II
À cette date du 19, je fis encore un « pas ».
Pour la première fois depuis mon arrivée, j’avais de l’argent en poche, et j’avais décidé de tenter en cette occasion une expérience à quoi je songeais dès longtemps.
La veille, j’avais découpé dans un journal une annonce : le 19 septembre, à midi, telle rue, tel numéro, serait vendu par autorité de justice le mobilier de Mme Labrecht. Il était près d’une heure. Je me hâtai vers cette adresse, à pied. (Depuis trois ans je ne prenais plus de voitures : ainsi avais-je pu économiser les soixante roubles que j’avais remis à ma mère.) Je n’étais encore jamais allé à une vente publique. Et cette vente-ci, insignifiante pour tous, était pour moi le premier ais de ce navire à bord duquel Colomb appareilla vers les Amériques.
Quand j’arrivai, la vente était presque à moitié faite. Je m’approchai de la table derrière laquelle opérait le commissaire-priseur. On était en train de vendre des candélabres de bronze.
Je regardai. « Que puis-je acheter ici ? me demandais-je, et que ferais-je de ces candélabres ? Si je les achète, le but sera-t-il atteint ? Mais, d’abord, les affaires se font-elles ainsi ? Mon calcul réussira-t-il ? Et ce calcul n’est-il pas enfantin ? » J’attendis. J’étais dans la situation d’un joueur non encore engagé dans la partie.
Après les candélabres, on mit à l’encan des boucles d’oreilles, puis un coussin de maroquin brodé, puis un petit coffret : le commissaire tenait en éveil les acheteurs par la disparate des objets offerts à leur convoitise. Je m’étais approché du coussin, du coffret, et chaque fois, au moment décisif, je m’étais tenu coi : ces objets étaient par trop inopportuns. Maintenant il y avait entre les mains du commissaire-priseur un album : « Un album de famille en maroquin rouge, avec dessins à l’aquarelle et à l’encre de Chine, – dans un écrin d’ivoire ciselé à fermoirs d’argent… deux roubles ! » Je m’approchai ; je fus même le seul à m’approcher : l’objet n’excitait la concupiscence de personne. Je pouvais tirer l’album de son écrin, le regarder à loisir ; je n’usai pas de mon droit ; d’une main tremblante je fis le geste qui signifie : « ça m’est égal », et, claquant des dents, je dis :
— Deux roubles cinq kopeks.
Adjugé… Je payai, je happai l’album, et, dans un coin de la chambre, je le tirai de l’écrin et fébrilement le feuilletai : c’était un objet parfaitement ignoble, un album de la dimension d’une feuille de papier à lettres de petit format, très mince, doré sur tranches, écorné, de ces albums sur quoi, dans des temps fort anciens, s’évertuaient les demoiselles frais émoulues du couvent, et l’on y voyait des temples sur la montagne, des cupidons, un étang aux cygnes, des vers. Je décidai que j’avais fait une « boulette » : si quelqu’un n’a pas besoin de quelque chose, c’est éminemment de cela.
— Bah ! me dis-je. Perdre sur la première carte est toujours de bon augure.
Et, ma foi, j’étais très gai.
— Diable ! j’arrive trop tard ! C’est vous qui l’avez acheté ? Pour combien ?
— Deux roubles cinq kopeks, répondis-je au monsieur à confortable pardessus bleu barbeau qui m’interrogeait d’une voix essoufflée.
— Ah ! quel dommage !… Et vous le céderiez ?
— Sortons, murmurai-je.
Nous allâmes sur le palier.
— Je vous le céderai pour dix roubles, dis-je en frissonnant.
— Dix roubles ! Permettez…
— Comme il vous plaira.
Il me regardait les yeux grand ouverts. J’étais bien mis, je n’avais pas du tout l’allure d’un brocanteur.
— Mais c’est un vieil album sans aucune valeur. À quoi peut-il vous être bon ? L’écrin est détérioré… Vous ne vendrez ça à personne.
— Mais si… puisque vous voulez me l’acheter.
— Mais moi, c’est pour une raison toute personnelle…
— Alors je devrais vous en demander vingt-cinq roubles ; comme je courrais risque de vous voir filer, je me contenterai de dix roubles, mais pas un kopek de moins.
Sur quoi, je tournai les talons.
— Prenez donc quatre roubles, me dit-il en me rattrapant dans la cour. Non ? Eh bien, cinq.
Je continuai mon chemin.
— Eh bien, prenez.
Il tira de sa poche dix roubles, je lui remis l’album.
— Mais avouez que c’est malhonnête !
— Pourquoi malhonnête ? C’est un marché…
— Il est joli, le marché !
Il commençait à se fâcher.
— Eh, oui ! notre trafic est dominé par la loi de l’offre et de la demande. Vous n’y pouvez rien ; moi non plus. Si vous ne m’aviez pas demandé cet album, j’aurais pu vous l’offrir pour quarante kopeks.
Je riais intérieurement, mais non de satisfaction ; je riais je ne sais de quoi, pour un rien j’aurais pouffé. Mais je gardais mon sérieux.
— Écoutez, murmurai-je sur un ton tout à fait amical (et, de fait, je ressentais en ce moment une vive amitié pour mon interlocuteur), écoutez… James Rothschild, le défunt, celui de Paris, celui qui a laissé dix-sept cents millions, était fort jeune encore ; un hasard fit qu’il connut l’assassinat du duc de Berry, quelques heures avant que la nouvelle s’en ébruitât : spéculant sur la baisse, il joua, et du coup gagna quelques millions. Voilà comment fait un homme qui a le sens des circonstances.
— Alors vous êtes Rothschild ? me cria-t-il avec indignation, comme à un idiot.
Je m’éloignai, rapide.
Un pas de fait et sept roubles quatre-vingt-quinze de gagnés, ainsi se soldait mon opération. Un pas de géant ? Non, un pas d’enfant, mais qui, du moins, concordait avec mon idée et, à ce titre, avait son importance. Le billet de dix roubles était dans la poche de mon gilet ; je l’y enfonçai ; et je continuai à marcher, la main engagée dans mon gousset. Un moment après, je tirai le précieux papier ; complaisamment je le regardai, et j’allais y déposer un baiser, lorsqu’une voiture de remise s’arrêta tout près de moi ; une porte cochère s’ouvrit, d’où sortit une jeune femme qui, balayant le trottoir des deux mètres de soie de sa queue, se dirigea vers la voiture. Tandis qu’elle s’y installait, elle laissa tomber par terre un élégant portefeuille. Le valet se baissait déjà ; mais, plus preste, je le prévins, et je tendis l’objet à la dame en me découvrant. (Mon chapeau était de haute forme, et je n’étais pas trop mal habillé.) La dame me dit, épanouie en un sourire : « Merci, m’sieu. » La voiture s’ébranlait. Je baisai le billet de dix roubles.