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I

Kraft avait naguère été employé à des travaux d’écritures par feu Andronikov. Il pouvait donc être au fait de bien des choses de nature à m’intéresser. D’ailleurs je savais par Maria Ivanovna, femme de ce Nicolas Siméonovitch chez qui j’avais habité à Moscou pendant mes années de lycée, et nièce de prédilection d’Andronikov, que Kraft avait une communication à me faire. Depuis un mois j’attendais son retour.

Il occupait un appartement de deux chambres. La malle bâillait dans un coin. Linge, vêtements, trousse, portefeuille, revolver gisaient sur les chaises ou sur la table. Kraft paraissait m’avoir oublié. En passant devant la glace, il s’arrêta une bonne minute à examiner son visage. J’étais triste, mal à mon aise et ne parvenais pas à me concentrer. Un moment je fus sur le point de m’en aller, répudiant à jamais mes préoccupations de l’heure présente. Au vrai, quelle si grande importance avaient-elles ? N’allais-je pas dépenser pour des vétilles sentimentales une énergie dont j’avais besoin pour atteindre le but très précis que je m’étais proposé ? Mais, d’autre part, comment atteindrais-je jamais ce but, moi dont l’incapacité générale venait de se montrer à plein chez Diergatchov.

— Kraft, vous irez encore chez eux ? demandai-je.

Il se tourna lentement vers moi, comme s’il eût mal compris. Je m’assis.

— Pardonnez-leur, dit-il tout à coup.

D’abord ce me parut une raillerie ; mais, comme je le regardais, je vis sur son visage une expression à laquelle on ne se pouvait méprendre, une évidente expression d’ardente bonté. Il s’assit.

— Peut-être, hasardai-je, n’y a-t-il rien en moi qu’amour-propre misérable… Mais je ne sollicite pas de pardon… Que je sois coupable devant moi… J’aime à être coupable devant moi… Dites-moi, Kraft : êtes-vous aussi de cette société ? Voilà ce que je tiendrais à savoir de votre bouche.

— Ils ne sont pas plus sots que les autres, ni plus intelligents : ils sont fous, comme tout le monde.

— Est-ce que tout le monde est fou ? demandai-je avec curiosité.

— Les meilleurs parmi les hommes sont fous maintenant.

Il parlait lentement, doucement, et il y avait dans sa voix de la tristesse, de la lassitude.

— Et Vassine est-il des leurs ? Chez Vassine il y a de l’intelligence, une idée morale, criai-je.

— Aujourd’hui, il n’y a plus d’idées morales : toutes sont mortes. Mais laissons cela…

Deux minutes de silence, et il reprit, en regardant en l’air :

— Le temps actuel, c’est le temps de la médiocrité dorée, de l’inertie, de l’incapacité ; on vit dans l’attente des alouettes toutes rôties. Personne ne réfléchit ; rarement quelqu’un porte en soi une pensée vivace.

Nouveau silence.

— Aujourd’hui, poursuivit-il, on coupe les forêts en Russie, on épuise la terre, on la transforme en steppe. Qu’un homme plante un arbre, tout le monde de rire : « Le verras-tu quand il fructifiera ? » Et, d’autre part, ceux qui ont un désir de mieux nous parlent de ce qui sera dans mille ans. Tous sont comme dans une auberge, et ils sont prêts à quitter la Russie demain…

— Permettez, Kraft, vous avez dit : « … parlent de ce qui sera dans mille ans. » Eh bien, et votre inquiétude du sort de la Russie, n’est-ce pas un souci du même genre ?

— C’est… c’est la question essentielle, prononça-t-il, et brusquement il se leva.

Puis, d’une voix toute différente :

— Ah ! j’oubliais… je vous ai amené ici pour une affaire déterminée… Excusez-moi.

Et, prenant sur la table un portefeuille, il en tira une lettre qu’il me tendit.

— C’est un document d’une certaine importance, une lettre de ce même Stolbéiev dont le testament motiva, entre Versilov et les princes Sokolski, le procès que vous savez. Ce procès se résoudra, selon toute probabilité, au profit de Versilov, qui a la loi pour lui. Cependant, cette lettre privée, écrite il y a deux ans par le testateur lui-même, contient telles phrases, intéressantes pour l’interprétation de certaines clauses du testament et qui paraissent favorables à la thèse des princes Sokolski. Ceux-ci donneraient beaucoup pour ce document, encore qu’il n’ait pas une importance juridique décisive. Alexis Nicanorovitch Andronikov, qui s’occupait des affaires de Versilov, conservait cette lettre par devers lui. Peu de temps avant sa mort qu’il pressentait peut-être, il me confia cette lettre. Lui mort, que devais-je en faire ? J’étais dans une indécision pénible. Maria Ivanovna, à qui Andronikov a dû faire bien des confidences, me tira d’embarras : alléguant la volonté du défunt, elle m’écrivit, il y a trois semaines pour me charger de vous remettre la lettre d’Andronikov.

— Écoutez, dis-je fort ému, que vais-je faire maintenant de cette lettre ? Comment dois-je agir ?

— Cela dépend de vous.

— Mais je n’ai pas mon libre arbitre dans une difficulté de cette sorte. Versilov a escompté cet héritage. Le gain du procès a pour lui une importance capitale. Voilà que, tout à coup, il existe un document qui peut remettre tout en question !

— Il existe, strictement, ici, dans cette chambre.

— Est-ce que… ? dis-je, le regardant attentivement.

— Si vous ne savez pas comment il faut que vous agissiez, pourquoi voulez-vous que je le sache, moi qui suis étranger à cette affaire ?

— Je ne puis pourtant livrer ce document aux princes Sokolski : ce serait trahir Versilov. D’autre part, si je le remets à Versilov, je ruine des gens, au mépris du droit, et, en tout état de cause, je mets Versilov dans cette alternative terrible : ou consommer sa propre perte ou devenir un voleur.

— Vous exagérez l’importance de l’affaire.

— Dites-moi une seule chose : ce document est-il péremptoire ?

— Non. Sans doute, l’avocat de la partie adverse en tirerait argument dans sa plaidoirie ; mais, en somme, Alexis Nicanorovitch n’accordait à cette pièce qu’une mince importance juridique. De sorte que Versilov, même s’il la produit, peut avoir gain de cause. Ce document soulève surtout un cas de conscience…

— Justement, et c’est là que gît son importance pour Versilov.

— Il lui est loisible de détruire ce papier. Alors, tout danger disparaît.

— Est-ce que vous avez une raison quelconque de le juger ainsi, Kraft ? Voilà ce que je veux savoir et voilà pourquoi je suis chez vous.

— Je pense que n’importe qui, à sa place, céderait à la tentation.

— Et vous-même y céderiez ?

— Il ne m’échoit nul héritage : je ne suis donc pas en mesure de répondre.

— Eh bien, dis-je, insérant la lettre dans ma poche, cette affaire est provisoirement close. Kraft, écoutez. Maria Ivanovna, qui m’a révélé maintes choses, m’a dit que vous, et vous seul, pourriez me dire la vérité sur ce qui s’est passé à Ems, il y a un an et demi, entre Versilov et les Akhmakov. Kraft, je vous supplie de me dire toute la vérité. Je veux savoir quel homme il est, et maintenant ce m’est plus nécessaire que jamais.

— Je m’étonne que Maria Ivanovna ne vous ait pas elle-même tout raconté : par Andronikov, elle était en situation d’être bien renseignée, et sans doute en sait-elle plus que moi.

— Andronikov lui-même comprenait mal cette affaire. Et je sais qu’à cette époque vous étiez à Ems…

— Je vous raconterai donc ce que je sais. J’ignore si je vous satisferai…

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