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II

Si l’on pense que j’étais d’une humeur terrible en quittant Efime, qu’on se désabuse. Je comprenais parfaitement qu’il n’y avait là qu’un épisode futile et que l’essentiel de l’affaire restait intact. Tout en marchant (je ne m’étais arrêté qu’un instant, dans l’île Basile qui se trouvait sur mon chemin, pour prendre une tasse de café), je rendais justice à ce hère : superficiellement il avait raison ; mais, au fond du débat, quelque chose de juste échappait aux basses argumentations du bon sens, se maintenait irréductible ; et je plaignais Efime : un réalisme limité par le bout du nez est plus décevant que n’importe quelle aventureuse fantaisie, parce qu’il est aveugle.

J’arrivai chez Vassine à midi. Il était absent. Je résolus de l’attendre.

Cette lettre que je détenais et qui concernait l’héritage soulevait un cas de conscience ; recourir, en l’espèce, à Vassine, c’était lui prouver la bonne opinion que j’avais de ses lumières ; flatté, il trouverait ma démarche toute naturelle. Mais était-elle donc si naturelle ? Qu’avais-je à m’ériger en juge, à faire des enquêtes, à instituer des expertises ? Remettre tout simplement le spécieux papier à Versilov (qui le détruirait, soit), cela seul était correct. Correct… et habile, car, du coup, je m’installais nettement au-dessus de lui, – spectateur cruellement lucide de son acte. Personnellement j’étais bien désintéressé dans la question, puisque je renonçais à toutes relations familiales et, par conséquent, au bénéfice de l’opulence paternelle. En outre, je n’aurais même pas à me reprocher d’avoir, par mon abstention, ruiné les princes, attendu que judiciairement le texte de la lettre n’était point du tout péremptoire. Mais, à ratiociner de la sorte dans cette chambre vacante, je compris tout à coup que, si j’étais venu soumettre à Vassine le cas litigieux, c’était expressément, hélas ! pour parader devant lui en noble posture et effacer de son souvenir ma déconfiture de la veille. J’en éprouvai un grand dégoût de moi-même. Néanmoins, je restai là. Je restai là, sachant bien que de minute en minute s’accentuerait ma rancœur.

La chambre de Vassine me déplaisait. « Montre-moi ton gîte, et je te dirai qui tu es. » Cette chambre dépendait d’un ménage évidemment pauvre et qui avait d’autres locataires encore. Je les connais bien, ces chambrettes étroites, meublées à peine, mais avec une prétention au confort : un canapé moelleux, acheté chez le brocanteur et qu’il est dangereux de tarabuster, un lavabo, un lit de fer embusqué derrière un paravent. Vassine était le meilleur et le plus exact locataire : il y a toujours dans ces maisons, un tel locataire. On fait sa chambre plus minutieusement ; il a droit à une lithographie au-dessus du canapé ; un mince tapis rampe sous la table. J’étais persuadé que le titre de « meilleur locataire » flattait éminemment Vassine. La vue de deux tables chargées de livres m’irrita. Les livres, les papiers, l’encrier s’architecturaient selon l’esthétique de la logeuse et de sa chambrière. Des brochures, il y en avait en nombre ; ce n’était pas seulement des revues, mais de vrais livres, et il était évident que Vassine les consultait et qu’il lisait et écrivait avec solennité. Certes, Vassine est très courtois avec le visiteur, mais chacun de ses mouvements a charge de lui signifier : « Je consens à t’écouter, mais j’ai hâte de te voir partir, pour me mettre au travail. » Néanmoins et quoique je susse définitivement n’avoir plus besoin des lumières de Vassine, je m’éternisais sur une des chaises adossées à la fenêtre.

Autre cause d’irritation : le temps passait et il fallait qu’avant la nuit j’eusse retenu un logis. Un moment je songeai à ouvrir un livre ; mais non, je ne devais pas me distraire de mes idées. Le silence durait depuis plus d’une heure, quand me parvint à travers la cloison un chuchotis à deux voix féminines dont le rythme allait s’accélérant. Par désœuvrement, j’écoutai. Je ne discernais pas les paroles. L’une des voix paraissait supplier ; l’autre répliquait impatiemment. Mon attention se lassa bientôt et je n’écoutais déjà plus, quand soudain il y eut un remue-ménage dans la pièce voisine : quelqu’un avait dû brusquement quitter sa place et frappait du pied, puis je perçus un gémissement, et enfin un cri prolongé, mieux, un hurlement. Je me précipitai vers la porte, brusquement l’ouvris. En même temps s’ouvrit une autre porte, au bout du couloir, celle de la logeuse, et deux têtes curieuses se tendirent. Le cri s’interrompit ; une porte voisine du seuil où je me tenais s’ouvrit et une femme, jeune, me sembla-t-il, se dégageant vivement, s’engouffra dans l’escalier. Une autre, âgée, voulut la retenir, qui, impuissante, gémit :

— Olia, Olia, où vas-tu ? Oh !

Mais, voyant ouvertes nos deux portes, elle tira vivement la sienne et, par l’entrebâillement, écouta les pas en fuite dans l’escalier décroître.

Je repris ma place auprès de la fenêtre. Le calme se rétablit, et déjà je ne pensais plus à cet incident futile. Mais, au bout d’un quart d’heure, une voix masculine fit résonner le couloir et quelqu’un empoigna le bouton de la porte de Vassine ; puis ce quelqu’un entr’ouvrit la porte assez pour que je pusse voir dans le corridor un gaillard de haute taille, qui m’aperçut aussi et qui me dévisageait déjà, tout en continuant à s’entretenir avec la maîtresse du logis. Celle-ci lui donnait la réplique à voix aiguë et hilare : évidemment le visiteur était dès longtemps connu d’elle, et avantageusement. Il criait et faisait de l’esprit : la conversation roulait sur ce thème, que Vassine n’était jamais à la maison, que le monsieur n’avait vraiment pas de chance dans ses tentatives de visite, qu’il se résignait, comme la fois précédente, à attendre l’absent, – toutes propositions qui déchaînaient l’enthousiasme de la logeuse. Enfin il ouvrit large la porte et entra.

C’était un monsieur bien mis, un monsieur habillé, comme l’on dit, « en seigneur », et pourtant il n’avait point du tout l’air d’un seigneur, malgré son vœu manifeste de paraître tel. Il était vulgaire et même quelque peu goujat. Ses cheveux châtains, légèrement grisonnants, ses sourcils noirs, son ample barbe et ses gros yeux ne parvenaient pas à composer une physionomie : il ressemblait à tout le monde. Un homme pareil est toujours prêt à s’éjouir, mais l’on ne s’amuse guère avec lui. Le caprice de son caractère sautille, à l’aveuglette, de la belle humeur à la gravité et à la polissonnerie. Du reste, inutile de décrire d’avance. Ce monsieur, je le connais bien maintenant, et naturellement je le représente tel que je le connais. Mais aujourd’hui encore il me serait difficile de dire à son sujet quelque chose de net : tout chez cette sorte de gens est indéfinissable.

À peine avait-il eu le temps de s’asseoir, l’idée me vint que ce pouvait être là le beau-père de Vassine, un certain Stiébielkov, dont j’avais entendu parler ; ce qu’on disait de lui, je n’y avais pas prêté oreille bien attentive, – mais pas grand’chose de bon. Je savais que Vassine, orphelin, était resté longtemps sous son égide, puis s’était libéré, leurs aspirations concordant mal. Je me souvins aussi que ce Stiébielkov possédait quelque fortune, spéculait. Il me toisa sans me saluer, posa son haut de forme sur la table sise devant le canapé, écarta énergiquement la table et s’affala sur le canapé avec une telle force que le misérable meuble craqua. Il haussa la pointe de son pied droit et se mit à admirer le vernis de sa bottine, puis il se retourna vers moi, m’inspectant de ses grands yeux inexpressifs.

— Je ne le trouve jamais ! dit-il avec un triste hochement.

Je ne répondis rien.

— Il n’est pas exact. Il a ses opinions sur l’affaire. Vous venez de la rive gauche ?

— C’est dire, sans doute, que vous êtes venu, vous de la rive gauche ? émis-je.

— Non, c’est moi qui vous questionne.

— Je… je viens de la rive gauche, mais comment le savez-vous ?

— Comment ? Hm…

Il cilla, mais ne daigna pas répondre.

— Je veux dire que je n’habite pas la rive gauche, mais je m’y trouvais, et j’en arrive.

Un sourire inepte où ses yeux clignotaient lui engluait le mufle.

— De chez M. Diergatchov ? prononça-t-il enfin.

— Comment… de chez Diergatchov ? m’ébahis-je.

Il me regarda d’un air hostile.

— Mais je ne le connais pas, continuai-je.

— Hm !…

— Comme vous voudrez !

— Hm… oui. Non, permettez. Vous achetez n’importe quoi dans une boutique. Dans une boutique voisine, un autre client achète quelque autre chose. Voyons… quelle chose ? dites, ne vous gênez pas. De l’argent, chez un marchand… car l’argent est une marchandise aussi, et l’usurier est aussi un marchand… Vous suivez ?

— Je suis un peu.

— Un troisième acheteur passe, et, montrant l’une des boutiques, il dit : « C’est bien » ; et, désignant l’autre, il dit : « Cela n’est pas bien. » Qu’est-ce que je pense de cet acheteur ?

— Comment voulez-vous que je le sache ?

— Non, voyons. Il faut toujours prendre des exemples. Je me promène perspective Nievski, et je remarque que, sur l’autre trottoir, marche un homme dont je voudrais connaître le caractère. Nous arrivons ainsi jusqu’à l’angle de la Morskaïa, et, là où se trouve un magasin anglais, nous remarquons un troisième passant qu’un cheval vient d’écraser. Maintenant, saisissez : un quatrième monsieur passe, et il veut comprendre dans quelle mesure nous sommes pratiques et positifs tous les trois… Vous suivez ?

— Excusez-moi, mais à grand’peine.

— C’est cela ; je m’en doutais. Je changerai donc de sujet. J’ai été plusieurs fois dans les villes d’eaux d’Allemagne. Quelles villes au juste ? – cela n’a pas d’importance. Je vague, et je vois des anglais. Vous savez qu’il est difficile de lier connaissance avec un anglais ; mais, au bout de deux mois, la cure terminée, nous nous trouvons dans les montagnes et, l’alpenstock en main, nous faisons l’ascension de l’une d’elles. Laquelle ? direz-vous. Laquelle ? ah ! qu’importe, laquelle ! Au tournant, c’est-à-dire à l’étape, et justement à l’endroit où les moines distillent la chartreuse, – remarquez cela, – je rencontre un indigène, qui se tient tout seul et silencieux. J’ai envie de savoir combien il est sérieux : dites-moi si je puis m’adresser, pour avoir leur opinion, à la foule des anglais avec lesquels je marche, n’ayant pu, aux eaux, lier conversation avec eux.

— Je n’en sais rien. Pardon, il m’est difficile de vous suivre.

— Difficile ?

— Oui, vous me fatiguez.

— Hm…

Il clignota, et il esquissa de la main un geste qui probablement signifiait quelque chose de très solennel et de décisif. Après quoi, il tira tranquillement de sa poche un journal, le déplia, se mit à compulser la dernière page et me laissa tranquille. Cinq minutes, il ne me regarda pas.

— Celles de Brestograïev ne sont pas tombées, hein ? Elles marchent ! J’en connais beaucoup qui ont fait fiasco.

Il me regarda franchement.

— Je n’entends pas encore grand’chose à la bourse.

— Vous niez ?

— Je nie quoi ?

— L’argent.

— Je ne nie pas l’argent, mais… il me semble que l’idée vient avant l’argent.

— C’est-à-dire… voici un homme qui est, pour ainsi dire, un capitaliste…

— Avant tout, l’idée ; l’argent ensuite. Faute d’une idée haute, la société, malgré l’argent, périclite.

Je commençais à m’échauffer. Il me regarda d’un air balourd, puis, à l’improviste, son visage se détendit en un sourire jovial et rusé.

— Et Versilov donc, hein ? Il l’a emporté tout de même, il l’a emporté ! On lui a tout adjugé, hier ? hein ?

Subitement, je compris qu’il savait depuis longtemps qui j’étais, et qu’il devait être au fait de bien des choses. Pourquoi ai-je rougi ? pourquoi l’ai-je regardé bouche bée ? Lui, me contemplait avec triomphe, comme si, par quelque ingénieux artifice, il m’avait pris en flagrant délit.

— Non, proféra-t-il en cintrant ses sourcils, prenez auprès de moi des renseignements sur Versilov ! Hein ! qu’est-ce que je vous disais tout à l’heure… ! Il y a un an et demi, il aurait pu bâcler une belle affaire au moyen de cet enfant, oui ; seulement, il a raté son coup…

— Au moyen de quel enfant ?

— D’un enfant qui est encore en nourrice et pour lequel il paie ; mais il n’aura rien… parce que…

— Quel enfant en nourrice ?

— Un enfant à lui, quoi ! né de Mlle Lydie Akhmakov… « La vierge belle me caressait… » Les allumettes de phosphore, hein ?

— Quelles absurdités !

— Ah ! voilà ! Mais où est-ce que j’étais moi ? Je suis médecin-accoucheur. Mon nom est Stiébielkov. Vous ne connaissez pas… ? Il est vrai que déjà alors je ne professais plus ; mais, dans un cas grave, je pouvais toujours donner un conseil utile.

— Vous, un accoucheur ?… Vous avez accouché Mlle Akhmakov ?

— Non, je n’ai pas assisté aux couches. Là-bas, il y avait un docteur Grantz, surchargé de famille ; on le payait un demi-thaler, c’était un prix fait. Un pauvre diable que personne n’invitait. Il opéra en mes lieu et place. C’est moi qui l’avais indiqué. Avec lui, pas de danger que le mystère s’ébruitât. Vous me suivez ? Je me suis borné de donner un conseil pratique, en tête à tête, à André Pétrovitch Versilov… Mais il a préféré courre deux lièvres. On les manque tous les deux, dit le proverbe… Moi, je dis que les exceptions, à force de se répéter, deviennent une règle… Oui, il a voulu attraper un second lièvre, une autre femme… et sans résultat. Ce que tu possèdes, garde-le. Quand il faut brusquer les choses, il hésite. Versilov, c’est un « prophète de femmes », ainsi l’a désigné devant moi le jeune prince Sokolski. Écoutez, si vous voulez en savoir long sur Versilov, venez chez moi.

Manifestement il se complaisait au spectacle de ma stupéfaction. Je n’avais jamais entendu parler de ce prétendu enfant en nourrice… Mais voilà que la porte des voisines claqua : quelqu’un entrait précipitamment dans leur chambre.

— Versilov demeure dans la Mojaïskaïa, maison Litvinov, logement 13. J’ai été moi-même au bureau d’adresses ! criait une voix de femme, une voix indignée, dont nous entendions chaque mot.

Stiébielkov suréleva ses sourcils :

— Nous causions de lui… le voilà à l’œuvre… Hein ! les exceptions qui se répètent… – l’avais-je dit ?

Agenouillé sur le canapé, il avait déjà l’oreille collée à la cloison. La femme qui vociférait était celle qui s’était enfuie tout à l’heure. Pourquoi le nom de Versilov était-il mêlé à cette affaire grotesque ? Et de nouveau, ce fut ce même cri que j’avais déjà entendu, le cri rageur d’une personne à qui on refuse quelque chose. Il y eut comme un bruit de lutte, des mots hachés : « je ne veux pas, je ne veux pas… rendez-moi ça… tout de suite… » L’une des femmes en querelle se précipita vers la porte, l’ouvrit. Toutes deux s’engagèrent dans le couloir, l’une retenant l’autre. Stiébielkov fit irruption dans le couloir, lui aussi. À sa vue, les voisines réintégrèrent prestement leur logis dont la porte se referma à toute volée sur la curiosité de Stiébielkov. Il s’arrêta et, souriant, le poing à la hauteur du front, leva un doigt méditatif. Cette fois, je remarquai dans son sourire quelque chose de méchant et de lugubre. Avisant alors la logeuse, qui se tenait aux aguets à l’autre bout du corridor, il s’avança vers elle : conversation à voix basse, après quoi, nanti sans doute de renseignements, il regagna la chambre de Vassine avec un air cérémonieux et résolu, prit son tube, le lustra, se contempla dans la glace, s’ordonna les cheveux et, sans même me regarder, se dirigea vers la chambre de nos deux voisines. Un moment, l’oreille plaquée au panneau, il écouta, tout en œilladant vers la logeuse qui le menaçait de l’index : « Fi ! le polisson ! » Enfin avec une décision mitigée par quelle délicatesse, et respectueusement courbé, il frappa à leur porte. Une voix :

— Qui est là ?

— Me permettrez-vous d’entrer pour une affaire très grave ? prononça Stiébielkov sur un timbre imposant.

Au bout d’un moment, la porte s’entrebâilla. Il en saisit solidement la poignée, prêt à forcer la place. Des débats s’engageaient. Stiébielkov jacassait, tout en tâchant d’insinuer sa corpulence entre le battant et le chambranle. Je ne me rappelle pas ses paroles mêmes, mais il parlait de Versilov, se faisait fort de tout élucider : « Non, vous me demandez… ; non, vous venez me voir… » – des choses dans ce genre. J’avais repris dans la chambre mon poste d’observation. Je ne distinguais pas du tout ce que disaient maintenant les trois interlocuteurs. Le nom de Versilov revenait avec persistance. Stiébielkov, je m’en rendais compte, avait fini par s’emparer de la conversation ; il devait être vautré sur un canapé, comme tout à l’heure chez Vassine. Il pérorait. « Vous me suivez ?… Veuillez comprendre… » Par deux fois son rire tonitrua, inopportun sans doute, car, dans le même temps, glapissaient sur un ton particulièrement lamentable les deux autres voix ; la jeune femme surtout, celle qui avait au début poussé des cris si perçants, s’égosillait en plaintes et vitupérations. Stiébielkov ne laissa pas leur tapage dominer le sien : ses paroles et ses rires atteignirent un diapason de tempête. Les êtres du genre Stiébielkov ne savent pas écouter… Bientôt j’eus honte d’espionner ainsi et je repris ma première place, près de la fenêtre. Je me sentais moralement brisé ; mon cœur battait dans l’attente d’un événement. Dix minutes se passèrent, et tout d’un coup, dans l’explosion d’un rire formidable, une chaise s’abattit, projetée sans doute par quelqu’un qui venait de se lever brusquement ; les deux femmes poussaient des cris ; Stiébielkov, dont le ton avait changé, se justifiait, suppliait qu’on l’écoutât. Mais on ne l’écoutait pas. « Sortez ! sortez ! sortez ! vous êtes un sale libertin ! » J’ouvris la porte, au moment même où Stiébielkov réapparaissait dans le corridor, expulsé par les mains forcenées des deux femmes. M’apercevant, il me désigna à leur vindicte :

— Voilà le fils de Versilov ! Ah ! vous ne vouliez pas me croire ? Eh bien, voilà son fils, son propre fils, son fils lui-même, s’il vous plaît !

Et, me saisissant par la main avec autorité, il me traîna auprès de ces dames :

— C’est son fils, c’est son fils ! répétait-il sans ajouter aucune explication.

La jeune femme se tenait dans le couloir ; la plus âgée, dans le cadre de la porte. Étique, maladive et roussâtre, cette pauvre fille n’était pas mal, grâce à ses vingt ans. Elle ne laissait pas de ressembler un peu à ma sœur, particularité qui se grava dans ma mémoire ; toutefois, il est sûr que Lise ne sera jamais dans cet état de fureur. Ses lèvres étaient blêmes, ses yeux gris clair fulguraient ; elle tremblait toute d’indignation.

— Et qu’est-ce que cela prouve, qu’il soit son fils ! S’il est en votre compagnie, ce ne peut être qu’une canaille… Si vous êtes le fils de Versilov, m’interpella-t-elle, dites-lui de ma part qu’il est un drôle, que je n’ai pas besoin de son argent… Prenez, prenez, prenez ! Rendez-lui cet argent !

Elle tira précipitamment quelques billets de sa poche, mais la vieille (sa mère, comme je l’ai su depuis) la retint.

— Olia, peut-être est-ce faux… Peut-être n’est-il pas son fils !

Olia la regarda, réfléchit, me toisa avec mépris et rentra dans la chambre ; mais, avant de clore la porte d’un tour de clé, elle cria encore une fois à Stiébielkov :

— Allez-vous-en !

Stiébielkov, me tenant toujours par l’épaule, le doigt levé, la bouche dilatée en un long sourire me fixait d’un regard interrogateur.

— Je trouve votre conduite avec moi ridicule et infâme, balbutiai-je.

Mais il ne m’entendait même pas, quoiqu’il continuât à me regarder.

— Il faudrait exa-mi-ner cela ! ânonna-t-il, irrésolu.

— Mais comment avez-vous osé m’appréhender ? Qui est cette femme ? Vous m’avez empoigné par le bras et m’avez traîné devant elle… qu’est-ce qu’il y a ?

— Eh, diable ! Une dépucelée quelconque… « une de ces exceptions si fréquentes… » – vous me suivez ?

Et il appuya son doigt sur ma poitrine.

— Assez ! fis-je en écartant sa main.

Et subitement il se prit à rire d’un doux rire inextinguible…

Il mit son chapeau et, fronçant les sourcils :

— Il faut dire à la logeuse qu’elle les congédie, et le plus vite possible. Sinon, elles… Vous verrez ! Ma parole, vous verrez !… au fait, continua-t-il rasséréné, vous attendez Gricha ?

— Non, je ne l’attendrai pas.

— N’importe !

Et, sans plus, il fit demi-tour, et s’engagea dans l’escalier, négligeant même de jeter un regard à la logeuse, qui évidemment attendait de lui des nouvelles. Je mis aussi mon chapeau, priai cette femme de dire à Vassine que moi, Dolgorouki, étais venu, et partis.

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