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III

— Si vous ne vous éloignez pas, monsieur, j’appelle la police ! menaça Versilov d’une voix qui ne lui était pas naturelle.

Je ne me serais jamais figuré une telle colère chez un tel philosophe et pour une cause aussi futile.

— Alors vous n’avez même pas quinze kopeks ? cria brutalement le lieutenant en agitant la main. Quelle sale racaille ! C’est vêtu de loutre, et donner quinze kopeks, c’est pour eux une affaire d’état !

— Agent ! héla Versilov.

Un policier était à quelques pas, qui avait pu entendre l’aimable dialogue.

— Vous êtes témoin de l’insulte, lui dit Versilov. Je vous prie, venez avec nous au commissariat.

— Comme vous voudrez, gouailla le mendiant. Ça ne prouvera absolument rien ! Surtout ça ne prouvera pas que vous ayez de l’esprit !

— Ne le lâchez pas et conduisez-nous, insista Versilov.

— Est-ce que vraiment nous allons au commissariat ? Envoyez-le au diable, lui dis-je tout bas.

— Absolument, mon cher. Ce désordre dans nos rues devient indécent et finit par ennuyer tout le monde. Si chacun faisait son devoir, tout irait mieux. C’est comique, mais c’est ce que nous ferons.

Durant une centaine de pas, le lieutenant plastronna, déclarant qu’agir comme on faisait à son égard était misérable, que, pour quinze kopeks…, etc. Puis, il se mit à parler à voix basse au policier. Celui-ci, en homme pondéré et ennemi des esclandres, semblait être de son avis, mais dans un sens seulement. Et on l’entendait marmonner des « c’est trop tard maintenant », des « une affaire en est résultée ». Enfin sur un « si vous aviez fait des excuses, et que monsieur les eût acceptées… », – l’inculpé prit la parole :

— Écou-ou-tez, monsieur, est-il intelligent de courir de ce train ?… Si un homme consent, dans ses malheurs, à faire des excuses… si, enfin, vous avez besoin de son humiliation… Que diable, nous ne sommes pas dans un salon, mais dans la rue ! Pour la rue, j’en ai assez dit comme excuse…

Versilov s’arrêta et bruyamment se mit à rire.

— Vous êtes complètement excusé, monsieur l’officier, et croyez bien que j’apprécie vos mérites… N’agissez pas autrement dans les salons… C’est bien bon pour les salons aussi. En attendant, voici deux pièces de vingt kopeks. Allez manger et boire. Mes excuses, agent, pour vous avoir dérangé, et mes compliments de vous être tenu sur un pied si noble… Mon cher, continua-t-il en me prenant par le bras, il y a là une gargote assez répugnante, mais on y peut prendre du thé et je te proposerais…

Je le répète, je n’avais jamais vu Versilov dans un tel état de surexcitation ; pourtant son visage était rayonnant ; mais j’ai remarqué que, quand il voulut extraire de son porte-monnaie les deux pièces de vingt kopeks pour les donner à l’officier, sa main tremblait, de sorte qu’il me pria de les prendre et de les remettre au lieutenant ; je ne peux pas oublier cela.

Il m’emmena dans une pauvre taverne située en contre-bas de la rue. Il y avait peu de monde. Un petit orgue de Barbarie désaccordé et rauque était en train de moudre des notes dans l’odeur des torchons graillonneux ; nous prîmes place à l’écart.

— Tu ne sais pas ? j’aime aux heures d’ennui…, aux heures de grande détresse morale… entrer dans ces bouges. Ces tables, cet air bégayant de Lucie, ces costumes nationaux en haillons, ces relents de tabac, et ce bruit de carambolages, tout cela est à tel point trivial que cela confine au fantastique. Que disions-nous donc, mon cher ? Ce fils de Mars nous a interrompus, il me semble, à l’endroit intéressant… Voilà le thé ; j’aime le thé ici… Figure-toi que Pierre Hippolytovitch affirmait à ce locataire… tu sais… celui qui a eu la petite vérole… lui affirmait que le Parlement anglais avait, au XVIIIe siècle, nommé une commission d’hommes de loi pour instruire le procès du Christ, – uniquement pour savoir comment ça se passerait à présent, d’après nos lois modernes, – et que tout avait été représenté en grand appareil judiciaire… Eh bien ! les jurés avaient rapporté de leur salle de délibérations un verdict affirmatif sur toutes les questions… Le locataire se mit à discuter, se fâcha et déclara qu’il déménagerait demain… Et l’hôtesse de se désoler… Mais passons. Dans ces cabarets, il y a parfois des rossignols. Tu connais cette vieille anecdote moscovite à la Pierre Hippolytovitch ? Un rossignol chante dans un cabaret de Moscou ; entre un marchand qui n’aime pas les roulades. « Combien coûte le rossignol ? – Cent roubles. – Faites rôtir. » Et, l’oiseau rôti : « Servez m’en pour dix kopeks. » J’ai raconté cela à Pierre Hippolytovitch, mais il ne l’a pas cru et même s’est indigné.

Il parla beaucoup. Je ne cite ces phrases que comme échantillon. Il m’interrompait sans cesse ; dès que j’ouvrais la bouche pour commencer mon récit il se mettait à dire des balivernes ; il parlait joyeusement et comme dans une demi-griserie ; il riait – de quoi ? et même ricanait, – ce que je ne l’avais jamais vu faire. Ayant bu son thé d’un trait, il s’en versa d’autre. Je le comprends à présent : il était dans la situation d’un homme qui a reçu une lettre intéressante longtemps attendue, et qui la pose devant lui sans la décacheter, puis la reprend, inspecte l’enveloppe, déchiffre le cachet, va dans l’autre pièce pour donner des ordres, retardant le moment de la curiosité satisfaite, – et tout cela pour une plus grande jouissance.

Naturellement, je lui racontai tout, – relation qui dura près d’une heure. Je pris les choses au début (ma première rencontre, chez le prince, avec Catherine Nicolaïevna, retour de Moscou) ; puis développai graduellement l’histoire. Je n’omettais rien, et je ne pouvais rien omettre : il me menait, il devinait, il me soufflait. J’éprouvais une jouissance immense à cette confession : je voyais en lui tant de finesse psychologique, et quelle aptitude à deviner à demi-mot ! Il m’écoutait avec tendresse, comme écouterait une femme. Surtout il sut faire de sorte que je n’eusse pas honte. Parfois il m’arrêtait sur quelque détail. « N’oublie pas les détails, surtout : un trait insignifiant d’apparence peut être le trait essentiel. » Il comprenait tout. Il comprenait fort bien que l’on pût souffrir « de la peur du document » et rester un être pur et irréprochable, tel enfin qu’elle m’était apparue aujourd’hui : il comprit à merveille le mot « étudiant ». Mais comme j’approchais de la fin, j’ai remarqué qu’à travers son bon sourire commençait à percer quelque chose de trop impatient, quelque chose de distrait et de dur. Arrivé au « document », je me demandais : « faut-il lui dire la vérité » et, malgré mon exaltation, je ne la lui ai pas dite. Je note cela pour le souvenir de toute ma vie. J’ai réédité la version que je lui avais donnée, à elle, – attribuant mensongèrement un rôle à Kraft. Ses yeux s’allumèrent, une ride rampa sur son front.

— Tu te souviens bien, mon cher, que Kraft ait brûlé cette lettre ? Tu ne te trompes pas ?

— Je ne me trompe pas.

— Le fait est que ce billet est très grave pour elle et que, si tu l’avais aujourd’hui en ta possession, aujourd’hui même tu aurais pu…

Mais ce que « j’aurais pu », il omit de me le confier.

— … Est-ce que tu ne l’as pas sur toi ?

Refrénant tout signe d’émotion :

— Sur moi ? répondis-je. À présent, sur moi ?… Mais puisque Kraft l’a brûlée…

— Oui ?…

Et il fixa sur moi un regard de feu, un regard immobile, un regard inoubliable. Du reste, il souriait, mais sa bonhomie de tout à l’heure et ce charme comme féminin avaient disparu…

Mon récit terminé :

— Chose étonnante, dit-il, chose très singulière, mon ami : tu situes votre entrevue entre trois et quatre heures et tu dis que Tatiana Pavlovna était absente ?

— Exactement de trois heures à quatre heures et demie.

— Eh bien, figure-toi, je suis allé chez Tatiana Pavlovna à trois heures et demi précises, minute pour minute, et elle m’a reçu dans la cuisine : je vais chez elle presque toujours par l’escalier de service.

— Comment ! elle vous a reçu dans la cuisine ? m’écriai-je, stupide.

— Oui, et elle m’a déclaré qu’elle ne pouvait pas me garder ; je suis resté chez elle deux minutes, le temps de l’inviter à dîner.

— Peut-être venait-elle de rentrer…

— Je ne pense pas : – elle était en camisole.

— Mais… Tatiana Pavlovna ne vous a pas dit que j’étais là ?

— Non.

— Écoutez, c’est très grave…

— Cela dépend du point de vue… Mais tu as pâli, mon cher. Qu’y a-t-il de si grave ?

— On s’est moqué de moi comme d’un enfant ?

— Tout simplement elle aura eu peur de ton « impétuosité », comme elle a dit, et se sera mise sous l’égide de Tatiana Pavlovna.

— Ainsi, elle m’aurait laissé dire tout cela devant un tiers, devant Tatiana Pavlovna ; celle-ci aurait donc tout entendu… Ceci… ceci est terrible à s’imaginer !

— C’est selon, mon cher. Au surplus, tu prônais tantôt la « largeur d’esprit »…

— Si c’est… une plaisanterie de sa part, je pardonne. Une plaisanterie avec un malheureux adolescent – soit ! Et je ris. Mais, malgré tout, « l’étudiant » était dans son cœur ; il y existe et y existera toujours !… Écoutez, quel est votre avis ? Dois-je aller chez elle tout de suite pour savoir toute la vérité ?

Je disais « je ris », et j’avais les larmes aux yeux.

— Eh bien, va, mon ami, si tu veux.

— Il me semble que je me suis sali le cœur en vous racontant tout cela. Ne vous fâchez pas, cher ; mais on ne peut parler de la femme, je le répète, de la femme… à une tierce personne : le confident ne comprendra pas ; un ange lui-même ne comprendrait pas. Si l’on estime la femme il ne faut pas prendre de confident. Si l’on se respecte l’on ne doit prendre de confident. Je ne me respecte plus. Au revoir ; je ne me pardonnerai pas…

— Assez, mon cher, tu exagères. Tu dis toi-même qu’« il n’y eut rien ».

Nous sortîmes, et ce fut l’adieu.

— Mais est-ce que tu ne m’embrasseras jamais, sincèrement, comme un enfant, comme un fils son père ? prononça-t-il avec un singulier frisson dans la voix.

Je l’embrassai chaleureusement.

— Cher,… sois toujours aussi pur qu’à présent.

Jamais de ma vie je ne l’avais embrassé, ni même ne m’étais imaginé qu’il le désirât.

FIN DU TOME PREMIER

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