II
Dans la rue, je consultai inquiètement ma montre : pas encore deux heures. Une heure à attendre. Comment occuper, ce temps-là, mon impatient loisir ?… Soit, – j’irais voir Anna Andréievna Versilov, ma sœur.
Ces derniers temps, je me rendais assez souvent chez elle. Chaque fois, elle fixait elle-même la date de ma visite suivante. Et, toujours, quand j’entrais, elle feignait un peu d’étonnement, comme à une visite inopinée. J’avais remarqué maintes fois ce trait de son caractère.
Elle vivait chez Mme Fanariotov, sa grand-mère (Versilov ne donnait rien pour son entretien), où elle occupait deux chambres à part. J’entrais chez elle ou en sortais sans jamais rencontrer aucun Fanariotov. Elle recevait qui elle voulait, et employait son temps à sa guise. Il est vrai qu’elle avait déjà vingt-deux ans. Depuis un an, elle avait presque cessé de fréquenter dans le monde, bien que Mme Fanariotov ne lésinât pas sur les dépenses de sa petite-fille. Il me plaisait de la voir toujours dans les toilettes les plus modestes, et toujours occupée : livre ou menu travail manuel. Elle avait de l’austérité dans la mine, était peu causeuse, parlait avec gravité, – et savait très bien écouter, art que j’ignore. Quand je lui disais que, malgré la différence des lignes, l’expression de son visage me rappelait Versilov, elle rougissait. Elle rougissait souvent, mais à peine, à peine, et j’aimais beaucoup cette particularité de physionomie. Elle était instruite, avait beaucoup plus de lecture que moi. Il m’arrivait de causer avec elle du prince Serge, et sur ce thème elle m’écoutait volontiers, sans, d’ailleurs, me poser de question. Quant à l’éventualité d’un mariage entre eux, c’est là un sujet, et non le seul, que je n’osais aborder. Devant elle je n’appelais jamais Versilov par son nom, mais toujours André Pétrovitch. De ma parenté avec elle, nous ne parlions pas, fût-ce allusivement, et parfois me venait en tête cette idée absurde que peut-être elle ignorait cette parenté, tant sa réserve était stricte.