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III

Je trouvai auprès d’elle Lise. Je savais qu’elles se connaissaient, s’étant rencontrées au berceau du nourrisson. (De cette fantaisie qu’avait eue la fière Anna Andréievna de voir l’enfant, je parlerai peut-être plus tard.) Pourtant je fus surpris, et agréablement, qu’elle eût invité Lise à lui rendre visite. Sur la table et sur leurs genoux s’étalait une robe d’Anna Andréievna, fort belle, mais point toute neuve, qu’il s’agissait de transformer. Lise était experte à ces besognes, et c’est pourquoi se tenait ce solennel conseil des « femmes sages ». Je me rappelai Versilov et souris. J’étais en disposition d’esprit excellente.

— Vous êtes très gai aujourd’hui : c’est charmant, dit Anna Andréievna.

— Lise sait combien je suis désagréable quand je ne suis pas gai…

— Peut-être Anna Andréievna le sait-elle aussi, remarqua Lise.

— Et que faites-vous maintenant ? s’enquit Anna Andréievna.

— Présentement, je suis, comme vous voyez, assis à cette place, et je me demande pourquoi il m’est toujours plus agréable de vous trouver avec un livre qu’avec un ouvrage de couture. Vraiment le travail manuel ne vous sied pas. Sur ce point je suis de l’avis d’André Pétrovitch.

— Vous ne vous décidez pas à entrer à l’Université ?

— Je vous suis très reconnaissant de n’avoir pas oublié nos conversations, c’est-à-dire d’avoir pensé à moi. En ce qui concerne l’Université, je ne suis pas encore bien fixé. D’ailleurs, je poursuis mon but.

— En d’autres termes, il a son secret, commenta Lise.

— Cesse de plaisanter, Lise. Un homme fort distingué me disait récemment que, dans notre mouvement progressiste de ces cinq derniers lustres, on a vu à plein notre horrible ignorance. À qui incombe-t-elle, qu’à nos Universités ?

— Ce doit être papa qui a dit cela. Tu répètes souvent ses idées.

— Lise, ne me supposes-tu pas quelque esprit ?

— Eh ! ce n’est pas déjà si commun de savoir écouter les paroles des gens d’esprit et de se les rappeler à propos, dit pour ma défense Anna Andréievna.

— Précisément, Anna Andréievna, repris-je avec chaleur. Qui se désintéresse de la Russie n’est pas un citoyen ! Nous avons supporté l’invasion tatare et deux siècles d’esclavage, parce que sans doute le tatar et l’esclavage étaient de notre goût. Maintenant qu’on nous a lotis de la liberté, il faut la supporter. En serons-nous capables ? sera-t-elle de notre goût ? Question.

Lise jeta un regard rapide à Anna Andréievna et celle-ci aussitôt baissa les yeux et se mit à chercher quelque chose autour d’elle. Lise aussi se composait un maintien ; mais nos regards se rencontrèrent : elle pouffa. Je m’enflammai.

— Lise, tu es extraordinaire !

— Pardonne-moi, fit-elle en cessant de rire et presque avec tristesse, j’ai dans la tête Dieu sait quoi…

Et, en effet, des larmes tremblaient dans sa voix. Horriblement confus, je pris sa main.

— Vous êtes très bon, observa doucement Anna Andréievna, me voyant baiser la main de Lise.

— Je suis heureux, Lise, de te voir joyeuse. Anna Andréievna, croirez-vous que, depuis quelques jours, elle a toujours, quand je la rencontre, un regard étrange, un regard où semble vaciller une inquiétude : « A-t-il appris quelque chose ? tout va-t-il bien ? »

Anna Andréievna la regardait. Je me rendis bien compte qu’elles se connaissaient mieux que je ne l’avais supposé d’abord, et cette pensée me fut lénifiante.

— Vous avez dit tout à l’heure que je suis bon : je ne sais. Mais, chez vous, je me sens meilleur…

— Et moi je suis très heureuse, de vous entendre parler ainsi, me répondit-elle de son doux contralto.

— Que fait notre malade ? demandai-je.

— Oh ! il va beaucoup mieux. Il se lève. Hier et aujourd’hui il s’est promené en voiture. Je vois qu’encore aujourd’hui vous ne lui avez pas fait de visite. Vous voir lui eût pourtant été un plaisir.

— Je suis coupable envers lui. Mais maintenant c’est vous qui le soignez. Comme un grand inconstant qu’il est, il m’a remplacé par vous… C’est chez le prince Serge Pétrovitch que j’ai été.

Elle fit une moue : peut-être ma plaisanterie était-elle de mauvais goût…

— À propos, Lise, tu t’es présentée tout à l’heure chez Daria Onésimovna ?

— Oui… Mais je croyais que tu allais tous les jours chez le prince malade ? demanda-t-elle comme pour dire quelque chose.

— J’y vais, mais je dois avouer que, la porte franchie, je tourne à gauche.

— Le prince à remarqué que vous alliez souvent présenter vos hommages à Catherine Nicolaïevna : il l’a dit hier, en riant, dit Anna Andréievna.

— De quoi a-t-il ri ?

— Il a plaisanté, vous savez. Il disait : « Ma foi, il faut croire qu’une belle personne ne produit pas toujours sur un jeune homme une impression répulsive… » Vous savez, il a dit cela comme…

— Ce n’est pas lui qui a dit cela, – c’est vous !

— Moi ? Pourquoi donc ?… C’est bel et bien lui, lui tout seul.

— Eh bien… et si cette belle fait attention à ce jeune homme, malgré son peu d’importance, et tant de timidité, et trop de candeur, et si elle lui donne le pas sur sa cour de soupirants ? hein ? les interpellai-je avec une hardiesse imbécile.

— C’est trop beau ! Tu te perdras ! dit Lise, rieuse.

— Je me perdrai ? criai-je… Non, je ne me perdrai pas. Que sur ma route je rencontre la femme, elle me suivra. On ne me barre pas la route impunément…

Lise, depuis, m’a dit se rappeler que j’avais lancé cette proclamation très sérieusement et comme en en pesant les termes, et, tout ensemble, « si drôlement, qu’on ne pouvait se retenir ». En effet, Anna Andréievna ne parvint pas à se contraindre.

— Riez, riez de moi, exclamai-je, j’en ai encore de la joie. Car j’aime votre rire, Anna Andréievna. Chez vous il y a une faculté qui m’enchante : vous vous taisez, le visage placide, et puis vous éclatez d’un rire qu’on n’eût pu prévoir une seconde auparavant. J’ai connu à Moscou une dame que j’observais parfois à la dérobée : elle était presque aussi belle que vous, mais elle ne savait pas rire ainsi, et elle perdait son charme dans la circonstance même où le vôtre s’exalte… Il y a longtemps que je voulais vous dire cela.

(Je créais de toutes pièces la dame de Moscou, dans mon souci de faire plaisir à celle de Pétersbourg.)

— On jurerait, dit-elle avec un gentil sourire, que vous êtes, ces temps-ci, sous l’influence de quelque belle personne… À propos, tout récemment encore vous vous exprimiez de la façon la plus sévère sur le compte de Catherine Nicolaïevna…

— Je m’exprimais mal. J’étais dupe d’un mensonge qui la présentait comme l’ennemie d’André Pétrovitch. On le calomniait, lui aussi, en prétendant qu’il l’aimait, qu’il lui avait offert je ne sais quoi… sa main ? son cœur ? Autre infamie : des gens imputent à cette femme : 1° d’avoir promis au prince Serge Pétrovitch de l’épouser dès qu’elle serait veuve ; 2° de n’avoir pas tenu cette promesse. Or, je sais, de source certaine, que c’est faux ou, plus exactement, que c’était une plaisanterie. Un jour, à l’étranger, elle lui a dit, mais par jeu : « … Peut-être dans l’avenir ! » Parole en l’air, de quoi il n’y avait rien à inférer. Le prince ne pouvait accorder de crédit à un engagement de cette sorte. Et il ne se soucia pas de lui en accorder. Ses idées, me semble-t-il, sont un peu différentes ! Et, il n’y a pas longtemps, chez lui, comme Nastchokine donnait pour probable le mariage de Catherine Nicolaïevna avec le baron Bioring, il a pris cette nouvelle le mieux du monde.

— Chez lui ? Nastchokine était chez lui ? s’enquit Anna Andréievna.

— Nastchokine lui-même. Un homme tout à fait distingué…

— Et Nastchokine lui parlait de ce mariage avec Bioring ?

— Pas précisément de ce mariage, mais de sa possibilité… Il disait se faire l’écho de bruits en circulation. Quant à moi, je suis sûr que c’est un conte.

Anna Andréievna réfléchit et se pencha sur l’étoffe toujours étalée.

— J’aime le prince Serge Pétrovitch, complétai-je avec chaleur. Il a ses défauts, sans doute, et je n’ai pas été sans lui en faire reproche ; mais ses défauts mêmes sont d’une âme noble. Aujourd’hui encore, nous avons failli nous quereller pour une idée : il professe que pour avoir le droit d’exalter la vertu, il faut être irréprochable. Exigence illogique, mais qui marque un cœur noble… Ah ! quelle heure est-il ? dis-je tout à coup en jetant un regard vers le cadran.

— Trois heures moins dix.

Tout le temps que j’avais parlé du prince elle m’avait regardé en dessous, avec un sourire malin, mais charmant. Elle savait pourquoi je le louais ainsi. Lise écoutait, la tête penchée sur son ouvrage ; depuis longtemps elle n’était pas intervenue dans la conversation.

Précipitamment je prenais congé.

— Vous avez peur d’être en retard ?

— Oui… Non… Cependant, je suis en retard, mais n’importe ! Un mot seulement, Anna Andréievna, commençai-je, ému : je ne puis ne pas vous le dire aujourd’hui ! Bien des fois déjà j’ai béni votre bonté et cette délicatesse qui vous a fait m’inviter à venir vous voir. Dans votre chambre, je me sens comme purifié ; je sors de chez vous meilleur. Près de vous, non seulement je ne puis exprimer un mauvais sentiment, – je ne pourrais même le ressentir. Et quand, en votre présence, je me rappelle quelqu’une de mes bassesses, je rougis en mon âme. Sachez aussi qu’il me fut agréable de rencontrer ma sœur chez vous, aujourd’hui… Vous avez montré quelque chose de si fraternel, si vous me permettez déjà de rompre la glace, que moi…

Mais déjà se rosissait son pâle visage. Elle s’effarait, et, m’interrompant :

— Croyez que je sais apprécier comme il convient vos sentiments… Je les avais compris sans paroles… et depuis longtemps…

Elle s’arrêta, confuse, et me serra la main. Tout à coup, Lise me tira doucement par la manche. Je saluai, sortis. Mais, dans l’autre chambre, Lise me rejoignit.

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