III
Dès que je fus dehors, je me mis en quête d’un logis. J’en visitai cinq ou six ; mais, l’esprit encore préoccupé par l’épisode Stiébielkov, probablement passai-je sans les voir devant vingt autres locaux qui m’eussent mieux convenu. Qu’il est donc difficile de trouver une chambre ! Toutes étaient pareilles à celle de Vassine, ou plus laides, et à des prix trop élevés pour ma finance. Je n’avais besoin que d’un coin où strictement me mouvoir. Quand j’exposais ce desideratum, on me conseillait avec mépris d’aller les chercher où je voudrais, les « coins ». Et les étranges locataires que l’on voit ! Et quand les gens que j’aurais eus pour voisins ne me paraissaient pas inadmissibles, c’est moi qui paraissais suspect aux logeurs ; même, avec un de ceux-ci, je me querellai. Du reste, à quoi bon décrire ces mesquineries ? Harassé, je dînai dans un restaurant, à la tombée de la nuit. Décidément, j’irais chez Versilov, lui remettrais sans mot dire la lettre concernant l’héritage, prendrais ma malle et mes effets et passerais la nuit à l’hôtel. À l’extrémité de la perspective Oboukhovski, dans de vagues auberges, un cabinet pour la nuit se louait trente kopeks : le plaisir de ne pas coucher une fois de plus sous le toit familial valait bien ce sacrifice.
Je fis route dans cette direction. Je dépassais l’Institut Technologique quand l’idée me vint d’entrer chez Tatiana Pavlovna, qui demeurait en face de l’Institut. La lettre concernant l’héritage pouvait fournir à ma visite un motif plausible ; mais cet irrésistible désir de voir Tatiana avait sûrement d’autres causes, des causes profondes et qu’aujourd’hui encore je discerne mal. Tout s’embrouillait dans ma cervelle : « l’enfant en nourrice », « les exceptions devenant règle générale », etc. Voulais-je raconter quelque chose, poser, me battre avec Tatiana ou même pleurer, – je ne sais. Quoi qu’il en soit, je montai chez elle. La seule visite que je lui eusse jamais faite datait des tout premiers temps de mon arrivée : j’avais, ce jour-là, une communication quelconque à lui faire de la part de ma mère ; au bout d’une minute j’avais pris congé, sans m’être assis ; du reste, elle s’était dispensée de m’offrir nul siège.
Je sonnai donc. La bonne vint m’ouvrir immédiatement et, sans rien dire, s’effaça pour me laisser entrer. Pour l’intelligence de ce qui suit, il faut que je fasse connaître ce personnage. C’était une méchante finnoise camuse, qui paraissait haïr sa maîtresse, laquelle ne pouvait s’en séparer, du fait d’une de ces prédilections qu’ont les vieilles filles pour un vieux roquet à la truffe humide ou un matou valétudinaire. En colère, la finnoise expectorait des grossièretés ; après la dispute, elle boudait durant des semaines, pour punir sa maîtresse. J’arrivais manifestement au cours d’une de ces périodes taciturnes, car à mon : « Madame est-elle à la maison ? » elle ne répondit pas et, farouche, réintégra sa cuisine. Sur la foi de ce jeu de scène, j’entrai au « salon ». Personne. Je n’avais qu’à attendre : Tatiana allait sortir de sa chambre à coucher, – sinon pourquoi la bonne m’eût-elle laissé entrer ? Je restai debout deux ou trois minutes. Il faisait presque nuit, et l’appartement de Tatiana Pavlovna paraissait plus lugubre de tout le calicot dont il était tendu. Un peu de topographie, pour qu’on sache où l’affaire se passa. De par son caractère entêté et dominateur et d’anciennes habitudes seigneuriales, Tatiana Pavlovna n’aurait pu vivre en meublé : elle louait donc ce semblant d’appartement (deux chambres, au troisième, sur la cour) pour être indépendante. En y entrant, on se trouvait dans un boyau qui aboutissait à la cuisine et à gauche duquel s’ouvraient les deux chambrettes. Elles étaient monstrueusement basses, et le plus ridicule, c’est que tout, tout, les murs, le plafond, les portes, les fenêtres, les meubles, était garni de superbe calicot français à ramages : ainsi la pièce semblait encore plus étroite et ressemblait à l’intérieur d’un carrosse. Pour encombrée qu’elle fût (nombre de petits meubles à délicates applications de bronze, coffrets, une superbe table de toilette), on pouvait, à la rigueur, se mouvoir dans la chambre où je me tenais ; mais la chambre contiguë, d’où je m’attendais à voir Tatiana Pavlovna paraître et qui n’était séparée de l’autre que par un rideau, avait pour tout meuble, comme je le sus bientôt, un lit et qui suffisait à l’emplir.
On sonna à la porte. La finnoise traîna dans le corridor ses pas placides et, muette, ouvrit à deux femmes qui continuaient à voix haute leur conversation. Je reconnus la voix de Tatiana, et, quelle fut ma surprise ! je reconnus l’autre aussi : cette voix claire, forte et métallique que j’avais entendue la veille trois minutes et qui m’était déjà inoubliable, la voix de « la femme d’hier », la femme entre toutes que j’étais le moins préparé à rencontrer en ce moment.
Soulevant le rideau, je me jetai dans la chambre à coucher de Tatiana Pavlovna, buttai contre le lit, repris mon équilibre…
Elles entrèrent.
Pourquoi je m’étais caché au lieu d’aller à leur rencontre ? je ne sais : tout, là, fut impulsif.
Cependant j’inspectais mon refuge. Une porte donnait sur la cuisine. Fuir par là… Mais non, – elle était fermée à clef et la clef n’était pas dans la serrure. Je m’affaissai sur le lit. Je devrais me résigner à entendre toute la conversation, laquelle, comme il était patent aux premiers mots, était confidentielle et délicate… D’accord, un honnête homme fût sorti de sa cachette, eût dit : « Je suis là, attendez ! » et, insoucieux du ridicule, s’en fût allé. Moi, je restai là, épars sur le lit : j’eus peur, lâchement peur.
— Ma bien chère Catherine Nicolaïevna, vous m’attristez profondément, disait Tatiana Pavlovna. Tranquillisez-vous, une fois pour toutes. Ce trouble n’est pas dans votre caractère. Partout où vous êtes réside la joie, et voilà que tout à coup… J’espère que vous continuez à avoir confiance en moi ; vous savez si je vous suis dévouée. Je vous suis dévouée autant qu’à André Pétrovitch et mon dévouement pour lui est absolu… Croyez-moi, sur mon honneur, il ne détient pas ce document. D’ailleurs, ce document, peut-être personne ne le possède-t-il. Quoi qu’il en soit, il est incapable de fourberie, et c’est mal à vous, de le soupçonner.
— Le document existe, et lui, il est capable de tout. Voyez ! je suis arrivée hier, et qui ai-je rencontré ? – ce petit espion qu’il a fait entrer chez le prince.
— Ce petit espion… D’abord ce n’est pas du tout un espion. Moi-même ai insisté pour qu’il entrât chez le prince, car il serait devenu fou à Moscou, ou serait mort de faim, – de là-bas on me l’a attesté… Au surplus, ce grossier blanc-bec n’est qu’un bêta. Comment voulez-vous qu’il espionne ?
— Une façon de nigaud, soit ; mais ce n’est pas une raison pour qu’il ne devienne une canaille. J’étais de mauvaise humeur, – sinon je serais morte de rire : il pâlit, s’avança, se mit à saluer à tort et à travers et à jargonner du français. Et Maria Ivanovna qui m’assurait à Moscou qu’il était génial. Que la malencontreuse lettre n’a pas été détruite et qu’elle se trouve en mains hostiles, je l’ai compris à la figure de Maria Ivanovna.
— Ma toute belle ! Mais vous dites vous-même qu’il n’y a rien chez elle…
— Pardon : – elle, le dit. En quoi, elle ment, et elle est si habile ! Jusqu’à mon voyage à Moscou il me restait encore l’espoir que nul papier n’existât, mais là, là…
— Mais, ma chérie, on dit, au contraire, que Maria Ivanovna est une personne bonne et raisonnable et que le défunt l’appréciait entre toutes ses nièces. À la vérité, je la connais peu ; mais vous, vous l’auriez séduite, ma belle ! Vaincre n’est rien pour vous. Tenez, moi, une vieille, je suis amoureuse de vous, et pour un peu je vous embrasserais… Que vous aurait-il coûté de la séduire !
— J’ai essayé. Cela parut lui plaire. Mais elle est rusée, elle aussi… Ah ! c’est un caractère complet, un caractère particulier, bien moscovite… Imaginez-vous qu’elle me conseilla de m’adresser ici à un certain Kraft qui était attaché au cabinet d’Andronikov, et qui peut-être saurait quelque chose. Je me souviens un peu de ce Kraft. C’est justement lorsqu’elle m’a parlé de Kraft, que j’ai compris que non seulement elle mentait en prétendant ne rien savoir, mais qu’elle savait tout.
— Mais pourquoi, pourquoi donc ? On pourrait, du moins, s’informer auprès de lui. Cet Allemand n’est pas bavard et il est honnête. Il faudrait l’interroger ! Seulement je crois qu’il est absent de Pétersbourg…
— Il est rentré hier. Je sors de chez lui… Mon ange, Tatiana Pavlovna, dites-moi, vous qui connaissez tout le monde, ne pourrait-on savoir ce qu’il y a dans ses papiers, à qui reviendront ces papiers ? Il est possible qu’ils tombent dans des mains dangereuses. Je suis accourue vous demander un conseil.
— De quels papiers parlez-vous ?… Ne venez-vous pas de me dire que vous étiez vous-même allée chez Kraft ?
— J’y étais, en effet, il n’y a, qu’un moment encore… Mais il s’est tiré une balle hier soir.
Je sautai du lit… J’avais pu me tenir coi tandis qu’on me donnait de l’espion ou de l’idiot, et, plus elles avançaient dans la conversation, moins il m’avait paru possible de me montrer. J’avais décidé de rester jusqu’au bout. Mme Akhmakov partie, eh bien, je ferais irruption, et nous pourrions sans inconvénient, Tatiana et moi, nous prendre aux cheveux… Mais, quand Mme Akhmakov parla de Kraft, je sautai du lit, fis un pas, soulevai le rideau et parus à leurs yeux stupides.
— Kraft s’est suicidé ? hier ? Au coucher du soleil ? balbutiai-je m’adressant à l’Akhmakov.
— Où étais-tu ? D’où viens-tu ? s’écria Tatiana Pavlovna d’une voix perçante et m’agrippant à l’épaule. Tu espionnais ? Tu écoutais à la porte ?
— Que vous disais-je tout à l’heure ? dit Catherine Nicolaïevna en me montrant du doigt.
J’étais hors de moi.
— Mensonge, sottise ! l’interrompis-je avec fureur. Vous veniez de m’appeler espion… Ah ! vaut-il la peine je ne dis même pas de faire l’espion, mais de vivre parmi des personnes de votre sorte ? Un homme de grand cœur se suicide : Kraft s’est tiré une balle au nom de l’idée, au nom d’Hécube… Du reste, comment pourriez-vous rien savoir d’Hédube ? Et il faut vivre parmi vos intrigues, patauger dans vos mensonges.
— Giflez-le ! giflez-le ! cria Tatiana Pavlovna.
Et, comme Catherine Nicolaïevna, qui d’ailleurs ne me quittait pas des yeux, ne bougeait pas, Tatiana Pavlovna allait exécuter elle-même son verdict ; mais instinctivement je haussai mon bras pour défendre ma figure : mouvement qui lui fit croire que je voulais frapper.
— Eh bien, frappe, frappe ! prouve que tu es un laquais de naissance ! Tu es plus fort que les femmes ; à quoi bon te gêner ?
— Assez de calomnies, assez ! m’écriai-je. Je n’ai jamais levé le bras pour frapper une femme !… Mais vous m’avez toujours méprisé, Tatiana Pavlovna… Et vous, Catherine Nicolaïevna, vous, vous moquez de ma taille… Eh ! non, Dieu ne m’a pas doué de cette martiale allure qui vous affolait chez vos aides de camp. Pourtant, je ne me sens pas humilié devant vous ; je m’estime même supérieur à vous… Je sais, je sais… je m’exprime mal ; mais il n’importe. L’essentiel, c’est que je ne suis pas en faute ! le hasard a tout fait. Je n’ai tort qu’en apparence. Imputez l’aventure à votre finnoise ou, mieux, à l’indulgence absurde que vous avez pour elle. Que n’a-t-elle répondu à ma question ! et pourquoi m’avoir introduit ici directement ? Ensuite, vous comprenez… je n’allais pas sortir de la chambre d’une femme tout d’un coup… comme ça… Ç’eût été extravagant… Non, plutôt supporter vos injures que de me montrer… Vous riez de nouveau, Catherine Nicolaïevna ?
— Va-t’en, va-t’en, va-t’en ! cria Tatiana Pavlovna… Ne faites aucun cas de ses mensonges, Catherine Nicolaïevna ; je vous l’ai dit, de Moscou on me le signalait comme fou.
— Fou ? Qui vous a dit cela ?… Mais calmez-vous. Catherine Nicolaïevna, je vous jure sur tout ce qu’il y a de saint au monde, que tout ce qui vient d’être dit ici restera entre nous… Est-ce ma faute si j’ai surpris vos secrets ? D’ailleurs, dès demain, je cesse de travailler chez votre père. Et quant au document que vous cherchez, soyez tranquille.
— Qu’est-ce ?… De quel document parlez-vous ? balbutia la pâlissante Catherine Nicolaïevna.
Je sortis rapidement, sous leurs regards ébahis. J’avais posé une énigme aux bonnes dames.