I
Dans la rue, j’aurais chanté d’aise. Cette fin de matinée était charmante. Le soleil, le bruit, le mouvement, la foule me grisaient. Pourtant cette femme ne m’a-t-elle pas froissé cruellement ? De qui aurais-je supporté sans une protestation immédiate ce sourire effronté ? À ses yeux, j’étais évidemment un émissaire de Versilov ; or elle était alors convaincue, comme elle le fut longtemps encore, que Versilov détenait certain document grâce à quoi il pouvait la perdre… Non, vraiment, je ne me sentais pas atteint. Elle avait voulu m’outrager ; mais j’étais invulnérable à un outrage venant d’elle. Moi qui étais arrivé à Pétersbourg avec un programme de haine, j’étais heureux exquisement de sentir que je commençais à l’aimer. Je doute que l’araignée puisse haïr la mouche qu’elle capte. Bonne petite mouche ! Il me semble qu’on doit être enclin naturellement à aimer sa victime, ou que, du moins, il n’est pas impossible qu’on l’aime. J’aime mon ennemie ; il me plaît qu’elle soit belle. Il me plaît, madame, que vous soyez majestueuse et hautaine ; plus modeste, vous me donneriez moins de joie. Vous avez craché sur moi, et moi je triomphe ; vous m’auriez craché au visage avec de vraie salive, je ne vous en voudrais pas : car vous êtes ma victime, la mienne et pas la sienne. La puissance est plus délicieuse de rester latente. Millionnaire, il me serait voluptueux de vivre sous des guenilles et d’être repoussé quand je demanderais l’aumône… À être écrits les sentiments s’alourdissent, se figent en formes dures ; ceux que j’exprime ici étaient en moi à l’état nébuleux.