétille : or, je connaissais déjà les dessous des choses, et je détenais à son insu tel document qu’il eût payé volontiers (je le sais maintenant avec certitude) au prix de quelques années de sa vie. Mais voilà que je parle par énigmes. Hors de la lumière des faits les sentiments restent troubles. Je mettrai donc les faits en place. C’est pour cela que je me suis assis devant cet encrier.