II
Demander de l’argent, même celui d’un appointement régulier, c’est fort désagréable pour qui sait ne l’avoir pas gagné… La veille, j’avais entendu ma mère chuchoter à ma sœur, en cachette de Versilov (« pour ne pas attrister André Pétrovitch »), son projet de porter au lombard une icône à quoi, je ne sais pour quelle cause, elle tenait fort. Je servais le prince au tarif de cinquante roubles par mois, mais j’ignorais comment me serait remise cette somme ; on ne m’avait rien dit à ce sujet lors de mon entrée en fonctions. Trois jours avant la fin de mon mois de travail, j’avais demandé à l’employé aux écritures :
— De la main de qui reçoit-on les appointements ici ?
Il m’avait regardé avec un sourire d’ironique étonnement (il ne m’aimait pas).
— Ah ! vous recevez des appointements…
Il voulut bien ne pas continuer par la question : « Pourquoi diable ?… » et simplement déclara ignorer à qui incombait le paiement de ma solde. Après quoi il avait piqué une tête dans ses registres.
Pourtant, il savait que je n’étais pas strictement inactif. Deux semaines auparavant, j’avais consacré quatre jours à la mise au net d’un brouillon du prince. Il s’agissait d’une suite d’« idées » que celui-ci se proposait de formuler devant l’assemblée des actionnaires. Coordonner ces griffonnages et en clarifier le style n’était pas une tâche si aisée… Quand la rédaction fut au point, le prince me convia à une séance de critique : à cet effet, nous passâmes une journée en tête à tête ; il discuta très chaudement avec moi ; somme toute, il se déclara satisfait. S’est-il servi de mon travail ? je ne sais… De plus, j’avais libellé deux ou trois lettres d’affaires.
Autre cause pour quoi j’hésitais à réclamer mes appointements : j’avais décidé de donner ma démission, persuadé qu’aussi bien les circonstances me forceraient à lui fausser compagnie… En m’habillant, ce matin-là, je sentis mon cœur battre à larges coups. Je refrénai mon émotion ; mais elle reprit le dessus au moment où j’entrai chez le prince. Ce même matin devait arriver cette personne, cette femme de qui j’attendais l’explication de tout ce qui me tourmentait, je veux dire la fille du prince, la jeune veuve, dont j’ai parlé déjà et qui était en inimitié avec Versilov, – bref, la générale Akhmakov : j’écris enfin son nom. Je ne l’avais jamais rencontrée, et j’eusse été fort en peine de rien pronostiquer au sujet de notre entrevue, si même j’étais admis à la voir ; mais j’augurais (et peut-être sur des bases solides) que l’arrivée de cette femme dissiperait les ténèbres qui enveloppaient Versilov. Je ne pouvais rester calme, – et je m’irritais de me sentir, au premier pas, gauche et hésitant.
Je me rappelle par le menu toute cette journée…
Touchant la date de l’arrivée, le prince ne savait encore rien : il ne prévoyait pas que sa fille dût quitter Moscou avant une semaine. Or, moi, la veille, tout à fait par hasard, j’avais été mis au fait, par des paroles que Tatiana Pavlovna, qui venait de recevoir une lettre de la générale, avait chuchotées à ma mère, – des paroles que, sans doute, je n’ai pas écoutées, mais que je ne pouvais pas ne pas entendre quand j’ai vu quel émoi elles provoquaient. À ce moment-là, Versilov était absent.
Je ne voulais pas renseigner le vieillard, ayant remarqué combien il redoutait le retour de sa fille. Trois jours avant, il avait même indiqué, – oh, très timidement et sur le mode allusif, – qu’à cause de moi il pourrait bien avoir des ennuis. Je dois dire cependant que, dans les relations de famille, il conservait, en somme, son indépendance et son autorité, surtout en matière d’argent. D’abord, je fus tenté de le considérer comme une vraie femme ; puis j’admis que, pour faible qu’il fût, il était susceptible de ressauts d’énergie, et que cette énergie était parfois irréductible. Je note, à titre de curiosité, que nous n’avons presque jamais parlé de la générale ; plus exactement, c’est moi surtout qui évitais d’en parler, – et lui, à son tour, évitait de parler de Versilov. Et je comprenais bien qu’il ne m’eût pas répondu si je lui avais posé une des questions délicates qui m’intéressaient tant.
De quoi nous avons parlé ensemble tout ce mois ? De tout et de n’importe quoi. La bonhomie de ses manières dans nos rapports me séduisait, – me séduisait et m’étonnait. M’étonnaient aussi certains détails physiques de sa personne. L’aspect général n’avait rien de singulier : une taille haute et svelte, des cheveux gris, abondants et bouclés, de grands yeux ; mais son visage, naturellement grave, avait cette propriété de passer, d’un coup, du très sérieux au trop frivole, – et c’était d’un effet désagréable, presque inconvenant, et, à une première rencontre, déconcertant. J’ai soumis ces remarques à Versilov. Il m’a écouté avec curiosité et comme s’il n’eût pas attendu de moi des observations de ce genre ; incidemment il m’a appris que la particularité dont je parlais s’était manifestée chez le prince postérieurement à sa maladie et s’était peut-être accentuée ces derniers temps.
Principalement nous parlions de sujets abstraits, – de Dieu et de son existence (y a-t-il un Dieu, oui ou non ?) et des femmes. Le prince était très croyant et très sentimental. Dans son cabinet, il y avait une énorme icône devant quoi brûlait toujours la veilleuse. Mais, subitement, il affectait de douter de l’existence de Dieu et émettait des aphorismes sacrilèges, me provoquant à la réplique. Encore que la question du Très-Haut me passionnât peu, j’acceptais le débat ; nous nous laissions gagner aux joies de la controverse et ratiocinions de bon cœur. Son thème de prédilection, c’était les femmes. Je ne le suivais pas sans répugnance sur ce terrain, et il s’en attristait parfois.
C’est précisément d’elles qu’il parla, ce matin-là, dès que je fus en sa présence. Il était manifestement dans l’état d’esprit frivole, lui que j’avais laissé tout imbibé de pessimisme. Cependant, il me fallait régler la question des appointements avant que des gens vinssent s’interposer. Mais entrer en matière était difficile, et je lanternais misérablement, non sans m’irriter de ma sottise. Une fadaise du prince achevant de m’agacer, je promulguai mon opinion sur les femmes, d’un coup et avec un entrain brutal. Fausse manœuvre, qui, loin de déblayer la scène au bénéfice de la question qui me préoccupait, y installa une polémique oiseuse.