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III

Reste à répondre aux questions : « Pourquoi ?… Dans quel but ?… Est-ce moral ou non ? », etc., etc. D’un coup, je vais désenchanter mon hypothétique lecteur : il n’y a en moi nul désir de vengeance, je suis indemne de tout byronisme, et ni ma rancœur d’orphelin ni ma bâtardise ne sont en cause. La dame romantique qui s’aviserait de feuilleter mon journal baissera le nez, déçue.

Le but que je me propose, c’est, essentiellement : la solitude. « Mais il n’est pas indispensable d’être milliardaire pour mener la vie érémitique… Que vient faire Rothschild en cette histoire ? » Il y est à sa place. Car, outre la solitude, il me faut la puissance.

Non, ni l’irrégularité de mon origine, ni la tristesse de mes années d’enfance, ni rien d’adventice n’eut de rôle dans la genèse de mon idée. Elle naquit normalement de mon caractère. Je n’avais pas douze ans, que déjà la présence, l’existence même des hommes m’était lourde. J’étais très enclin à accuser les autres ; mais par un choc en retour, je me cherchais noise aussitôt : « Ne suis-je donc pas coupable aussi ? » Et souvent c’est à tort que je m’incriminais. Pour éviter ces cas de conscience, je m’ingéniais à m’isoler. D’ailleurs, qu’avais-je à gagner au contact de mes camarades ? Sans une seule exception, ils étaient moins intelligents que moi.

Pour morose que je sois, peut-être me laisserai-je aller à faire du bien aux hommes, – accès de philanthropie que rien ne justifiera. Ils ne sont pas si bons, qu’on ait à se soucier d’eux. Que ne viennent-ils à moi tout droit ! et pourquoi faut-il que je fasse le premier pas ? Je suis susceptible de reconnaissance, et l’ai prouvé par cent sottises. À un bon procédé, je suis prêt à répondre par un procédé meilleur ; à la franchise, par la cordialité. Ce m’a généralement valu des avanies. Le plus expansif de mes camarades était ce Lambert qui a si fort rossé mes jeunes ans ; malheureusement c’est à son imbécillité qu’il fallait savoir gré de sa rondeur. – On voit à peu près quel était mon état d’esprit quand j’arrivai à Pétersbourg.

En sortant de chez Diergatchov, je m’étais rendu chez Vassine. En un élan de sympathie, je lui avais fait des compliments. Eh bien, dès le soir même, cette sympathie avait fort décru. Pourquoi ? Précisément, parce que je l’avais loué : – il me semblait que j’eusse commis une bassesse. Pourtant ne s’honore-t-on pas en rendant un hommage spontané à qui le mérite ? Tel était bien mon avis, et, quand même, je l’aimais beaucoup moins. À Kraft non plus je ne pensais pas sans amertume. Son méfait : il m’avait obligeamment reconduit jusqu’à la porte. Et ce sentiment de malveillance eut peine à disparaître, même quand, le lendemain, l’événement expliqua les particularités un peu anormales de notre entrevue. Déjà au lycée j’étais fort ombrageux. Un de mes condisciples réussissait-il mieux que moi une composition ou me primait-il dans les exercices physiques, je cessais de lui parler. Non que je le haïsse ou jalousasse son succès, – mais tel était mon caractère.

Absorbé dans un rêve de puissance et de solitude, on est peu sociable. Ma taciturnité fut taxée de misanthropie ; mon air vacant et morose me valut un soupçon que démentaient mes joues fraîches.

Avec quelle allégresse je m’enfouissais, le soir, sous mes couvertures ! La rumeur importune de la vie en commun faisait trêve, et dans le silence nocturne mes songeries machinaient le monde à leur guise… La puissance ! le zéro que je suis osait la convoiter. Oui. Et, dès mon enfance, je n’ai jamais pu m’imaginer ailleurs qu’à la première place.

Seul l’argent peut conduire à la première place quelqu’un, et même une « nullité ». Peut-être ne suis-je pas une nullité. Mais, pour ne parler que de ma personne physique, je sais, par mon miroir, que nul signe d’élection ne la marque. Or, que je sois riche comme Rothschild, et, si je siffle, mille femmes rueront vers moi leur beauté ; de bonne foi, elles me tiendront pour un Adonis… Peut-être suis-je intelligent. Mais eussé-je un front de huit empans, je serai éclipsé par mon voisin dont le front en aura neuf. Que cependant je sois Rothschild, ce sage aux huit empans devient un personnage bien mince. Lui laissera-t-on seulement ouvrir la bouche ?… Peut-être suis-je spirituel. Mais voici Talleyrand, Piron, – je m’efface. Je suis Rothschild : où est Piron ? où est Talleyrand même ? Disparus. L’argent est une puissance despotique, mais, en un sens, égalitaire : il perturbe le règne arrogant de l’intelligence et de la beauté.

Sans doute vous semblera-t-il que tout cela est cynique et vise au triomphe de la nullité sur le talent. Mais pensez-vous que, si je désire la puissance, ce soit dans un dessein de vengeance ou d’oppression ? C’est m’attribuer gratuitement l’âme du premier venu. Je suis, d’ailleurs, persuadé que les hommes les plus remarquables de toutes les catégories de l’activité humaine, investis de l’opulence rothschildienne, se comporteraient comme vous supposez injurieusement que je ferais moi-même. Mon plan est d’une tenue plus sévère. Je n’ai pas peur de l’argent : il ne m’opprimera, ni ne fera de moi un oppresseur.

Il ne me faut pas d’argent ou, mieux, ce n’est pas l’argent qu’il me faut, – ni même la puissance. Il me faut seulement ce qu’on acquiert par la puissance et qu’on ne peut acquérir sans elle : – la conscience isolée et tranquille de la force. Voilà découverte cette définition de la liberté que cherchent les penseurs. La liberté ! j’ai écrit enfin ce grand mot… Oui, la conscience isolée de la force est belle en soi. Je détiens la force, et je la garde latente. Le tonnerre est entre les mains de Jupiter, et l’immensité reste silencieuse. Dites, entendez-vous souvent le tonnerre ? Un sot pensera que Jupiter dort. Et si l’on substitue au maître de la foudre ce littérateur ou cette villageoise, holà ! il faudra se boucher les oreilles.

Que j’aie la puissance, ratiocinais-je, – et aussitôt je cesserai d’avoir besoin d’elle. Bénévolement, je me reléguerai à la dernière place. Rothschild, – je circulerai en hardes misérables, avec à la main un parapluie aux baleines malades. Que m’importerait d’être bousculé sur les trottoirs, de traverser la chaussée en sautelant dans la boue pour me garer des voitures ? Je serai gai de la conscience d’être Rothschild. Sachant que je peux faire élaborer mon dîner par le premier cuisinier du vaste monde, je rongerai voluptueusement un os de jambonneau.

Je ne rechercherai pas le commerce de l’aristocratie : elle sollicitera l’honneur d’être admise en ma présence ; je ne donnerai pas la chasse aux femmes : on les verra cingler vers moi toutes gorges dehors. Le spectacle de ma fortune attirera les niais ; celui de mon indifférence, les gens d’esprit. Je serai condescendant, généreux, mais n’accepterai rien de personne, pas même de reconnaissance. La curiosité suscite la passion ; peut-être inspirerai-je la passion : les adoratrices n’obtiendront rien de moi, que des présents. La curiosité pour ma personne en sera doublée. Ainsi rêvassaient mes dix-sept ans.

Je ne veux opprimer ni tourmenter personne ; mais me plairait-il de perdre quelqu’un, celui-là n’éluderait pas mon atteinte, et les autres, loin de m’entraver, se proposeraient comme rabatteurs : ce me suffit. Oh ! oh ! que voilà donc un personnage dont l’insolence encombre ! c’est, au relais où j’attends des chevaux, un général qui, arrivé le dernier, prétend à être servi avant tout le monde. S’il savait qui je suis, il attellerait de ses mains héroïques mon tarantasse, et obséquieusement il m’aiderait à m’y installer… Sur ce bateau, une dame, terrible de beauté, s’étonne de voir dans la même classe qu’elle un hère. Si elle savait qui est ce rustaud fourvoyé ! Et elle le saura, et alors elle approchera humblement sa race immémoriale de mon indéniable roture, s’assiéra à mon côté, en quête d’un regard, joyeuse si je souris… (Que James Rothschild ait daigné accepter le titre de baron m’étonna toujours…) Petits tableaux à quoi je me complaisais. Transcrits ici, ils sont pâles ; mon imagination les parait d’un coloris enflammé.

« Quelle sottise de vivre ainsi ! Pourquoi ne pas tenir état de maison, exercer une influence, vous marier ? » Mais alors Rothschild devient n’importe qui ; tout chavire, meurt et nous sommes en présence d’un stupide sac d’or. Enfant, j’appris par cœur le monologue du Chevalier Avare de Pouchkine. Pouchkine n’a rien produit de supérieur, quant à l’idée. Je sympathise avec son héros.

« Votre idéal est trop bas, diront des lèvres dédaigneuses. Laisser inertes des trésors qui eussent vivifié des œuvres humanitaires ! » – Ouais ! En quoi est-il si immoral que les millions passent, de sales mains usurières, dans les mains d’un irréductible ascète qui regarde le monde avec fixité ? Et ces millions mêmes, est-il sûr que je les conserve ? Encore que leur poids doive être léger à mon stoïcisme, j’ai déjà prévu ce moment où, la conscience à jamais enrichie de les avoir possédés, je les laisserais négligemment choir et tournerais les talons. Je deviendrai alors ce mendiant qui mourut sur le bateau, mais, différence, on ne trouvera rien de cousu dans mes loques. Ainsi, idéalement maître de l’opulence acquise et de l’opulence répudiée, ne serai-je pas deux fois plus riche que Rothschild ?

« Alors, le triomphe de l’incapacité… », gémiront mes interlocuteurs. – Si vous voulez. Je me vois, bonhomme d’intellect neutre, assis devant l’univers, dire avec un sourire : « Vous, les Galilées et les Copernics, les Charlemagnes et les Napoléons, vous les Pouchkines et les Shakespeares, vous, les reluisants feld-maréchaux, et, de l’autre côté, moi, le sans-talent et l’illégitime… et cependant je suis plus haut que vous, car vous êtes soumis à la force masquée dans ma faiblesse. » Il seyait même que l’homme qui balançait de la sorte leur génie fût un ignorant. Sous l’influence de cette considération, j’avais, dans mes dernières années de gymnase, tout à fait négligé mes études. Mon rôle serait plus caractéristique, réalisé par un illettré. Depuis, j’ai changé d’opinion sur ce point. Il n’est pas rigoureusement nécessaire que je sois un âne.

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