III
Ce même jour, je devais voir Efime Zvèriev, un de mes anciens camarades de lycée, qui maintenant suivait, à Pétersbourg, les cours d’une école spéciale. Je n’avais pas grande considération pour lui ; mais nous nous rencontrions parfois, et il était entendu qu’il me communiquerait l’adresse d’un certain Kraft, dès que celui-ci reviendrait de Vilno : un entretien avec ce Kraft m’était absolument nécessaire.
Je trouvai Zvèriev (il avait dix-neuf ans, comme moi) juché sur des échasses, en train d’arpenter la cour de la maison de sa tante, chez qui il demeurait provisoirement. Il m’apprit que Kraft était arrivé la veille, occupait son appartement d’autrefois, à deux pas, et désirait me voir le plus tôt possible, ayant une communication à me faire.
— D’ailleurs, il est sur le point de repartir, ajouta Efime.
Et, comme je le priais de me conduire auprès de lui, il m’apprit que Kraft se trouvait en ce moment chez Diergatchov.
— Allons chez Diergatchov, continua-t-il. Pourquoi refuses-tu toujours d’aller chez lui ? est-ce que tu as peur ? et son sourire essayait d’être ironique.
Je n’avais pas précisément peur d’aller chez Diergatchov ; simplement je me souciais peu d’y aller. Mais Kraft ne sortirait peut-être pas avant longtemps. Où l’attendre ? Décidément, le plus simple était d’aller le rejoindre. Son logis était tout près. En route, je demandai à Efime s’il avait toujours l’intention de s’embarquer pour l’Amérique.
— Peut-être attendrai-je encore, répondit-il avec un léger sourire.
Efime était blond fade ; il avait la face ronde, très blanche, d’un blanc presque inconvenant, d’un blanc de bébé ; il était plus grand que moi : pourtant on ne lui eût pas donné dix-sept ans.
— Eh bien, y a-t-il toujours foule, là-bas ?
— Qu’est-ce que cela peut te faire ? As-tu peur ? bouffonna-t-il.
— Va-t’en au diable !
— Allons, allons… Il ne reçoit que des gens de connaissance, des amis à lui.
— Ceux-là ou d’autres, cela m’est bien égal. Mais, dis-moi, est-ce que, du fait que je serai entré, je serai, moi aussi, un ami ? Comment peuvent-ils être sûrs de moi ?
— Je t’amène, cela suffit. D’ailleurs, tu n’es pas tout à fait un inconnu pour eux, pour Kraft du moins.
— Dis-moi, Vassine y sera-t-il ?
— Je ne sais pas.
— S’il est là, désigne-le-moi dès que nous serons entrés. C’est entendu, n’est-ce pas ?
Diergatchov vivait avec sa femme, sa belle-sœur et une de leurs parentes, dans un pavillon exigu dont il était le seul locataire. Il devait quitter bientôt Pétersbourg : une situation où il pourrait exercer avantageusement ses talents d’ingénieur lui était offerte en province.
De l’antichambre, nous entendîmes un brouhaha. On devait discuter chaudement, ce qui ne laissa pas de m’être désagréable ; je me promis bien de ne pas m’engager dans le débat et de ne dire que le strict nécessaire : ainsi ne donnerais-je prise à personne.
Dans la chambre, trop petite, il y avait sept hommes, dix personnes en comptant les femmes. Elle était propre, meublée simplement, décorée d’une lithographie épinglée au mur et d’une icône devant laquelle brûlait une veilleuse.
— Asseyez-vous, me dit Diergatchov en me serrant la main. Il n’y a ici que des camarades.
— Voulez-vous me permettre, monsieur…, ajouta aussitôt sa femme, une très jeune personne, assez jolie, modestement habillée, qui me salua d’une légère inclinaison de tête et sortit, sans doute pour aller donner le sein à son enfant. La belle-sœur et la parente restèrent dans la chambre : l’une, assez jolie aussi, vêtue de noir, toute menue, était âgée de quelque vingt ans ; l’autre, plus vieille d’une dizaine d’années, aux yeux mobiles dans un masque mince ; elles étaient attentives à la conversation, mais n’y intervenaient pas. Outre les femmes et moi, seuls Kraft et Vassine étaient assis. Efime me les ayant indiqués, je me levai et m’approchai d’eux pour lier connaissance. Je les voyais pour la première fois. Kraft était un garçon de vingt-six ans, blond, assez maigre, d’une taille au-dessus de la moyenne.
— Je suis très content que vous soyez venu, me dit-il, j’ai une lettre qui vous concerne ; nous resterons un peu ici, puis vous m’accompagnerez chez moi.
Diergatchov (vingt-cinq ans) était un homme de taille moyenne, large d’épaules, brun, abondamment barbu, au regard avisé et circonspect. Bien qu’il parlât peu, c’était lui, évidemment, qui dirigeait la conversation. La physionomie de Vassine ne me frappa pas beaucoup : j’avais pourtant entendu parler de lui comme de quelqu’un d’extrêmement intelligent encore que peu communicatif : de fait, dans sa face franche et dure, ses grands yeux gris clair brillaient d’intelligence. Un monsieur de vingt-sept ans, dont les bajoues se décoraient de favoris noirs et qui était professeur ou quelque chose dans ce genre, se manifestait volubile et beau parleur. Et il y avait aussi, mais celui-là silencieux et attentif, un garçon de mon âge, à la figure ridée comme une pomme ; il était vêtu de la blouse nationale : un paysan.
Reprenant la conversation que notre entrée avait interrompue, le professeur à favoris s’écriait :
— Cette idée, je suis prêt à l’adopter, même sans preuves mathématiques, mais…
— Attends, Tikhomirov, interrompit Diergatchov ; les nouveaux venus ne savent pas ce dont il s’agit… Kraft prétend établir scientifiquement que le peuple russe est un peuple de second ordre…
— De troisième ! cria quelqu’un.
— … de second ordre, un peuple qui servira d’instrument à une race plus noble, mais n’aura pas de rôle propre dans les destinées de l’humanité. Il ajoute que la conscience de cette infériorité est de nature à ruiner, en chaque Russe, pris isolément, le goût de l’effort individuel.
— Et moi, répliqua Tikhomirov avec impatience, j’estime qu’elle n’est déprimante qu’en apparence. Si cette idée était assimilée par tous, elle délierait les mains et libérerait bien des esprits du préjugé patriotique.
— Je n’ai pas dit un mot du patriotisme, rectifia Kraft, que ce débat semblait excéder.
— On peut laisser de côté la question patriotique, opina Vassine, silencieux jusqu’alors.
— Est-il nécessaire, criait le professeur (lui seul criait, tous les autres parlaient calmement), de travailler expressément pour la Russie ? La Russie joue un rôle sacrifié, d’accord. Mais s’il est décevant aujourd’hui de se consacrer à elle, il ne l’est pas de se consacrer à l’humanité. D’ailleurs, comment Kraft peut-il être patriote, lui qui a cessé de croire en la Russie ?
— Sans compter qu’il est allemand, émit un interrupteur.
— Cela n’a rien à faire avec l’objet qui nous occupe, remarqua Diergatchov.
— Ne faites donc pas de votre idée une impasse, continuait Tikhomirov sans écouter personne. Si la Russie n’est qu’un instrument, pourquoi ne pas se servir de cet instrument ? C’est encore un beau rôle. Élargissons le problème. L’humanité est à la veille d’une transformation dont les grandes lignes se dessinent déjà. Seuls les aveugles nient le problème qui se pose. Laissez la Russie si vous n’avez plus foi en elle, et travaillez pour l’avenir, pour le peuple encore inconnu où se fondront les races. La Russie ne peut prétendre à être éternelle. Les nations les plus robustes vivent quinze cents ans, deux mille au plus. Mais deux mille ans ou deux cents, n’est-ce pas la même chose au prix de l’éternité ? Rome n’a pas vécu quinze siècles avant de devenir un amas de matériaux ; mais dans ces plâtras, ces poutres et cette ferraille gisait l’idée romaine, et elle est entrée comme élément dans les combinaisons ultérieures. Comment peut-on dire qu’il soit inutile de rien faire ? Je ne puis concevoir une situation où il n’y eût rien à faire ! Travaillez pour l’humanité et ne vous souciez pas du reste. Il y a tant à faire, quand on regarde attentivement, que nulle vie n’y suffirait.
— Il faut vivre selon la nature et la vérité, prononça de la chambre voisine Mme Diergatchov. (Par la porte entr’ouverte on l’apercevait debout qui donnait le sein à son enfant.)
Kraft écoutait, souriant un peu. D’un air las, il dit :
— Comment un homme qui est sous l’influence, d’une idée quelconque qui domine son esprit et son cœur peut-il vivre encore de quelque chose qui soit distinct de cette idée ?
— Mais si l’on vous démontre péremptoirement que de l’inaptitude de la Russie à la vie civilisée il ne résulte pas pour vous le moindre droit à vous tenir à l’écart de l’activité générale ; si, détruisant la barrière qui bornait votre effort, on vous ouvre des horizons illimités ; si, au lieu de l’idée étroite de patriotisme…
— Eh ! fit Kraft avec résignation, je vous ai dit que le patriotisme n’avait que faire ici.
— Il y a entre vous un malentendu, intervint Vassine. Quand certains hommes acquièrent, par l’observation ou le raisonnement, une notion, si cette notion correspond bien à leurs postulations inconscientes, elle se mue en sentiment, s’affermit et régit toute leur activité. Si Kraft est un de ces hommes, ce n’est pas des arguties, ni même des arguments, qui peuvent prévaloir contre un sentiment qui lui sera devenu essentiel. Il faudrait pouvoir opposer à ce sentiment dominateur un autre sentiment de force égale. Substitution qui, parfois, est impossible.
— Erreur ! hurla le disputeur, une déduction logique vient d’elle-même à bout des préjugés.
— Les hommes sont très divers : les uns changent de sentiment avec souplesse, d’autres, difficilement, émit Vassine, de l’air de quelqu’un qui ne désire pas poursuivre la discussion.
— Très juste ! lui dis-je, rompant brusquement le silence où je m’obstinais. Oui, pour déloger définitivement un sentiment, il faut mettre un autre sentiment à sa place. À Moscou, il y a quatre ans, un général… Messieurs, je ne le connaissais pas, mais… et peut-être lui-même ne valait-il pas cher… et, en outre, cet exemple peut paraître absurde, mais… Cependant, voyez-vous, son enfant mourut… c’est-à-dire deux fillettes, l’une après l’autre…, de la scarlatine… Eh bien, il en fut si frappé qu’il dépérit misérablement, ce général… C’était pitié que de le voir marcher… Et il mourut six mois après… Il mourut de cela, c’est un fait… Comment, s’il vous plaît, l’eût-on guéri ? Par l’action d’un sentiment d’une force égale… Mais encore, comment ?… Il eût fallu exhumer ses deux fillettes, les faire revivre et les lui mettre sur les bras… voilà tout… Cependant, on pouvait lui représenter que la vie est brève, que nous sommes tous mortels, que les cas de scarlatine abondent dans les statistiques de la mortalité… Il était en retraite…
Je m’arrêtai, suffoquant et regardant désolément autour de moi.
— Ça n’a aucun rapport, dit quelqu’un.
— Le fait que vous citez, bien qu’il soit d’une autre nature que celui qui est en cause, éclaire suffisamment la discussion, dit Vassine.