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II

Vassine, pensais-je, devait déjà être documenté sur la mort de Kraft. Et, en effet, il m’apprit qu’il s’était rendu au domicile de Kraft dans la matinée. Kraft s’était tiré un coup de revolver la veille, au crépuscule, comme en témoignait la dernière notule de son journal. Ce journal, il l’avait commencé l’avant-veille, dès son arrivée à Pétersbourg. Je m’étonnai que Vassine, qui avait été admis à lire ce document posthume, n’en eût pas pris copie, du moins en ce qui concernait la dernière page. Il me fit observer, avec un sourire, qu’il se rappelait suffisamment ce qu’il avait lu : ce n’étaient que des phrases à bâtons rompus ; le scripteur y avait mentionné tout ce qui lui passait par la tête, sans critique. Je lui remontrai que c’était cela justement qui rendait précieuses ces pages et l’adjurai de faire appel à ses souvenirs. Je sus ainsi qu’une heure avant le coup, Kraft écrivait « qu’il avait des frissons », « que pour se réchauffer il avait voulu boire un petit verre, – à quoi il avait renoncé, dans la crainte que cela augmentât l’hémorragie. »

— Tout est à peu près dans ce ton, conclut Vassine.

— Et vous appelez cela des balivernes ! m’exclamai-je.

— Quand ai-je rien dit de tel ? Mais, si ce ne sont pas des balivernes, du moins dois-je convenir que ce ne sont pas des choses bien marquantes. Disons que ce journal est tel exactement que peut être un journal écrit dans des circonstances de cette sorte.

— Mais, songez-y, ce sont ses dernières pensées… ses dernières pensées !

— Les dernières pensées sont parfois fort insignifiantes. Vous connaissez bien ces autres tablettes posthumes où un suicidé se plaint de ce que, au moment suprême, aucune idée suprême ne lui soit venue, mais seulement les idées les plus futiles.

— Mais ce que vous citiez tout à l’heure, trouvez-vous que ce soit si futile ?

— Voulez-vous parler des frissons ou de l’hémorragie ?… Il est bien connu que les gens qui pensent à leur mort, volontaire ou non, sont enclins à se soucier de la bonne tenue de leur cadavre. C’est au point de vue des bienséances que Kraft appréhendait l’hémorragie.

— Je ne sais pas si ce fait est connu… et cela m’est égal, balbutiai-je. Mais je m’étonne que tout, en l’espèce, vous semble si naturel. Y a-t-il tellement longtemps que Kraft parlait, s’agitait, était avec nous ? Est-ce que vous ne le regrettez pas un peu ?

— Certes, je le regrette ; mais c’est une autre question. En tout cas, Kraft a délibérément donné à sa mort la saveur de la logique. Il paraît que tout ce que l’on a dit de lui chez Diergatchov était exact : il laisse un volumineux cahier de spéculations où il tend à établir que les Russes constituent une espèce d’hommes du second ordre ; il se basait sur la phrénologie, la crâniologie et même la mathématique. Conclusion : vivre en tant que russe est vain. Ainsi nous dégageons ce qu’il y a de spécifique dans la mort de Kraft : – bien des penseurs ont pu conclure à la vanité de l’effort ; mais se tirer un coup de revolver pour corroborer une conclusion logique, voilà qui n’est pas ordinaire.

— Du moins, nous pouvons rendre hommage à sa force de volonté.

— Peut-être pas à sa volonté seulement, observa Vassine sur le mode évasif et comme s’il sous-entendait : « … et à sa faiblesse d’esprit ».

Je m’irritais.

— Hier, vous avez vous-même parlé des sentiments, Vassine.

— Je ne le nie pas ; mais, dans la brutalité du fait qui nous occupe, il y a quelque chose de grossièrement artificiel qui chasse le regret.

— Savez-vous ? tout à l’heure j’avais discerné dans vos yeux que vous alliez blâmer Kraft, et, peu soucieux d’entendre ce blâme, je m’étais promis de ne pas insister pour connaître votre opinion ; mais vous l’avez émise, et, ma foi, il faut que je me range à un avis si autorisé… Je suis mécontent de vous ! Je regrette Kraft.

— Vous savez… nous sommes allés un peu loin…

— Soit, interrompis-je ! Mais aussi quelle satisfaction de pouvoir se dire : « Un homme digne de tous les regrets vient de disparaître ; mais, comme devant, nous sommes là ; – il n’y a donc pas de quoi se lamenter ! »

— Oui, évidemment, de ce point de vue… Ah ! mais vous venez de plaisanter, je vois ! Et très spirituellement encore… C’est l’heure où je prends le thé : je vais dire qu’on l’apporte. Vous me tiendrez bien compagnie…

Il jeta un coup d’œil sur ma malle et mon paquet et sortit. Effectivement j’avais voulu me moquer de lui et venger Kraft, et n’est-il pas curieux que, de prime abord, il eût pris au pied de la lettre ma plaisanterie ?

Quand le thé fut sur la table, je demandai à Vassine l’hospitalité pour la nuit et, l’avisai de ma définitive rupture avec Versilov, sans entrer dans les détails, sans rien dire de la lettre relative à l’héritage. Puis je lui fis le récit des scènes tragi-comiques qui, la veille, s’étaient déroulées dans la chambre voisine et dans le couloir. Il parut s’intéresser surtout au rôle de Stiébielkov ; il me fit répéter deux fois les quelques paroles qui avaient été dites, touchant Diergatchov, et même devint pensif, puis se décida à sourire.

— En somme, lui dis-je, il n’y a pas grand’chose à tirer des discours de M. Stiébielkov ; il a le verbe confus et ses idées courent les unes après les autres sans jamais se rattraper.

Vassine prit incontinent une mine sérieuse :

— Il n’a pas le don d’éloquence, c’est vrai ; mais il lui arrive de faire, du premier coup, des observations extrêmement justes. Ce qu’il faut voir en lui, c’est un homme d’affaires, un homme d’action. Comme tel, il peut avoir son intérêt.

— Il a été très visiblement homme d’action hier : a-t-il fait du vacarme chez les voisines ! Dieu sait comment tout cela aurait pu finir.

Vassine m’apprit que ces deux femmes habitaient là depuis trois semaines, qu’elles venaient de province, que manifestement elles étaient très pauvres, qu’elles évitaient tout le monde, même la logeuse. Il savait par celle-ci que Versilov était venu les voir récemment ; mais il ignorait que la plus jeune eût fait des annonces dans les feuilles. Je lui rapportai que Stiébielkov estimait indispensable qu’on parlât des voisines à la logeuse, et qu’il avait émis d’inquiétants « vous verrez, vous verrez ! »

— Et vous verrez, opina Vassine, que ce n’est pas pour rien, que lui est venue cette idée. Sous certains rapports il est très clairvoyant.

— De sorte que, d’après vous, il faudrait conseiller à la logeuse de les chasser ?

— Non, je ne dis pas cela ; mais si on pouvait éviter… Du reste, toutes ces histoires, de façon ou d’autre, se terminent… Laissons cela.

Touchant la visite de Versilov aux voisines il n’avait pas d’opinion.

— Tout est possible… Vous savez, l’homme qui sent de l’argent dans sa poche… Du reste, il est plausible qu’il voulût faire l’aumône, tout simplement : c’est assez dans sa manière.

Et comme je lui répétais les propos de Stiébielkov sur l’enfant à la mamelle :

— Stiébielkov se trompe décidément dans ce cas particulier. Le sens pratique et la logique terre à terre de Stiébielkov sont mal sûrs en présence d’événements anormaux, de personnages d’exception.

Je le pressai et voici ce que j’appris, à mon grand étonnement : l’enfant était du prince Serge Sokolski. Lydie Akhmakov avait des sautes de caractère déconcertantes. Avant de s’éprendre de Versilov, elle s’était éprise du prince et le prince « n’avait pas fait de difficultés pour accepter son amour », ainsi s’exprima Vassine. Liaison brève. Lydie avait chassé le prince, « congé qui évidemment avait été pour celui-ci un plaisir ». C’était une bizarre fille, ajouta Vassine et qui agissait parfois comme une vraie folle… En partant pour Paris, le prince ne savait pas dans quelle position il laissait sa victime. Quant à Versilov, devenu l’ami de la jeune personne, il lui proposa le mariage, précisément à cause de l’état – délicat où elle se trouvait (état que les parents ne soupçonnaient pas). Amoureuse, elle fut enchantée de cette proposition, où « elle ne voyait pas uniquement le sacrifice », tout en appréciant le sacrifice aussi. « Du reste il a su arranger tout cela », ajouta Vassine. L’enfant, née six semaines avant terme, fut placée quelque part en Allemagne. Depuis, Versilov l’a reprise. Actuellement elle est en Russie.

— Et les allumettes phosphoriques ? questionnai-je.

— Lydie Akhmakov mourut deux semaines après ses couches. Dans quelles circonstances, – je n’en sais rien du tout. Le prince, à son retour de Paris, apprit qu’un enfant était né et il ne semble pas que tout d’abord il s’en soit cru le père. Au surplus on s’évertuait de tous côtés à tenir dans l’ombre cette histoire. Aujourd’hui encore elle est assez nébuleuse.

— Quel homme est-ce donc, ce prince ! m’écriai-je indigné. Agir ainsi avec une fille malade !

— Elle n’était pas alors si malade… Et puis, c’est elle-même qui l’a chassé… Il est vrai qu’il a peut-être mis un empressement excessif à plier bagage.

— Vous justifiez un pareil lâche !

— Non. Seulement, je ne le qualifie pas de lâche. Il y a, dans son cas, d’autres éléments que la lâcheté. Et sa conduite n’est pas sans précédents, il s’en faut.

— Dites, Vassine, l’avez-vous beaucoup connu ? Je voudrais avoir sur lui votre opinion bien nette. J’ai personnellement besoin de savoir à quoi m’en tenir à son égard.

Mais alors Vassine se fit circonspect et réticent. Il connaissait le prince ; mais sur les circonstances mêmes qui les avaient mis en relations, je ne pus rien lui arracher. Selon lui, le prince était digne d’indulgence. « Il a des penchants honnêtes, il est très humble ; mais il n’a pas assez de bon sens et de volonté, pour gouverner ses désirs. » Il a la manie de vagabonder parmi des idées et des phénomènes qui ne sont pas du tout de sa compétence. Il a des lubies. Vous l’entendrez professer, par exemple : « Je suis prince et de la descendance de Rurik ; mais pourquoi donc ne deviendrais-je pas savetier, s’il faut que je gagne mon pain et si je suis incapable d’une autre besogne ? Sur mon enseigne on lira : Prince untel, cordonnier. Cela n’aurait-il pas grand air ? » Et il ne faudrait pas voir là la marque d’une forte conviction : son impressionnabilité suffit à expliquer ses faits et gestes. Vient ensuite le regret. Alors il se porte à quelque autre extrémité. Sa vie a le roulis.

— Est-il vrai qu’il ait été chassé du régiment ?

— Je sais simplement qu’il le quitta à la suite de certains désagréments… Vous n’ignorez pas, sans doute, que vers l’automne de l’année dernière, postérieurement à sa démission, il a passé deux ou trois mois à Louga ?

— Je sais, du moins, que vous habitiez alors Louga.

— Oui, pendant un certain temps j’habitai Louga, moi aussi. Le prince connaissait, en outre, Lise Macarovna, votre sœur.

— Vraiment ? Je ne le savais pas. J’ai si peu causé avec ma sœur… Mais est-ce qu’il était reçu chez ma mère ?

— Oh ! non : il la connaissait pour l’avoir rencontrée dans une maison tierce.

— À propos… qu’est-ce que ma sœur me disait donc de l’enfant ? L’enfant était-elle à Louga, aussi ?

— Pendant quelque temps.

— Et maintenant où est-elle ?

— À Pétersbourg, j’imagine.

— Je ne croirai jamais, m’écriai-je, que ma mère ait participé en quoi que ce soit aux manigances de toute cette histoire de Lydie !

— Dans cette histoire, dont je ne me charge pas, au surplus, de débrouiller les fils, on ne voit pas que le rôle de Versilov ait été bien répréhensible, remarqua Vassine, souriant avec condescendance.

Ma conversation lui devenait pénible, mais il dissimulait sa fatigue.

— Jamais, jamais, je ne croirai, exclamai-je derechef, qu’une femme puisse céder son mari à une autre femme, non, je ne croirai pas cela !… Je jure que ma mère n’a pas pris part à ces choses !

— Il semble qu’elle n’y mit pas d’obstacle.

— À sa place je me serais révolté, quand ce n’eût été que par fierté.

— Pour ma part, je refuse de me prononcer dans une pareille affaire, conclut Vassine.

Il était aux gages d’une société financière et parfois apportait chez lui des dossiers. Sur interpellation, il me répondit franchement qu’il avait, en effet, à répertorier des comptes urgents, – et je le priai de ne pas se retarder pour moi. Je crois que ma discrétion lui fit plaisir ; mais avant de se mettre à ses paperasses, il voulut préparer mon lit. (Il m’avait d’abord offert le sien, et mon refus, me sembla-t-il, ne laissa pas de lui être agréable.) On trouva chez la logeuse un oreiller et une couverture, qu’on disposa sur le canapé. Vassine était extrêmement aimable ; mais j’étais contrarié de le voir se donner tant de mal pour moi. Je m’étais senti plus à mon aise certain jour que j’avais mis à contribution l’hospitalité d’Efime Zvèriev. Je me rappelle… L’installation se fit en cachette de la tante qui, paraît-il, eût grogné si elle avait su que le neveu logeât des camarades. C’est sur le canapé aussi qu’il avait improvisé ma couche, et nous rîmes de bon cœur quand une chemise s’y étala en manière de drap et qu’un paletot en tapon fut promu oreiller. L’aménagement parachevé, Zvèriev avait caressé le canapé, du plat de la main, et galamment m’avait dit :

— Vous dormirez comme un petit roi.

Et sa gaîté épaisse, et cette phrase française qui lui seyait comme une selle à une vache, firent que je passai une bonne nuit chez ce pitre.

Quant à Vassine, je ne fus satisfait que lorsqu’il se mit au travail. Alors je m’étendis sur le canapé et, en contemplant son dos, laissai mon esprit glisser au fil des souvenirs.

Enfin je m’assoupis, m’endormis. Cependant Vassine avait terminé sa besogne. À travers la brume du sommeil, je le vis remettre ses papiers en ordre, se lever, regarder non sans quelque insistance, vers mon canapé, se déshabiller, souffler la bougie. Il était une heure du matin.

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