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II

— Ces vingt années, nous avons vécu ta mère et moi dans le silence, commença-t-il sur un ton artificiel, et tout, entre nous, se passa sans paroles. La caractéristique de notre liaison de vingt ans fut le silence. Nous ne nous sommes pas brouillés une seule fois, je crois bien. Il est vrai que je m’absentais souvent et la laissais seule, mais je finissais par revenir. Nous revenons toujours, – manière de faire qui est propre aux hommes et qui dérive d’un sentiment de générosité. Si la solidité du mariage ne dépendait que des femmes, nulle union ne serait durable. L’humilité, la docilité, la timidité et, en même temps, la fermeté, la force, l’authentique force, voilà ta mère. Remarque que c’est la femme la meilleure que j’aie rencontrée. Mais qu’elle soit forte, j’en puis témoigner : j’ai vu cette force la soutenir. Ses… je ne dirai pas « convictions », elle n’a que faire de convictions… ses croyances lui sont sacrées, lui tiennent au cœur comme la foi au cœur d’un martyr ; et, tu peux voir : est-ce que j’ai l’air d’un bourreau ? Voilà pourquoi j’ai préféré me taire presque en toute chose, et non parce que le silence est facile. De la sorte, tout se passa entre nous largement et humainement. Entre parenthèses, je noterai ceci : je la soupçonne de n’avoir jamais cru en mes sentiments d’humanité : aussi trembla-t-elle toujours ; mais, tout en tremblant, elle ne s’assujettit à aucune culture… Ils s’y entendent, eux, et mieux que nous, – oui, ils excellent à vivre suivant leur norme dans les conditions les moins normales…

— Qui… ils ? Je ne vous comprends pas bien.

— Le peuple, mon ami ; je parle du peuple. Il a prouvé sa puissance vitale, à travers l’histoire, non seulement physiquement, mais politiquement. Mais je reviens à notre débat. Ah !… correction au portrait de ta mère : elle n’est pas toujours silencieuse ; elle parle quelquefois, mais de telle sorte que tu te rendrais compte toi-même de l’inutilité de lui donner la réplique ; mieux, tu verrais nettement que nulle initiation, pour longue, laborieuse et adroite qu’elle puisse être, ne la rendra apte à écouter utilement ce que tu pourrais avoir à lui dire. Je me garde, note-le, de prétendre qu’elle soit sotte : elle a de l’esprit, et même un esprit remarquable. Au surplus, tu ne croiras peut-être pas à son esprit…

— Pourquoi non ? Mais j’avoue qu’il m’est difficile de croire que vous ne jouez pas la comédie quand vous lui reconnaissez de l’esprit…

— Tu vois… Tu deviens tout de suite impertinent. Tu me prends pour un caméléon. Mais je veux te traiter… en enfant gâté.

— Parlez-moi de mon père, voulez-vous ?

— De Macaire Ivanovitch ? Macaire Ivanovitch, c’est, comme tu le sais déjà, un serf qui, pour ainsi dire, aspira à la gloire…

— Je suis prêt à parier qu’en ce moment vous en êtes jaloux.

— Au contraire, mon ami, au contraire. Mais, au fait, il me plaît que tu sois d’humeur admonitoire : justement je suis en disposition de me repentir, et, ma foi, en ce moment même, pour la millième fois peut-être, je regrette ces choses d’il y a vingt ans. Dieu m’est témoin que tout se passa par hasard… et humainement, étant donné mes forces et l’idée que je me faisais alors d’une action humaine. Oh, nous brûlions tous alors du désir de faire le bien, de servir les causes civiques, l’idée supérieure ; nous condamnions les grades, nos prérogatives héréditaires, la propriété et même les lombards, du moins quelques-uns d’entre nous… Je te le jure. Nous n’étions pas nombreux, mais nous parlions bien et même, à l’occasion, il nous arrivait de bien agir.

— C’était le temps où vous lui sanglotiez sur l’épaule ?

— Mon ami, je suis, d’avance et en tout, de ton avis. Mais j’y pense, n’est-ce pas moi qui t’ai parlé de cet épisode de l’épaule ? Oui, ma foi ! Et, par conséquent, tu es en train d’abuser de ma confiance et de ma bonhomie ; mais concède que le dit épisode ne me met pas déjà en si mauvaise posture, surtout si on le replace à sa date : nous faisions nos débuts dans l’humanitarisme. Il y avait de l’affectation dans mon cas ; mais, je dois le dire à ma décharge, j’ignorais alors que je n’étais pas sincère. Toi, par exemple, est-ce que tu es toujours naturel, dans la pratique ?

— J’ai montré une sensiblerie peut-être excessive ; et, en entrant dans cette chambre, j’éprouvais quelque honte : vous pouviez croire que j’avais posé… Il est bien vrai que le sentiment le plus sincère peut mettre un masque. Mais tout à l’heure, en bas, je vous jure que tout en moi était naturel.

— Comme tu as bien dit cela ! oui, on sent sincèrement, et néanmoins on pose… Eh bien, c’est ce qui m’est arrivé : tout en posant, je sanglotais pour tout de bon sur l’épaule de Macaire Ivanovitch. Dans cette pathétique minute, me plaignait-il ? Question, – mais je me rappelle que cela m’eût fait bien plaisir.

— Savez-vous, interrompis-je, que, même maintenant, vous raillez ?… Toutes les fois que vous m’avez parlé, durant ce mois, ç’a été sur ce ton goguenard. Pourquoi me parliez-vous ainsi, obstinément ?

— Tu crois ? répondit-il avec douceur. Tu es trop soupçonneux ; et si je me moque, ce n’est pas de toi, du moins pas de toi seul, sois tranquille. Mais maintenant je ne plaisante pas. Reprenons. J’ai fait de mon mieux, en ce temps-là, et, crois-le bien, sans souci de mes intérêts. Nous – les hommes excellents d’alors – ignorions l’art, à quoi le peuple excelle, d’agir utilement : on se faisait le plus de tort possible, et je pense que c’était cela que nous considérions comme « notre profit le plus grand ». La génération actuelle des gens cultivés est beaucoup plus avide. Avec une sincérité entière, j’ai expliqué les choses à Macaire Ivanovitch, avant le péché. Être expansif, c’est parfois être cruel. J’aurais dû mettre une sourdine à ma franchise ; d’abord c’eût été plus poli ; mais, est-ce que dans la griserie de la danse, on résiste au plaisir de faire un joli pas un peu aventureux ? Je lui ai offert alors trois mille roubles et je me rappelle qu’il laissa tomber ma proposition dans le silence. Ah ! je n’étais pas fier. Je parlai, parlai. Trois mille roubles, la libération pour lui et pour sa femme, que sais-je encore ?… tout cela s’il renonçait à sa femme, et même s’il n’y renonçait pas ; bref, je le laissais maître de la situation… Et il continuait à se taire. Mais, comme je voulais pour la troisième fois m’appuyer sur son épaule, il la secoua, et sortit avec un sans façon qui ne laissa pas de m’étonner. J’ai vu ma mine dans une glace, une mine… dirai-je déconfite ? En général, lorsque ces gens se taisent, c’est de mauvais augure. J’avoue que je n’étais pas sans crainte quand je l’avais convoqué. Il y a des caractères outranciers dans ces milieux-là. Qu’il eût poussé les hauts cris, qu’il eût mugi, cet Urie provincial, qu’aurais-je bien pu faire, moi, David exigu ? Voilà pourquoi, d’instinct, j’avais proposé les trois mille roubles ; mais je m’étais trompé ; il y avait en ce Macaire Ivanovitch bien autre chose.

— Dites, le péché était déjà commis ? Vous sembliez dire, tout à l’heure, que vous aviez convoqué le mari avant le péché ?

— Vois-tu, mon cher, pour ainsi dire…

— Ce qui signifie que le péché avait été commis. Mais… ne disiez-vous pas, il n’y a qu’un instant, que vous vous étiez mépris sur son compte ? qu’il y avait tout autre chose en ce Macaire Ivanovitch ?

— Ce que c’était, je ne le sais pas encore avec précision. Mais quelque chose de spécial et, tu sais, quelque chose de très congruent. J’en eus la notion au sentiment de malaise un peu penaud que j’éprouvai ensuite en sa présence. Le lendemain, il se prépara au départ, et sans perdre de vue nulle des conditions que j’avais fixées.

— Il a pris l’argent ?

— S’il l’a pris ! Et sais-tu, mon ami, qu’à ce point de vue il m’a étonné. Je n’avais pas en poche les trois mille roubles ; j’en réunis sept cents, que je lui donnai. Eh bien, il exigea les deux mille trois cents autres en billets à ordre dûment endossés. Dans la suite, il poursuivit judiciairement le recouvrement de ces sommes, intérêts compris. Pourquoi cette cupidité chez un pèlerin que les communautés hébergent ? Je lui avais offert de l’argent sans arrière-pensée, certes, et, pour ainsi dire, avec feu ; mais, les minutes s’accumulant, je m’étais, bien entendu, ressaisi… et je comptais qu’il m’épargnerait, ou, du moins, qu’il nous épargnerait, elle et moi, qu’il attendrait. Mais non. Ah ! c’est un créancier tenace…

(Il est indispensable que j’intercale ici un nota bene. Que M. Versilov fût mort, ma mère serait restée littéralement sans un kopek pour ses vieux jours. Mais les trois mille roubles en question, intacts et dès longtemps doublés par les intérêts, Macaire Ivanovitch les a, l’année dernière, légués à ma mère par testament. Dès ces temps lointains, il avait deviné mon Versilov.)

— Vous avez dit, un jour, que Macaire Ivanovitch était venu plusieurs fois, et que toujours il descendait chez ma mère…

— Oui, mon ami, et j’avoue qu’au début j’avais terriblement peur de ses visites. Au cours de ces vingt ans, il est venu six ou sept fois, et les premières fois, quand j’étais à la maison, je me cachais. Je cherchais à comprendre l’opportunité de ces démarches. La réflexion aidant, j’ai estimé qu’elles avaient leur raison d’être. Un jour, j’ai eu la curiosité de voir le bonhomme. Je t’assure qu’il me fit de l’impression. Il en était alors à sa troisième ou quatrième visite, et c’était vers le temps où j’acceptai les fonctions d’arbitre territorial et m’appliquai si passionnément à l’étude de la Russie. Il m’a appris bien des choses. En outre, j’ai constaté chez lui, et non sans étonnement, un caractère toujours égal et presque de la gaieté. Il se gardait de la moindre allusion à cela (tu comprends ?). Bref, un homme de tact. Rien dans ses discours de cette phraséologie incohérente familière aux moujiks et que, malgré mon démocratisme, je ne peux supporter ; aucun de ces mots exagérément russes dont se servent nos « vrais hommes de terroir » sur la scène et dans les romans. Il parlait très peu de la religion et seulement lorsque je l’interrogeais ; il faisait de très jolis récits de la vie monastique. Mais surtout, ce respect de soi, ce respect modeste de soi qui est indispensable pour l’égalité supérieure, je dirai plus, sans lequel ne peut exister l’égalité. Cette capacité de se respecter dans n’importe quelle situation, – tu le constateras, si tu vis, – est fort rare. Mais ce qui m’a frappé le plus, c’est que Macaire Ivanovitch a de la prestance, et je t’assure qu’il est très beau. Il est vieux, d’accord ; mais

Il a le cuir hâlé, la taille haute et droite ;

 

il est simple et grave. Ce m’avait étonné que ma pauvre Sophie pût me préférer alors ; il était alors quinquagénaire, mais avait de l’allure, et moi, à côté de lui, je n’étais qu’un godelureau. Du reste, je me souviens que déjà il avait les cheveux inexorablement blancs ; il était donc blanc lorsqu’il l’avait conduite à l’autel : c’est peut-être cela qui l’a influencée.

Ce Versilov avait cette basse manie des gens huppés, après avoir dit des choses nobles et judicieuses (quand il ne pouvait faire autrement), de conclure par quelque pantalonnade, – en l’espèce, attribuer aux cheveux blancs de Macaire Ivanovitch une influence sur la psychologie de ma mère.

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