I
J’essayais de faire le bilan de la situation, quand j’entendis les pas de Versilov trébucher dans l’escalier presque impraticable ; il m’appela pour avoir de la lumière. Muni d’une bougie, je me postai sur les marches et lui tendis la main pour faciliter son ascension.
— Merci, ami… Je n’ai jamais grimpé ici, même quand je louais l’appartement… Je pressentais ce que cela devait être, mais j’étais encore loin de supposer pareille niche…
Il se campa au milieu de la chambrette, qu’il inspecta circulairement :
— Mais c’est un cercueil, un vrai cercueil !
La chambrette était, en effet, étroite, longue et basse. À hauteur d’épaule elle se mansardait selon la déclivité du toit. Instinctivement Versilov se tint d’abord courbé, craignant de heurter sa tête au plafond ; il finit par s’asseoir sur le divan où mon lit était déjà préparé. Je restais debout et le regardais curieusement.
— Ta mère ne sait pas, à ce qu’elle m’a dit, si elle doit prendre l’argent que tu lui as offert pour ta pension. Maintenant que j’ai vu ce cercueil, la chose est simple : non seulement elle ne peut accepter ta générosité, mais il sied que tu acceptes de nous un subside… Je n’étais jamais venu ici et… je ne peux m’imaginer que l’on y puisse vivre.
— Je me suis habitué au logis ; mais vous y voir, après ce qui s’est passé en bas, voilà à quoi je ne m’accoutume guère…
— Oui, tu fus bien grossier en bas ; mais… j’ai aussi mes idées, que je t’expliquerai. Du reste, il n’y a rien de particulier dans ma visite ; et tout ce qui s’est passé en bas est complètement dans l’ordre normal ; mais dis-moi, au nom du Christ : ce que tu nous as notifié tout à l’heure, est-ce bien tout ce que tu voulais nous faire savoir ?
— Tout… Supposons que ce soit tout.
— C’est peu, mon ami : j’avoue que, d’après ton entrée en matière, je m’attendais à plus.
— Mais, d’abord, qu’est-ce que cela peut vous faire ?
— Tu as blessé en moi le sentiment de la mesure : la mesure n’était pas observée ; il y avait trop de fracas. Tout un mois tu prépares ton monde à une solennité et subitement – rien.
— Je voulais en dire long ; maintenant je suis honteux d’avoir dit même cela. Il y a des choses qu’il serait mieux de taire. Pourtant je n’ai pas raconté que des sornettes, – mais vous n’avez rien compris.
— Ah ! tu souffres aussi quelquefois du discord des idées et des paroles. C’est une noble souffrance, mon ami, et que l’élite seule éprouve ; un sot est toujours satisfait de ce qu’il a dit et les mots ne feront jamais défaut au peu qu’il a à dire ; même, il exprimera toujours plus qu’il n’y a en lui.
— Travers où j’ai donné tout à l’heure, quand j’ai réclamé « Versilov tout entier ». Il ne m’en faut pas tant ; je n’ai pas besoin de Versilov du tout.
— Mon ami, je suis venu un peu trop tôt, tu n’es pas encore calmé, et d’une façon générale, tu supportes mal la critique. Mais assieds-toi, de grâce !… De ce que tu as dit à ta mère résulte clairement que le plus pratique est que l’on se sépare. Je suis venu t’exhorter à opérer en la circonstance le plus doucement que tu pourras : le moindre scandale serait douloureux à ta mère, déjà si effarée. Le seul fait que je sois monté chez toi lui est un réconfort : elle espère qu’une réconciliation n’est pas impossible. Ce sont des cœurs simples, mais qui aiment sincèrement. Pourquoi donc ne pas les cajoler à l’occasion ? Et d’une. Deuxièmement : pourquoi se quitter avec des désirs de vengeance et un masque grimaçant ? Sans doute, il n’est pas besoin de se jeter dans les bras l’un de l’autre, mais on peut, sinon exprimer, du moins sous-entendre une estime réciproque, au départ… Ne le penses-tu pas ?
— Tout cela n’est que balivernes ! Je m’engage à déménager sans scandale, – ce sera suffisant. Mais c’est pour ma mère que vous vous dérangez ainsi ? J’inclinerais à croire que le souci de sa tranquillité n’y est pour rien : vous l’alléguez seulement pour dire quelque chose.
— Tu ne me crois pas ?
— Vous me traitez en enfant…
— Mon ami, je suis mille fois prêt à te demander pardon pour tout ce que tu m’attribues, pour toutes ces années de ton enfance et pour tout ce que tu voudras ; mais, cher enfant, qu’en résultera-t-il ? Tu es trop intelligent pour te mettre de propos délibéré dans une situation aussi fausse. Me permettras-tu de te dire que je ne comprends pas tout à fait le sens de tes griefs ? En effet, quels sont-ils, au juste ? De n’être pas né Versilov ? Non ? Bah ! Tu ris avec mépris et tu agites les mains : cela veut dire non ?
— Cela veut dire non. Croyez bien que je ne fais pas consister l’honneur à s’appeler Versilov.
— Laissons l’honneur, et d’ailleurs, tu te devais de faire une réponse démocratique… Mais alors de quoi m’inculpes-tu ?
— Tatiana Pavlovna a dit, il y a une heure, tout ce que j’avais besoin de savoir ; elle a formulé l’argument décisif et à quoi je n’avais pas songé : vous ne m’avez pas mis en apprentissage chez un cordonnier, et il sied que je vous en sois reconnaissant. Comment mon ingratitude peut-elle résister à cette révélation ! C’est peut-être votre sang orgueilleux qui crie en moi, André Pétrovitch…
— J’en doute ; mais passons, et veuille convenir que ton humeur agressive, à quoi malheureusement j’étais peu sensible, ne martyrisait que ta mère. Or il ne t’appartient pas de la juger. En quoi sa faute envers toi consiste-t-elle ? Et, à ce propos, mon ami, explique-moi dans quel but, dès ton enfance, tu déclarais à tout venant que tu étais un enfant naturel. Une calomnie, mon cher. Tu es bel et bien un enfant légitime, le fils de Macaire Ivanovitch Dolgorouki, homme remarquable pour son esprit et son caractère. À la vérité, si tu as reçu une instruction supérieure, c’est grâce à l’intervention de ton ancien maître, Versilov ; mais qu’est-ce que cela prouve ? Quoi qu’il en soit, les racontars que te dictait un orgueil mal placé livraient ta mère au jugement du premier lourdaud venu. Mon ami, cela est ignoble, d’autant plus ignoble que ta mère n’a en tout cela aucune part de responsabilité : c’est la nature la plus délicate, et si elle n’est pas Mme Versilov, c’est uniquement parce qu’elle est déjà mariée.
— Finissons. Je suis de votre avis. D’autre part, à la faveur de ce sentiment de la mesure dont vous vous targuez, j’ose croire que vous interromprez votre semonce. Il y a mesure à tout, même à votre amour subit pour ma mère. Mais vous êtes en veine de paroles. Ne me direz-vous rien de mon père, ce Macaire Ivanovitch le nomade ? Depuis longtemps je voulais vous demander des renseignements sur son compte. Et peut-être aussi, puisque l’heure est propice aux confidences, consentirez-vous à répondre à cette question : Comment, au cours de ces vingt ans, avez-vous pu ne pas user de votre influence sur ma mère pour dissiper ses ténèbres natives, pour la libérer intellectuellement ? Oh, la qualité même de son âme n’est pas en cause : moralement ma mère vous fut toujours – pardonnez-moi – bien supérieure ; mais elle n’est qu’un cadavre supérieur. Seul, Versilov existe, et tout ce qui l’entoure végète, avec tâche de le nourrir de ses sucs essentiels. Pourtant elle était vivante, elle aussi ! Vous avez donc aimé quelque chose en elle… Elle était donc une femme aussi, dans le temps ?
— Mon ami, si tu le veux savoir, sache qu’elle n’a jamais été ce que tu dis, me répondit-il en reprenant ses insupportables manières de sincérité évasive et de railleuse désinvolture. Elle ne l’a jamais été ! La femme russe… n’est jamais femme.
— Une polonaise, une française l’est ? Ou une italienne ? C’est cela… la passionnée italienne… voilà qui est pour charmer un civilisé russe de la haute société, un seigneur à la Versilov ?
Il éclata de rire :
— Du diable, si je m’attendais à rencontrer ici un Slavophile !
Et il se mit à parler, avec complaisance. Je me rappelle son récit mot pour mot. Il devenait clair pour moi que cet homme n’était pas venu dans ma chambre seulement pour bavarder et pour tranquilliser ma mère.