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I

D’un pas allègre, je me dirigeai vers la maison familiale. J’allais en franchir la porte cochère, quand j’entendis une femme demander à un boutiquier, d’une voix irritée et impatiente que je reconnus bien : « où se trouvait le logement n° 13 », et comme on ne la renseignait pas, elle reprit, en frappant du pied :

— Mais, enfin, où est le portier de la maison ?

— Je vais précisément au logement n° 13, dis-je en m’approchant. Qui désirez-vous voir ?

— Il y a déjà une heure que je cherche le portier… J’ai demandé après lui chez tout le monde… J’ai monté tous les escaliers.

— C’est dans un pavillon de la cour… Vous ne me reconnaissez pas ?

Elle m’avait déjà reconnu.

— Vous voulez voir Versilov. Vous avez une affaire avec lui, et moi aussi, continuai-je : – je suis venu lui faire mes adieux pour toujours. Allons.

— Vous êtes son fils ?

— Il n’importe. Mais admettons que je sois son fils, quoique d’autre part, je sois Dolgorouki. Ce monsieur a une quantité… biblique d’enfants. En outre, il vient de faire un héritage. Mais je ne le partagerai certes pas avec lui. J’aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles !… Qu’un sacrifice soit nécessaire, un héros offre sa vie : Kraft s’est suicidé, Kraft, Kraft… pour l’idée, – Un jeune homme qui donnait des espérances !… Venez par ici, par ici. Nous occupons une aile à part. Il est dit dans la Bible que les enfants doivent quitter leurs parents et fonder un nid… Si l’idée vous attire… si vous avez une idée… ! L’idée, c’est le principal ; tout est dans l’idée…

Ainsi divaguais-je tandis que nous gravissions l’escalier.

Quand nous entrâmes dans le salon, ma mère était à sa place habituelle, attentive à quelque travail de lingerie ; ma sœur était debout à la porte de sa chambre ; Versilov, à son ordinaire, ne faisait rien. Il se leva pour venir à notre rencontre, et arrêta sur moi un regard sévère et qui m’interrogeait.

— Je n’y suis pour rien, m’empressai-je de déclarer en m’effaçant. J’ai rencontré cette personne près de la porte cochère ; elle était en quête de vous. Quant à moi, je viens pour mon compte personnel : j’aurai le plaisir de vous exposer cela dès qu’elle aura fini.

Versilov me contemplait d’un œil curieux.

— Permettez ! commenta la jeune fille, interpellant Versilov qui se tourna vers elle… J’ai réfléchi longtemps à cet argent que vous avez eu l’idée de me laisser, hier… Moi… en un mot… Voici votre argent ! cria-t-elle d’une voix qui s’affolait en notes aiguës dans un délire de fureur, et elle jetait une liasse de billets sur la table… J’ai dû chercher votre nom au bureau des adresses. Sinon, vous l’auriez déjà, votre argent. Écoutez, vous ! (elle se tournait vers ma mère qui pâlit affreusement) – je ne veux point vous offenser, vous avez l’air d’une honnête femme, et elle, elle est peut-être votre fille, – je ne sais pas si vous êtes sa femme, mais apprenez que ce monsieur découpe dans les journaux les annonces où, au prix de leurs derniers kopeks, les gouvernantes et les institutrices font leurs offres. Dans un infâme dessein, il visite ces malheureuses ; il leur glisse de l’argent et les pousse à la perdition. Je ne comprends pas comment j’ai pu, hier, accepter de lui cet argent… Ah ! oui, je me rappelle, – il avait l’air si honnête !… Allez-vous-en, pas un mot ! Vous êtes un misérable, monsieur ! Même si vos intentions sont honnêtes, je ne veux pas de votre aumône. Pas un mot, pas un mot ! Oh, que je suis heureuse de vous avoir démasqué devant vos femmes ! Soyez maudit !

Elle s’enfuyait enfin. Pourtant, sur le seuil elle se retourna encore pour lancer ce cri :

— On dit que vous avez hérité !

Après quoi elle disparut comme une ombre.

Pensif, Versilov se tourna vers moi.

— Tu ne la connais pas du tout ?

— Par hasard, je l’ai vue cette après-midi dans le couloir de Vassine : elle était en rage, hurlait et vous maudissait ; mais je ne lui ai pas parlé, je ne sais rien de ses affaires ; je viens de la rencontrer sous la porte cochère. Vraisemblablement, c’est cette même institutrice qui « donnait des leçons d’arithmétique… »

— La même. Mais, au fait, le motif de ta visite ?…

— Voici la lettre, répondis-je, en la lui tendant. Vous pouvez lire… Personne au monde, sauf moi, ne sait rien de cette lettre, Kraft, qui me l’a remise hier, s’étant brûlé la cervelle.

J’observais Versilov pour voir quel effet produirait l’annonce de la mort insolite de ce Kraft qu’il devait parfaitement connaître. Aucun. Pas même un froncement de sourcils. Il jouait négligemment avec la lettre, tandis que je haletais ces paroles. Et, comme je me taisais, il installa son lorgnon, s’approcha d’une bougie et, sans hâte, se mit à déchiffrer le document. J’attendis une demi-minute ; mais la lecture était laborieuse. Irrité, je tournai les talons et grimpai à ma chambre.

Ma malle était préparée depuis longtemps ; il ne me restait à faire qu’un paquet de menus objets. Je pensais à ma mère, à ma mère de qui je ne m’étais pas approché tout à l’heure. Dix minutes, et tout fut prêt. À ce moment, ma sœur poussa la porte.

— Maman t’envoie les soixante roubles et de nouveau s’excuse d’en avoir parlé à André Pétrovitch. En sus, voici vingt roubles : sur les cinquante que tu avais donnés pour ta pension, nous n’en avons pas dépensé pour toi plus de trente, dit maman.

— Merci. Et adieu, ma sœur. Je pars.

— Où vas-tu ?

— Dans une auberge d’abord, pour ne pas coucher une nuit encore dans cette maison. Dis à maman que je l’aime.

— Elle le sait. Elle sait aussi que tu aimes André Pétrovitch. Mais comment n’as-tu pas eu honte d’amener cette malheureuse !

— Je te jure que je ne suis pour rien dans sa démarche : je l’ai rencontrée sous la porte cochère, voilà tout.

— Non, c’est toi qui l’as amenée.

— Je t’assure…

— Réfléchis. Interroge-toi. Et tu verras qu’il y avait de ta faute.

— Il ne me déplaisait pas qu’on humiliât Versilov… Imagine-toi qu’il a un petit enfant de Lydie Akhmakov… mais, que vais-je te dire là !…

— Lui ? Un bébé ? Mais ce n’est pas son enfant ! Qui t’a encore dit ce mensonge ?

— Tu ne sais pas si c’est un mensonge.

— Moi ? Mais, cet enfant, je lui ai servi de nounou à Louga. Écoute, frère : depuis longtemps, je constate que tu ne sais rien des choses dont tu parles. Et il faut toujours que tu blesses André Pétrovitch et, par contre-coup, maman.

— S’il a raison, c’est donc que j’aurai eu tort. Admettons. Mais je vous aime beaucoup… Tu rougis ? Pourquoi rougis-tu ? Comment… encore… Admettons, disais-je. Je provoquerai donc en duel ce jeune prince pour le soufflet que reçut de lui Versilov, à Ems. Si Versilov avait raison dans l’affaire Akhmakov, d’autant mieux !

— Mon frère, sois raisonnable, ne t’exalte pas ainsi ! supplia-t-elle.

— Je suis content que le jugement soit enfin rendu… Allons ! voilà que tu es toute pâle…

— Mais le prince n’acceptera pas ta provocation, sourit Lise d’une sourire angoissé.

— Je l’insulterai alors en public. Qu’as-tu, Lise ?

Défaillante, elle s’affaissa sur le divan.

Mais, d’en bas, ma mère appelait :

— Lise !…

Elle se releva, eut un sourire affable.

— Frère, laisse ces idées absurdes ; du moins, sursois à tes projets. Tu apprendras des choses, tu en connais fort peu.

— Je me rappellerai, Lise, que tu as pâli quand j’ai parlé d’un duel.

— Oui, oui, rappelle-toi cela aussi !

Et, souriant son adieu, elle s’engagea dans l’escalier.

J’avais appelé une voiture de place. Avec l’aide du cocher, j’y transportai mes effets. Personne n’essaya de contrecarrer mon départ. D’ailleurs, je m’étais abstenu de prendre congé de ma mère, peu soucieux de rencontrer Versilov. Déjà en voiture, j’eus une idée subite :

— À la Fontanka, près du pont Siméonovski ! criai-je au cocher.

Et me voilà de nouveau en route pour le logis de Vassine.

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