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V

Mais en voilà assez sur ces choses clandestines. Versilov racheta ma mère et partit bientôt avec elle. Dès lors, comme je l’ai écrit déjà, il la traîna derrière lui partout, – sauf quand il s’absentait pour longtemps : alors, d’ordinaire, il la confiait aux soins de Tatiana Pavlovna Proutkov, qui toujours, dans ces occasions, surgissait de quelque part. Ils habitaient Moscou, ils habitaient çà et là à l’étranger ; ils habitaient Pétersbourg. S’il y a lieu, je parlerai plus tard de tout cela… Un an et demi après le mariage avec Macaire Ivanovitch, je vins au monde. L’année suivante me naquit une sœur, et, onze ans plus tard, un frère, qui mourut au bout de quelques mois. Cette fois, les couches avaient été difficiles : ma mère y perdit sa beauté, du moins me l’a-t-on dit, et commença à décliner.

Jamais les relations avec Macaire Ivanovitch ne furent interrompues. Où que fussent les Versilov, Macaire Ivanovitch ne manquait pas de donner de ses nouvelles à « la famille ». Il semble que de si anormales relations dussent avoir quelque chose d’un peu ridicule. Point. Deux fois par an, ni plus ni moins, on recevait une lettre. Ces lettres, je les ai lues. Elles se ressemblaient extraordinairement. Là, presque rien qui eût un caractère personnel ; mais des phrases cérémonieuses sur les événements les plus ordinaires et les sentiments les plus généraux : tout d’abord l’expéditeur fournissait des informations sur sa santé et en sollicitait touchant celle des destinataires ; venaient ensuite, en bon ordre, les saluts et les bénédictions ; c’était tout. « À notre très chère et respectable épouse Sophie Andréievna, j’envoie le salut le plus profond… À nos aimables enfants, j’envoie ma bénédiction paternelle indéfectible… (Les enfants, au fur et à mesure de leur apparition, étaient enregistrés sous le nom de leur père légal.) Je ferai remarquer ici que Macaire Ivanovitch avait trop de tact pour jamais donner du « mon bienfaiteur » au « très respecté monsieur André Pétrovitch, » bien que, dans chaque lettre, il lui envoyât immanquablement son salut le plus profond, lui demandât sa grâce et appelât sur lui la bénédiction divine. Ma mère répondait à Macaire Ivanovitch, presque courrier par courrier, et dans un style analogue. Versilov sans doute ne participait pas à la correspondance. Macaire Ivanovitch écrivait de localités fort diverses : il séjournait des semaines, des mois dans un couvent, puis se rendait dans quelque autre couvent. Il était devenu ce qu’on appelle un pèlerin. Jamais il ne nous a rien demandé ; mais, tous les trois ans, il arrivait à la maison pour y passer quelques jours et s’installait chez ma mère, qui avait toujours son appartement distinct de celui de Versilov. De cela, il me faudra parler plus loin. Ici je remarquerai seulement que Macaire Ivanovitch s’installait en modeste appareil : un divan dans un coin, derrière un paravent, lui suffisait. Et il ne s’éternisait pas. Cinq jours, une semaine.

J’ai omis de mentionner qu’il était plein de respect envers son propre nom de « Dolgorouki », et pourquoi ? parce que ce même nom est porté par des princes. Comme on voit, le personnage ne laissait pas d’avoir des côtés comiques.

Bien entendu, je n’étais jamais de ces assemblées familiales. Presque dès ma naissance, j’avais été éliminé ; des étrangers étaient commis à ma garde et à mon éducation. Oh, cela n’impliquait à mon égard aucune malveillance délibérée ; c’était comme cela, tout simplement. Lors de ma naissance, ma mère était encore jeune et belle : cet homme était donc soucieux de l’avoir toute à lui, et l’enfant crieur était encombrant, surtout en voyage. De sorte que jusqu’à ma vingtième année je n’ai vu ma mère que deux ou trois fois, par hasard. De ce modus vivendi, naturellement elle n’était pas responsable. L’arrogance de Versilov réglait notre commerce.

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