I
À huit heures, et sans attendre le café, que ma mère m’apportait à huit heures et demie précises, je m’esquivai.
La matinée était toute gonflée d’un glacial brouillard laiteux. Je ne sais pas pourquoi, mais le grand matin pétersbourgeois, malgré son apparence revêche, m’est un délice. Je goûte particulièrement le jeu des questions et des réponses dans la foule hâtive : elles sont toujours brèves, nettes, raisonnables, presque toujours amicales. Au fur de la journée, le pétersbourgeois devient plus rogue ; vers le soir, il est hargneux : pour une vétille, il vous injurie ou se moque.
Je me dirigeai vers l’autre côté du fleuve. Comme il fallait que je fusse à midi sur la Fontanka chez Vassine (c’est à cette heure-là qu’on avait le plus de chance de le trouver chez lui), et qu’auparavant je devais passer chez Efime Zvèriev, je me hâtais. Peu s’en fallut pourtant que j’arrivasse chez Zvèriev trop tard : il finissait de prendre son café et était sur le point de partir.
— Qu’as-tu à venir si souvent ? grogna-t-il sans prendre la peine de bouger.
— Je vais te l’expliquer.
Le matin pétersbourgeois est prosaïque entre tous les matins qui blêmissent sur les villes : – il est pour moi plein de fantasmagories où je m’hallucine. Quand cette brume dense va se dissiper, la putrescente cité de Pétersbourg ne s’évanouira-t-elle pas avec elle ? et il ne restera, sous le ciel reparu, qu’une visqueuse mare finlandaise, et, au milieu des boues, pour la beauté, un cavalier de bronze sur un cheval anhélant et recru… Cette cohue, cette ville, tout n’est peut-être que le rêve de quelqu’un, et le réveil du rêveur abolira les apparences… C’est dans cet état d’esprit que j’arrivais chez Zvèriev, qui était bien la dernière personne à qui je me fusse adressé en la circonstance si j’avais eu le choix.
Je lui exposai qu’étant, de longue date, mon camarade, il ne pouvait me refuser son concours dans une affaire d’honneur, – et qu’en effet je voulais provoquer le lieutenant de la garde, prince Sokolski, pour un soufflet par lui décerné à mon père, Versilov, un an auparavant, à Ems. (Par des confidences que je lui avais faites antérieurement, Efime Zvèriev connaissait ma situation familiale). Il écoutait, se rengorgeant comme un moineau en cage ; l’habituel sourire où se reflétait son infatuation saugrenue s’étalait plus large, et tout en lui témoignait qu’il se considérait comme fort au-dessus de moi par le caractère et l’intelligence. Je le soupçonnais, d’ailleurs, de me mépriser pour la scène de la veille, chez Diergatchov ; et cela devait être. Efime, c’est la foule, et la foule s’incline toujours devant le succès.
— Et Versilov n’en sait rien ? demanda-t-il.
— Évidemment non.
— Alors de quel droit t’ingères-tu dans ses affaires ? primo. Et, secundo, que prétends-tu prouver ?
Je connaissais toutes les objections. Je lui représentai que mon projet offrait maints avantages. En premier lieu, l’impertinent Sokolski pourrait constater que, même dans notre catégorie sociale, il est encore des personnes ayant le sens de l’honneur. En deuxième lieu, le trop longanime Versilov tirerait peut-être de mon acte une leçon utile. En troisième lieu, si c’était pour des raisons de principe, peut-être fort péremptoires à ses yeux, que Versilov n’avait pas demandé réparation au prince et s’était résigné à supporter l’injure, du moins saurait-il qu’il existe un être capable de ressentir son offense à l’égal d’une offense personnelle et de s’exposer pour lui, tout en le quittant à jamais.
— Attends, ne crie pas, ma tante n’aime pas cela. Dis-moi, c’est avec ce même prince Sokolski que Versilov a un procès d’héritage ? Oui ?… Excellent moyen de gagner les causes, – tuer son adversaire en duel !
Je lui déclarai tout net qu’il était un imbécile et le seul être assez stupide pour établir une relation entre le duel et le procès. D’ailleurs, le jugement avait donné gain de cause à Versilov ; et, au surplus, celui-ci avait plaidé non pas contre le prince Sokolski, mais contre les princes Sokolski : donc, un prince tué, il en resterait d’autres. J’ajoutais que sans doute serait-il décent d’attendre pour la provocation que le délai d’appel fût échu (quoique les princes ne se proposassent pas de faire appel). Alors seulement le duel aurait lieu, et la démarche d’aujourd’hui n’avait pour but que de m’assurer un témoin, afin que je ne fusse pas pris au dépourvu quand serait arrivé le moment d’agir.
— … Et voilà pourquoi je suis venu te trouver.
— Tu n’auras qu’à venir alors. Pourquoi diable avoir fait ces dix verstes aujourd’hui ?
Il se leva et mit sa toque.
— Ainsi, en principe, tu consens à être mon témoin, c’est entendu ?
— Mais… pas le moins du monde.
— Pourquoi ?
— Parce que, si j’y consentais, de maintenant au jour décisif, tu viendrais quotidiennement chez moi, – mais surtout parce que tout cela n’est que sottise. Veux-tu que pour toi je brise ma carrière ? Le prince me demandera : « Qui vous a envoyé ? – Dolgorouki. – Et qu’y a-t-il de commun entre Dolgorouki et Versilov ? » Alors je serai forcé d’expliquer ta généalogie, n’est-ce pas ? Mais il me rira au nez !
— Gifle-le !
— Absurde… absurde…
— Tu as peur ?… Tu es pourtant taillé solidement ; tu étais le plus fort de nous tous au lycée.
— J’ai peur, certainement j’ai peur ! Et d’abord, le prince ne se battra pas, parce qu’on ne se bat qu’avec un égal.
— Je suis gentilhomme aussi… par mon éducation. Et si l’un des deux est inférieur à l’autre, c’est lui.
— Eh non, eh non ! tu es un petit.
— Comment… petit ?
— Oui, petit ; nous sommes tous les deux petits et lui est grand.
— Brute ! Mais il y a déjà un an que je peux me marier.
— Marie-toi tant que tu voudras. N’empêche que tu n’es… qu’un petit bonhomme qui a encore à grandir.
L’animal se moquait de moi… Énervé, je le poussai de la main droite, ou, pour mieux dire du poing droit. Il me prit par les épaules, me fit pivoter et, quand je fus face à la porte, me prouva qu’en effet il avait du muscle.