IV
Et maintenant, deux épisodes, en manière d’illustration à tout ce didactisme. Je reprendrai ensuite, pour ne plus l’interrompre, le fil de ce récit.
En juillet, donc deux mois avant mon départ pour Pétersbourg, Maria Ivanovna m’avait envoyé faire une commission, dont l’objet n’importe, dans une localité voisine. Dans le wagon qui me ramenait à Moscou, je remarquai un jeune homme brun, assez bien vêtu, mais fort sale et au visage bourgeonné. À chaque station il descendait du train et courait à la buvette absorber de l’eau-de-vie. Autour de lui, dans le compartiment, s’était formé un groupe fort gai et fort incivil. Ces voyageurs tumultueux admiraient que ce jeune buveur pût, sans s’enivrer, absorber tant d’alcool et s’ingéniaient à lui en faire ingurgiter plus encore. Entre tous, se passionnaient à cette entreprise un marchand légèrement ivre, et un flandrin habillé à l’allemande, valet de son métier, dont la bouche fort loquace exhalait une odeur méphitique. Le jeune homme à l’insatiable gosier parlait peu. Il écoutait la clabauderie de ses compagnons avec un sourire hébété qu’il interrompait parfois pour un rire toujours inopportun ; il émettait alors des syllabes indécises, quelque chose comme « tur… lur… lu », en posant un doigt sur le bout de son nez, ce qui réjouissait prodigieusement le commerçant, le larbin et tous les autres. Je m’approchai, et, ma foi, malgré l’imbécillité de sa conduite, le jeune homme, un étudiant en rupture d’Université, ne me déplut pas. Bientôt nous nous tutoyions et, en descendant du train, je pris note qu’il m’attendrait, le soir même, à neuf heures, boulevard de Tver.
Je fus exact au rendez-vous, et mon ami m’associa à son jeu. Voici. Avisant une honnête femme, nous nous placions, sans un mot, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. De l’air le plus flegmatique et comme si nous ignorions sa présence, nous engagions une conversation méticuleusement obscène, où je faisais merveille, encore que je ne connusse des choses du sexe que le vocabulaire (douces causeries de l’enfance !) et point du tout la technique. Effarée, la femme accélérait son allure ; nous accélérions la nôtre, et continuions notre dialogue. Que pouvait faire la victime ? Il n’y avait pas de témoins, et puis une plainte à la police est toujours chose délicate…
À ces turlupinades nous consacrâmes huit journées consécutives. M’amusais-je ? Je n’en réponds pas. (Au début, cette farce avait pu me plaire pour ce qu’elle avait d’imprévu, et d’ailleurs j’exécrais les femmes…) Une fois, je racontai à l’étudiant que Jean-Jacques avoue dans ses Confessions qu’au temps de son adolescence il aimait s’embusquer dans quelque coin pour brandir sa virilité aux yeux stupéfaits des passantes. Il me répondit par son « tur-lur-lu ». Il était ténébreusement ignorant et ne s’intéressait à rien du tout. Il n’avait aucune des idées que j’avais eu la candeur de lui attribuer, et son art du scandale était d’une monotonie morne. Ce crétin me déplaisait de plus en plus. Enfin notre accointance se rompit, et dans la circonstance que je vais dire.
Nous venions d’encadrer – irrévérencieusement, à notre ordinaire – une jeune fille qui se hâtait sur le boulevard nocturne. Elle avait seize ans tout au plus ; peut-être vivait-elle de son travail ; sans doute l’attendait au logis sa mère, une pauvre veuve chargée de famille… Voilà que je sentimentalise… Nos propos salés s’échangèrent. Comme une bête traquée, elle précipitait son pas dans la nuit. Soudain elle s’arrêta essoufflée. Écartant d’un geste le fichu qui emmitouflait son chétif visage où les yeux brusquement luisirent :
— Oh ! comme vous êtes lâches ! dit-elle.
Je crus qu’elle allait sangloter. Point. À toute volée elle administrait à l’étudiant la gifle la plus retentissante qui ait jamais sonné sur le faciès d’un goujat. Il voulut se jeter sur elle. Je le maintins. Elle put fuir.
Restés seuls, nous commençâmes à nous quereller. Je lui dis tout ce que j’avais sur le cœur : sa nullité, sa bassesse. Il m’injuria (je lui avais confié que j’étais enfant naturel). Nous nous crachâmes au visage, copieusement. Depuis je ne l’ai pas revu.
J’avais un grand dépit ; il diminua le lendemain ; le troisième jour j’avais tout oublié. C’est seulement à Pétersbourg que je me rappelai nettement cette scène. Je pleurai de honte, et aujourd’hui encore ce souvenir me torture. Comment avais-je pu descendre à ces vilenies et surtout les oublier ? Je le comprends maintenant. Dépouillant de signification tout ce qui n’est pas elle, l’« idée » me console prématurément des douleurs méritées et m’absout des pires fautes. Ainsi m’est-elle maternelle, mais démoralisante.
L’autre anecdote.
Le 1er avril de l’année dernière, quelques personnes étaient venues passer la soirée chez Maria Ivanovna dont c’était la fête. Entre, en coup de vent, Agrippine, qui annonce que, dehors, devant sa cuisine, elle vient de découvrir un enfant abandonné. Tout le monde de se précipiter pour voir l’objet : une petite fille de trois ou quatre semaines qui crie dans un panier. Je prends le panier et le porte à la cuisine. Y était épinglé un billet ainsi conçu : « Chers bienfaiteurs, ayez pitié de la petite Arinia ! Elle est baptisée. Nous prierons toujours pour vous. Nos souhaits de bonheur en ce jour de fête. – Des gens qui vous sont inconnus. » Nicolas Siméonovitch, pour qui j’avais beaucoup d’estime, m’attrista : il fit sa mine revêche et, quoiqu’il n’eût pas d’enfants, décida que la fillette serait immédiatement portée à l’hospice. Je la tirai du panier, d’où s’exhala un fumet âcre et aigrelet, la pris dans mes bras et déclarai me charger d’elle. Nicolas Siméonovitch, pour bon qu’il fût, protesta : l’hospice s’imposait. Cependant tout s’arrangea selon mon vœu.
Sur la même cour, dans un autre pavillon, demeurait, avec sa femme, encore jeune et robuste, un menuisier déjà vieux et qui buvait beaucoup. Chez ces gens misérables était morte récemment, à la mamelle, une fille née après huit ans de mariage, leur enfant unique, et qui par une coïncidence heureuse, s’appelait, elle aussi, Arinia. Je dis « heureuse », parce que cette femme, qui était venue dans la cuisine examiner notre trouvaille, s’attendrit à ce nom. Son lait n’était pas encore tari : elle dégrafa son corsage et donna le sein à la nouvelle Arinia. Consentirait-elle, moyennant salaire, à se charger de l’enfant ? Elle ne pouvait me donner de réponse immédiate, réservant l’avis du mari ; mais, du moins, elle garderait l’enfant cette nuit-là. Le lendemain, je fis marché avec le couple, et je payai d’avance le premier mois, huit roubles, que le mari, sans plus tarder, dépensa au cabaret. Nicolas Siméonovitch s’était obligeamment porté garant de ma solvabilité. Je voulus lui remettre mes soixante roubles, mais il refusa de les prendre, procédé qui effaça toute trace de notre petite altercation. Maria Ivanovna ne disait rien, mais évidemment, en son for, elle s’étonnait de me voir assumer une charge si lourde. Ni l’un ni l’autre ne se permirent à ce sujet la moindre plaisanterie, et je fus sensible à leur délicatesse.
Trois fois par jour je courais chez Daria Rodivonovna. Au bout d’une semaine, je lui remis, en cachette du mari, trois roubles. Pour trois autres roubles, j’achetai des couvertures et des langes. Mais, dix jours après l’inauguration de ma paternité, la fillette tombait malade. J’allai chercher un médecin, et toute la nuit nous persécutâmes Arinia pour lui faire prendre ses drogues. Le lendemain, le médecin déclara qu’elle ne se rétablirait pas. À mes questions, à mes reproches plutôt, il répondit : « Je ne suis pas Dieu. » La petite malade étouffait, la bouche pleine d’écume. Le soir même, elle mourut ; elle mourut en fixant sur moi ses grands yeux noirs qui semblaient déjà comprendre. Pourquoi n’ai-je pas songé à la faire photographier morte ? Non seulement, cette soirée-là, je pleurai, mais je hurlai de désespoir, ce qui ne m’était encore jamais arrivé. Maria Ivanovna, doucement, essayait de m’apaiser. Le menuisier fit lui-même le cercueil. On ensevelit Arinia… Je ne puis oublier ces choses.
Cette aventure me donna à réfléchir. Sans doute Arinia ne m’avait pas coûté grand argent : en tout, pension, médecin, cercueil, funérailles, fleurs, – trente roubles. Je récupérai cette somme, vers le temps de mon départ de Moscou, en réalisant une économie sur les quarante roubles que Versilov m’avait envoyés pour le voyage et en vendant quelques menus objets. Ainsi mon capital restait intact. « Mais, me disais-je, à baguenauder ainsi dans les sentiers, je n’irai pas loin. » De mon aventure avec l’étudiant résultait ceci : que l’« idée » pouvait tout obscurcir autour de moi, et me faire perdre le sens de la réalité ; de mon aventure avec Arinia : que les intérêts essentiels de l’« idée » étaient à la merci d’une crise de sentimentalisme. Conclusions contradictoires, mais, l’une et l’autre, justes.