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I

Il n’était pas encore une heure après midi quand je quittai le prince. Je me dirigeai – devinera-t-on chez qui ? – chez Stiébielkov ! J’avais reçu de lui, la veille, une lettre assez énigmatique où il me priait d’être chez lui à deux heures, « pour communication de choses très intéressantes ». Or, chez le prince, il n’avait fait nulle allusion à cette lettre, discrétion qui m’intriguait. Que pouvait-il bien y avoir de commun entre nous ? À la vérité, je m’étais adressé à lui quinze jours avant, en vue d’un emprunt ; mais, aux premières difficultés touchant les conditions de l’affaire, sourd à ses objurgations j’avais fait claquer la porte entre nous et avais eu recours aux finances du prince Serge.

Stiébielkov vivait dans un hôtel particulier. Beau meuble, domestiques des deux sexes, gouvernante mûre. J’entrai avec colère.

— Mon cher, commençai-je, que signifie cette lettre ? Je n’admets pas de correspondance entre moi et vous. Et d’abord, pourquoi ne m’avez-vous pas dit tout à l’heure de quoi il s’agissait ? Vous m’aviez sous la main.

— Et vous, pourquoi vous êtes-vous tu aussi et n’avez-vous rien demandé ? me dit-il avec un sourire satisfait.

— Parce que ce n’est pas moi qui ai besoin de vous, mais vous de moi.

— Alors, pourquoi êtes-vous venu chez moi ? fit-il, en se trémoussant de plaisir…

Je fis un pas vers la porte, mais il me retint par l’épaule.

— Non, non… je plaisantais. Une affaire très importante ! vous verrez vous-même…

Nous nous assîmes l’un en face de l’autre à son vaste bureau. Il sourit finement et leva le doigt.

— S’il vous plaît, sans faux-fuyants, ambages et allégories, et surtout sans lever le doigt ! Droit au but… Sinon je m’en vais, criai-je.

— Vous êtes… fier, prononça-t-il en se penchant vers moi et en fronçant son front de rides circonflexes.

— Avec vous, il le faut !

— Vous… avez pris aujourd’hui trois cents roubles chez le prince. J’ai de l’argent. Le mien est meilleur.

— D’où savez-vous que j’ai emprunté ? m’étonnai-je. Est-ce lui qui vous l’a dit ?

— Oui, il me l’a dit ; mais ne vous inquiétez pas : c’était comme ça, par hasard, pas exprès. Et pourtant il n’était pas nécessaire que vous vous adressiez à lui. Aux amis je prête de grosses sommes.

— Est-ce que le prince serait de vos amis ? Vous doit-il beaucoup ?

— Il me doit… beaucoup.

— Il vous paiera, il attend un héritage…

— Son héritage… peuh ! À vous, je vous prêterai sans intérêt.

— Pourquoi cette faveur, ricanai-je.

— Vous en êtes digne.

Derechef il s’inclinait vers moi et haussait l’index.

— Stiébielkov ! pas de doigt ! ou je file.

— Écoutez… Il peut se marier avec Anna Andréievna !

Disant, il clignait de l’œil.

— Écoutez, Stiébielkov. La conversation devient déjà scandaleuse… Comment osez-vous prononcer le nom d’Anna Andréievna ?

— Hé ! vous fâchez pas ! Pas d’orgueil ! Attendez un peu et écoutez. Il sera toujours temps de redevenir orgueilleux. Vous connaissez Anna Andréievna ? Vous savez que le prince peut l’épouser ?

— Je n’en ai jamais parlé avec le prince. Je sais seulement que cette idée est du vieux prince Sokolski, lequel, pour le moment, est malade. Je n’ai aucun rôle dans cette histoire. Et maintenant, deux renseignements : 1° pourquoi m’avez-vous parlé de cela ? 2° le prince vous en a-t-il parlé, à vous ?

— Ce n’est pas lui qui me parle : il ne veut rien me dire ; c’est moi qui lui parle : et il ne veut pas m’entendre. Récemment il a crié comme un diable.

— Je l’approuve.

— Le vieux prince Sokolski dotera richement Anna Andréievna : elle lui plaît. Alors, le fiancé, prince Sokolski, me rendra tout l’argent ; il me payera aussi la dette immatérielle.

— Et en quoi vous suis-je nécessaire, moi ?

— Vous êtes en relations avec eux. Vous pouvez savoir tout.

— Tout… Et, par exemple… ?

— Veut-il, le prince ? Veut-elle, Anna Andréievna ? Veut-il, le vieux ?

— Et vous osez me proposer d’être, moyennant finance, votre espion !

— Ne soyez pas fier, ne soyez pas fier ! encore un peu de patience. Cinq minutes… Il faut que je sache, bientôt, bientôt parce que… parce que bientôt, ce sera peut-être déjà bien tard. Avez-vous remarqué, comme il a avalé la pilule quand l’officier a parlé du baron et de Mme Akhmakov ?

J’avais honte d’écouter encore, mais ma curiosité était éveillée.

— Et quel espoir peut avoir le prince, concernant Catherine Nicolaïevna ?

— Aucun, mais il est furieux.

— C’est faux !

— Il est furieux. Sur le point Akhmakov, il perd la partie. Seule ressource : Anna Andréievna. Je vous donnerai deux mille roubles, sans intérêts et sans effets.

Et il se renversa avec ampleur sur le dossier du fauteuil et ouvrit large les yeux.

— Vous avez des fournisseurs coûteux. Il faut de l’argent, de l’argent, de l’argent. Mon argent est meilleur que le sien. Je donnerai plus de deux mille !

— Mais pourquoi, pourquoi diable ?

— Pour que vous n’empêchiez pas.

— Mais je ne m’occupe de rien ! criai-je.

— Je sais que vous vous taisez. C’est bien.

— Trêve d’approbation ! Quand je désirerais que ce mariage se conclût, je continuerais à ne m’en pas mêler. Ce ne serait pas convenable…

— Ah ! vous croyez. Pas convenable…, fit-il, et son doigt s’érigea… Pas convenable… Ah, ah, ah, ah ! Je comprends ; mais, du moins, vous n’élèverez pas d’obstacle ?

Il cligna des yeux effrontés, supposant chez moi quelque hypocrite calcul.

— Anna Andréievna est, en somme, une sœur pour vous…

— Pas un mot là-dessus ! Et, d’une façon générale, veuillez vous taire en ce qui concerne Anna Andréievna.

— Plus qu’un moment… Écoutez. Il recevra de l’argent, et on sera tous garantis, proféra Stiébielkov avec importance, tous, tous… Vous suivez ?

— Alors vous pensez que j’accepterai son argent ?

— Vous l’acceptez déjà.

— Je prends le mien.

— Le vôtre ?

— Celui de Versilov, si vous voulez. Il doit à Versilov vingt mille roubles.

— À Versilov, non à vous.

— Versilov est mon père.

— Non. Vous êtes Dolgorouki, et pas Versilov.

— C’est la même chose. Assez ! Et vous m’avez dérangé pour ces niaiseries ?

— Est-ce qu’en effet vous ne comprendriez pas ? Le faites-vous exprès ou non ? Je dis qu’on sera tous garantis, tous, tous. Seulement il faut que vous n’empêchiez pas.

— Vous êtes fou, je pense. Qu’avez-vous à ressasser votre « tous » ? Il garantira Versilov, quoi…

— Vous n’êtes pas seul avec Versilov : il y a encore quelqu’un. Anna Andréievna est votre sœur… comme Elisabeth Macarovna.

Son regard se salit encore.

Il reprit :

— Vous ne comprenez pas ? tant mieux ! C’est bien, c’est très bien que vous ne compreniez pas. Très louable… Si, en effet, vous ne comprenez pas…

— Allez au diable avec vos calembredaines, fou ! criai-je en prenant le chapeau.

— Ce ne sont pas calembredaines. Alors… ça va ? Vous reviendrez, vous savez.

— Non.

— Vous reviendrez, et alors… alors nous aurons une autre conversation. Deux mille ! rappelez-vous.

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