|

Annotations

Aucune annotation pour le moment

II

Il s’y présenta pour la première fois trois jours après notre séparation. J’étais absent. Il s’installa pour m’attendre. Quand j’ouvris la porte, mes yeux se voilèrent, mon cœur battit : je m’arrêtai au seuil. Par bonheur il était assis avec mon logeur, lequel, par bonté d’âme, venait tenir compagnie à tout visiteur obligé de poser. C’était un modeste fonctionnaire, âgé de quarante ans, grêlé comme une passoire, très jaune, muni d’une femme phtisique et d’un enfant souffreteux. Caractère doux, communicatif et assez délicat. Je me réjouis qu’il fût là : seul à seul avec Versilov, qu’aurais-je su dire ? Durant ces trois jours j’avais eu le sentiment que Versilov ferait le premier pas ; quant à moi, j’étais bien résolu à ne prendre, en l’espèce, aucune initiative, et cela non par orgueil, précisément par amour pour lui, par une sorte de jalousie d’amour… Je m’exprime mal, mais le lecteur a déjà dû se résigner à ne pas trouver d’éloquence sous ma plume… Ainsi, quoique je l’attendisse depuis trois jours, je n’imaginais pas ce que pourrait bien être une conversation entre nous qui venions de nous heurter si durement.

— Ah ! te voilà… (Et, sans se lever, il me tendit une main amicale). Prends place près de nous. Justement Pierre Hippolytovitch me raconte une histoire bien intéressante, l’histoire de cette pierre qu’on voyait près de la caserne de la garde, ou peut-être près d’ici, quelque part…

— Ah ! oui, la pierre… je sais, répondis-je en prenant place à côté d’eux. Ils étaient assis près de la table. La chambre était exiguë : deux sagènes carrées. Je respirais lourdement.

— Reprenez du commencement, Pierre Hippolytovitch.

Ils se nommaient déjà par leurs prénom et patronyme !

Se tournant vers moi, et d’un air contraint, car il doutait que je fusse un bon public :

— C’est-à-dire… c’était encore sous l’empereur défunt, commença le bonhomme. Vous connaissez bien cette pierre, cette grosse pierre dans la rue. Pourquoi cette pierre ? à quelle fin ? Elle gêne, – pas plus. L’empereur avait déjà passé par là beaucoup de fois, et, chaque fois, cette pierre ! Enfin, ça lui déplaisait, et, en effet, une montagne au milieu de la rue, ça gâte la rue : « Qu’on enlève cette pierre ! » Eh bien, il a dit qu’on l’enlève, – vous comprenez ce que cela signifie ? Vous vous rappelez le défunt ? que faire de la pierre ? Tous ont perdu la tête, et la municipalité, et un des plus grands seigneurs de cette époque, que ça regardait. Voilà que l’on dit à ce personnage : « Ça coûtera quinze mille roubles, pas un kopek de moins. – Comment… quinze mille ? Quelle bêtise ! » Au commencement les anglais voulaient mettre des rails, poser la pierre sur les rails, et l’emporter avec une machine à vapeur. Mais combien cela coûterait-il ? Les chemins de fer n’existaient pas encore à cette époque, excepté celui de Pétersbourg à Tsarkoïé-Sélo.

— Eh bien ! on pouvait la scier…, interrompis-je, agacé. (J’avais grand’honte… cet intermède ridicule devant Versilov… Mais, lui, il écoutait avec un plaisir manifeste. Sans doute n’était-il pas fâché d’éluder, même ainsi, la gêne d’un tête-à-tête.)

— Précisément… la scier…, précisément ! on est tombé sur cette idée ; c’était Montferrand qui construisait à cette époque la cathédrale de Saint-Isaac : « La scier, dit-il, et, après, l’emporter. Mais qu’est-ce que cela coûtera ? – Ça ne coûtera rien ; tout simplement scier et emporter. – Non, permettez… Il faut placer une machine à vapeur… et où emporter une pareille montagne ? – Dix mille roubles, dit-on, pas moins, dix ou douze mille… »

— Écoutez, Pierre Hippolytovitch, tout cela, c’est de la farce… Ça ne s’est pas du tout passé comme ça…

Mais Versilov me calma d’un signe furtif, et je vis dans son regard une si délicate expression de compassion pour le conteur que j’en fus ému. Complaisamment je me mis à rire. Réconforté, notre homme, qui avait eu bien peur – comme toujours ces rhapsodes – qu’on l’accablât de questions, se hâta de reprendre :

— Juste à ce moment s’approche un petit bourgeois, encore jeune, un type tout à fait russe, petite barbe, long caftan, et même un peu ivre, non cependant, pas ivre. Et voilà ce bourgeois qui regarde marchander les anglais et Montferrand. Et voilà ce personnage à qui l’affaire est confiée qui arrive en voiture, écoute et se fâche. Et tous, ils discutent, discutent, et ne peuvent arriver à rien. Et tout à coup, il aperçoit ce petit bourgeois, qui sourit… comme ça, faussement, c’est-à-dire comme ça…

— En se moquant, dit obligeamment Versilov.

— Tout juste ! un peu en se moquant, un sourire russe tout pur. Le personnage, de dépit, vous savez : « Toi, barbu, qu’est-ce que tu attends ici ? Ah ! voilà, dit-il, je regarde la petite pierre, Altesse. » Je crois bien que c’était le prince Souvorov, l’italien, le descendant du grand capitaine… Pourtant, non, pas Souvorov, et c’est dommage que j’aie oublié précisément qui c’était. Mais c’était un vrai type russe, un patriote, un brave cœur russe. Eh bien, il a deviné. « Quoi ! dit-il est-ce que tu veux emporter cette pierre ? pourquoi ris-tu ? – Les anglais demandent à Votre Altesse un si grand prix, parce que la bourse russe est grosse et que chez eux ils n’ont rien à manger. Que Votre Altesse donne cent roubles, et demain soir nous emporterons la pierre. » Voyez-vous l’effet ! Les anglais veulent le dévorer. Montferrand rit avec un air méprisant. Mais l’Altesse, le cœur russe : « Donnez-lui, dit-il, les cent roubles. Mais est-ce que vraiment, dit-il, tu l’emporteras ? – Nous arrangerons ça pour demain soir. Votre Altesse verra. – Mais comment feras-tu ? – Ça, dit-il, si vous permettez, c’est notre secret… » Ça lui plut : « – Eh bien, dit-il, donnez-lui tout ce qu’il demandera ! » Et on l’a laissé. Et que pensez-vous qu’il ait fait ?

Le logeur s’arrêta et nous couva d’un regard tendre :

— Je ne sais pas, sourit Versilov, tandis que je fronçais les sourcils.

— Voilà comment il a fait, dit le logeur d’un air aussi triomphal que si c’était lui qui eût accompli la prouesse. Il a loué les moujiks avec des pelles, de simples pelles russes. Et on se mit à creuser un trou à côté de la pierre même. Toute la nuit, on a creusé un énorme trou, juste à la mesure de la pierre, non… un peu plus profond pourtant. Et quand on a eu fini de creuser, la pierre a perdu son équilibre. Et, au moment où elle a perdu son équilibre, ils ont poussé la pierre de l’autre côté, comme ça. « Hourra ! » Et la pierre est tombée dans le trou ! Aussitôt on la couvre de terre, on piétine bien par-dessus, et on sème des petits cailloux. Plus de pierre !

— Voyez-vous ça ! dit Versilov.

— Du peuple accourut en foule… Les anglais ont deviné tout de suite. Ils étaient furieux : « C’est trop simple. Ça ne compte pas ! » Voilà ce qu’ils disaient. « Oui, c’est trop simple, mais vous ne l’avez tout de même pas trouvé, idiots ! » Et voilà que le personnage, l’homme d’État, l’embrasse. « D’où viens-tu ? dit-il. – De la province d’Iaroslav, Excellence. Je suis tailleur, de mon métier, et l’été, je viens dans la capitale vendre des fruits. » Eh bien, les autorités l’ont su. On lui a donné une médaille, et il a marché partout avec la médaille autour du cou, mais après il est devenu ivrogne. Vous savez, le russe ne se retient pas. C’est pourquoi les étrangers nous ont toujours battus jusqu’à présent. Voilà !

— Oui, sans doute, l’esprit russe…, commençait Versilov.

Par fortune, la malade héla son mari. Il était temps : j’enrageais. Quant à Versilov, il était dans la jubilation.

— Mon cher, quand tu es arrivé, il m’égayait déjà depuis une heure. Sa pierre, c’est tout ce qu’il y a de plus bête dans le ramas de nos récits patriotiques ; mais comment l’interrompre ? Tu as vu toi-même : il fond de plaisir. Quant à la pierre, si je ne me trompe, elle est maintenant encore sur la place et pas le moins du monde dans un trou… Mais toute son âme a chanté dans cette histoire. Et il a satisfait son altruisme : il a voulu nous donner du bonheur. Le patriotisme aussi a eu sa part. Et si son épouse ne l’avait pas requis, ton logeur nous eût raconté comment les anglais offrirent à notre coutelier national, le sieur Zavialov, un million pour qu’il renonçât à apposer sa marque sur ses lames.

— Je connais cette anecdote.

— Qui ne l’a pas entendu raconter ? La vision du roi de Suède commence, paraît-il, à vieillir ; mais, dans ma jeunesse, on ressassait cette anecdote avec acharnement ; à un endroit du récit, la voix de l’orateur devenait toujours lointaine… Sur le commandant Bachoutzki, il y a aussi une végétation d’anecdotes. Ces gens aiment beaucoup les anecdotes de Cour ; les historiettes, sur Tchernychev, le ministre du règne passé, pullulent : on y voit par quels maquillages ce septuagénaire s’était fait le masque d’un homme de trente ans…

— Il y a ici un terrible réaliste, un vieux grognon qui, dès que Pierre Hippolytovitch entame une histoire, s’ingénie à le contredire et le confondre ; de terreur et aussi pour que l’autre consente parfois à l’écouter en silence, Pierre Hippolytovitch le sert comme un esclave.

— Autre type fâcheux, et beaucoup plus fâcheux que le premier. Celui-ci est, à sa façon, un enchanteur. « Laisse-moi mentir, et tu verras comme ce sera beau. » Celui dont tu me parles maintenant est tout hypocondrie et prose : « Non, je ne te permettrai pas de mentir. Où ? quand ? en quelle année ? » En un mot, c’est un homme sans cœur. Mon ami, permets toujours que l’on mente un peu : c’est si innocent. Même, permets que l’on mente beaucoup. D’abord, ça montrera ta délicatesse, et, secundo, à la faveur de ta tolérance, on te permettra aussi de mentir : double et précieux avantage. Que diable ! Il faut aimer son prochain… Mais il est temps que je parte. (Il se leva.) Tu es fort bien installé. Je dirai à Sophie Andréievna et à ta sœur ma visite et que je t’ai trouvé en bonne santé. Au revoir, mon cher.

Comment ! c’était tout ? Qu’avais-je besoin de ces bavardages ? J’attendais d’autres mots, des mots essentiels. Et pourtant je devais convenir que tout s’était passé comme il était à prévoir.

Bougeoir à la main, je l’accompagnai dans l’escalier. Le logeur parut ; mais, sans que Versilov vît mon geste, je le poussai sévèrement. Il me regarda étonné, s’éclipsa.

— Ces escaliers…, disait Versilov – et il émit à leur sujet quelques considérations pâteuses, pour dire quelque chose, et certainement pour empêcher, par cet artifice, que, moi aussi, je disse quelque chose. Puis :

— Allons, maintenant je m’y reconnais. Tout va bien. Ne descends pas davantage. Tu vas t’enrhumer.

Mais je ne rebroussais pas chemin.

— Je vous ai attendu ces trois jours…

J’avais dit cela comme malgré moi… J’étouffais…

— Merci, mon cher.

— Je savais que vous viendriez.

— Et moi, je savais que tu savais que je viendrais… Merci, mon cher.

Il se tut. Nous arrivions à la porte de la rue, et j’étais toujours derrière lui. Il ouvrit la porte : un courant d’air éteignit la bougie. Dans l’obscurité je lui saisis la main. Il tressaillit, mais se tut. Et, tout d’un coup, je lui baisai la main, je lui baisai la main plusieurs fois… beaucoup de fois. Il dit :

— Mon cher petit, mais pourquoi m’aimes-tu tant ?

Sa voix tremblait ; quelque chose y résonnait qui m’était nouveau : il m’eût semblé que ce n’était pas lui qui parlât.

Je voulais répondre, mais ne pus, et précipitamment grimpai mes trois étages. Lui, avait dû rester à la même place. C’est seulement quand je fus arrivé à ma chambre que j’entendis se refermer la porte de la rue. Je donnai un tour de clef, et, sans rallumer la bougie, je me jetai sur mon lit, le visage dans l’oreiller, et pleurai, pleurai. C’était la première fois que je pleurais depuis la pension Touchard… Je pleurais à sanglots, et j’étais si heureux…

Bienvenue dans le lecteur interactif

Table des matières

Naviguez entre les chapitres et sections depuis la barre latérale.

Recherche dans le livre

Recherchez dans tout le contenu du livre avec Ctrl+K.

Outils de lecture

Contrôlez la taille de police, la hauteur de ligne et l'espacement.

Changer le thème

Basculez entre le mode clair et sombre. Appui long pour plus d'options.

Signets

Enregistrez vos positions de lecture et revenez-y plus tard.

Annotations

Sélectionnez du texte pour le surligner et ajouter des notes privées.

Chat IA

Posez n'importe quelle question sur le livre via le chatbot IA.

Outils de sélection de texte

Sélectionnez du texte pour clarifier, traduire, écouter ou citer.

Lecteur audio

Écoutez les chapitres avec une narration audio de haute qualité.

Partager

Partagez un chapitre ou une citation sur les réseaux sociaux.

Lecteur eBook

Passez au lecteur EPUB pour une expérience de lecture différente.

Outils créatifs IA

Post social

Générez des images IA pour les réseaux sociaux à partir de citations avec le portrait de l'auteur.

Image de citation

Créez de belles cartes de citation avec le portrait de l'auteur, prêtes à partager ou télécharger.

Histoires illustrées

Transformez les scènes du livre en planches BD générées par l'IA via le chatbot.