IV
Elles venaient de Moscou. La mère était veuve depuis longtemps ; son mari, « un conseiller de cour de 7e classe pourtant », n’avait rien laissé, « excepté tout de même deux cents roubles de pension ».
« Qu’est-ce que c’est que deux cents roubles ? N’empêche que j’ai élevé Olia et lui ai donné de l’instruction. Et elle apprenait ! et elle apprenait ! À sa sortie du gymnase elle a obtenu une médaille en argent… (Ici, naturellement des larmes abondantes.) Mon défunt avait perdu une somme chez un marchand de Pétersbourg, quatre mille roubles presque. Tout d’un coup, voilà ce marchand qui redevient riche. J’avais des papiers. Je consulte. On me dit : « Portez plainte, vous aurez tout… » Je remplis des formalités, et le marchand commence à consentir. « Maintenant vous pouvez vous mettre en route, » me conseille-t-on. Nous avons fait nos préparatifs, et nous sommes arrivées il y a déjà un mois. Nos moyens étaient modestes ; nous avons loué cette chambre, parce que c’était la plus petite et que la maison était honnête, ce qui était le principal pour nous. On vous a payé un mois d’avance. Mais Pétersbourg est cher, et voilà-t-il pas que notre marchand refuse tout à fait. « Je ne vous connais pas, je ne sais rien de vous. » Le papier que j’avais n’était pas en règle, je le comprenais. Et l’on me conseille : « Allez chez l’avocat un tel (pas un méchant petit avocat, un professeur, un juriste) ; il dira sûrement ce que vous devez faire. » Je lui ai porté mes derniers quinze roubles. Il ne m’a même pas écoutée trois minutes. « Je vois, je sais, qu’il dit. Si le marchand veut rendre, il rendra ; s’il ne veut pas, il ne rendra pas. Si vous entamez un procès, vous risquez des frais. Le mieux serait de s’entendre à l’amiable. » Il a fait une plaisanterie sur l’Évangile et m’a reconduite en riant. Mes quinze roubles sont perdus ! Je reviens près d’Olia. Nous voilà l’une en face de l’autre. Je me mets à pleurer. Elle ne pleurait pas, fière, et indignée. Elle a toujours été comme ça, même étant petite, jamais se plaindre, jamais pleurer. Et, ce jour-là, elle regardait droit devant elle, avec un air sévère. Cela me faisait peur. J’avais peur d’elle, tout à fait peur ; quelquefois je voulais pleurer, mais je n’osais pas devant elle. Je m’en vais chez le marchand, pour la dernière fois, et je me mets à pleurer à mon aise : « C’est bien », qu’il me dit, sans même m’écouter. Et nous qui avions déjà fait des dettes, parce que, il faut que je vous dise, nous ne comptions pas rester si longtemps à attendre, et, depuis des temps, nous n’avions plus d’argent. J’ai engagé petit à petit toutes mes robes, et nous vivions de cela. Après, elle m’a donné son linge, pour que je le vende. Alors, j’en ai versé des larmes ! Voyant cela, elle frappa du pied et courut chez le marchand. Il est veuf ; il lui a parlé. « Venez après-demain, qu’il lui a dit, à cinq heures ; peut-être que j’aurai quelque chose à vous dire. » Elle est revenue plus gaie : « Voilà, disait-elle, peut-être qu’il décidera quelque chose. » Le surlendemain, elle rentre de chez le marchand, toute pâle, toute tremblante, elle se jette sur le lit. J’ai tout compris, et je n’osais pas l’interroger. Imaginez-vous : il lui avait présenté quinze roubles, le misérable, en lui disant : « Si je trouve l’honnêteté complète, j’ajouterai quarante roubles. » Il lui a dit cela en face, il n’a pas eu honte. Elle m’a raconté qu’elle s’était jetée sur lui, mais il l’a repoussée et s’est enfermé à clef dans la seconde chambre. Et chez nous, je vous le dis sincèrement, il n’y avait pas de quoi manger. Jusqu’à nos pelisses qui étaient chez le fripier ! Puis elle est allée au journal et elle a fait annoncer qu’elle donnait des leçons de toutes les sciences et d’arithmétique. J’avais fini, ma petite mère, par vivre dans la terreur : elle ne me disait rien et restait assise des heures entières auprès de la fenêtre à regarder les toits, et tout à coup elle s’écriait : « Si on pouvait seulement laver du linge, creuser la terre ! » ou des mots comme ça, et elle frappait du pied.
» Nous ne connaissions personne à qui nous adresser. « Que deviendrons-nous ? » pensais-je. Quant à lui parler, non, je n’osais pas. Une fois elle s’était couchée dans la journée : elle se réveille, ouvre les yeux, me regarde ; j’étais assise sur un coffre, je la regardais aussi, elle se lève sans rien dire, s’approche de moi, me serre dans ses bras de toutes ses forces, et là, toutes les deux, on s’est mises à pleurer, l’une contre l’autre. C’était la première fois de sa vie que ça lui arrivait. À ce moment-là votre Nastasie est entrée et a dit : « Une dame demande après vous. » Il y a quatre jours seulement de cela. La dame entra, très bien habillée ; elle parlait le russe bien, mais avec un accent allemand : « Vous avez annoncé dans le journal que vous donniez des leçons ? » Nous étions tellement contentes de la voir, nous l’avions fait asseoir, elle riait si gracieusement ! « Ce n’est pas pour moi, mais pour ma nièce qui a des petits enfants ; si vous voulez, venez chez nous, on s’arrangera. » Elle a donné l’adresse : telle rue, telle maison, tel logement ; c’était près du pont Vornevsenski ; et elle est partie. Olenka s’y est rendue le jour même. Eh bien, deux heures après, quand elle a été de retour, elle a eu une crise de nerfs. Après elle a raconté ceci : J’ai demandé au portier où se trouvait le logement numéro tant. Il m’a regardée d’un drôle d’air et s’est informé : « Peut-on savoir ce que vous avez à faire dans ce logement ? » Mais elle était si impérieuse, si impatiente, elle ne supportait pas toutes les questions. Le portier lui a montré l’escalier et il est retourné dans sa loge. Eh bien, qu’est-ce que vous croyez que c’était ? Voilà. Elle entre, demande, et de tous les côtés des femmes accourent ; on tape plus fort sur le piano. « Venez, venez ! » et toujours des femmes, des femmes qui riaient, dégoûtantes, fardées, et qui s’élancent vers elle, l’entraînent. « Je voulais m’en aller, me disait-elle, mais on ne me laissait pas partir. » Alors elle s’est épouvantée ; elle n’avait plus de jambes. Et toutes étaient autour d’elle, à la calmer, à lui dire des douceurs, à lui offrir de la bière. Elle s’est mise debout, elle a poussé de grands cris : « Laissez-moi partir, laissez-moi ! » Elle s’est précipitée vers la porte ; mais on maintenait les battants. Alors la personne qui était venue chez nous tantôt s’est avancée et a giflé Olia, et l’a jetée dehors, en lui disant : « Tu n’es pas digne, sale peau, de rester dans une maison noble ! » Une autre se penchait sur la rampe de l’escalier et criait : « Tu es venue toi-même nous demander de te prendre, car tu crèves de faim, mais nous ne voulons pas d’une gueule comme ça ! »
» Toute cette nuit-là elle eut le délire. Le matin elle s’est mise à marcher de long en large comme une bête en cage. Ses yeux étincelaient. Elle disait : « Devant le tribunal, je la mènerai devant le tribunal ! » Je me taisais ; je pensais : « Que peux-tu gagner au tribunal ! quelle preuve fourniras-tu ? » Elle marchait, tout en larmes, les dents serrées ; elle se tordait les mains. Son visage était devenu terreux et il est resté terreux jusqu’à la fin. Le troisième jour elle allait mieux, semblait plus calme. Et c’est ce même jour, à quatre heures de l’après-midi, qu’est venu chez nous M. Versilov.
» Je le dirai franchement : une chose que je ne peux pas comprendre, c’est qu’Olia, qui se méfie toujours, ait commencé à l’écouter, oui, presque dès le premier mot. Il faut dire que nous étions attirées par son air sérieux, sévère même ; il parlait doucement, avec détails, et poliment, – que dis-je : poliment ?… respectueusement, – et l’on voyait qu’il ne cherchait rien, qu’il était venu de bon cœur. « J’ai lu votre annonce dans le journal ; vous l’avez mal rédigée, mademoiselle, cela pourrait vous faire du tort… » Et il se mit à expliquer quelque chose à propos de l’arithmétique ; j’avoue que je n’ai pas bien compris, mais j’ai bien vu qu’Olia avait rougi ; elle semblait s’animer un peu, comme si cela lui faisait plaisir de tenir conversation avec un monsieur si instruit, et elle le remerciait. Il l’a interrogée sur tout, en grands détails. On voyait qu’il avait vécu longtemps à Moscou : même, il connaissait la directrice du gymnase, personnellement. « Je vous trouverai des leçons, sans faute, car je connais ici beaucoup de monde, et, au cas où vous voudriez obtenir une place fixe, je peux m’adresser à des personnes très influentes. En attendant, permettez-moi de vous poser, bien franchement, une question : Ne puis-je vous être utile tout de suite en quelque chose ? Ce n’est pas à vous que je ferai plaisir ; au contraire, c’est vous qui m’aurez fait un grand plaisir en me laissant vous être utile. C’est tout simple, et vous me rembourserez dès que vous aurez une place. Quant à moi, je vous jure sur mon honneur que, si jamais je tombais dans la misère et que vous soyez hors de peine, je viendrais tout droit chez vous pour un petit secours, j’enverrais ma femme et ma fille vous demander aide. » Je ne me rappelle pas toutes les paroles qu’il a dites ; je sais seulement que j’avais les larmes aux yeux. « Si j’accepte, a répondu Olia – et ses lèvres tremblaient, – c’est parce que je me fie à un homme honnête et humain qui aurait pu être mon père… » Il lui a dit alors, et très bien, ma foi, en peu de mots et avec noblesse : « Oui, à un homme humain… » Et il s’est levé aussitôt. « Sans faute, sans faute, disait-il, je vous procurerai des leçons et une place : je vais m’en occuper aujourd’hui même, car vous avez un diplôme suffisant… ! » Ah ! j’oubliais de dire qu’il avait regardé tous ses certificats du gymnase, et l’avait interrogée sur plusieurs sujets… « Mais vous savez, mère, qu’il m’a fait passer un examen, me disait Olia après son départ, et qu’il est intelligent ; ce n’est pas souvent qu’on a occasion de causer avec un homme si instruit et si intelligent… » Elle était toute radieuse.
» L’argent, soixante roubles, était sur la table. « Quand nous aurons du travail, mère, notre premier devoir sera de lui rendre cela ; nous lui prouverons ainsi que nous sommes honnêtes, que nous avons de la délicatesse ; d’ailleurs, il l’a déjà vu. » Elle se tut. Et la voilà qui respire profondément : « Si nous avions été des personnes mal élevées, – par orgueil nous aurions refusé peut-être ; ayant accepté, nous avons, par cela même, prouvé notre délicatesse, prouvé que nous avons confiance en lui, comme en un homme honorable et aux cheveux blancs, n’est-ce pas ? » Au premier moment, je n’ai pas bien compris, et je lui ai dit : « Pourquoi, Olia, refuser le bienfait d’un homme honnête et riche, et qui est bon ? » Elle fronça les sourcils : « Non, ma mère, ce n’est pas cela ; ce n’est pas son bienfait qui importe, mais son humanité. Quant à l’argent, il vaudrait mieux de ne pas le prendre du tout ; il a promis de trouver une place, c’est déjà suffisant… quoique nous soyons dans le besoin. – Eh ! Olia, nous ne sommes pas en mesure de refuser, » ai-je répondu, et même j’ai souri en disant cela ; j’étais contente. Une heure passe. Tout à coup : « Mère, attendez, avant de dépenser cet argent. » Elle avait dit cela d’un air décidé. « Pourquoi cela ? » demandai-je. « Parce que. » Et elle se tut.
» Toute la soirée, elle garda le silence. Seulement, à deux heures du matin je me suis réveillée ; j’entendais Olia se retourner dans son lit. « Vous ne dormez pas, maman ? – Non, je ne dors pas. – Savez-vous, reprit-elle, qu’il voulait m’insulter ? – Voyons, voyons ! lui dis-je. – C’est ainsi. Quel lâche ! Gardez-vous de dépenser un kopek de son argent ! » J’ai essayé de lui faire changer d’idée. Elle s’est tournée contre le mur : « Taisez-vous, laissez-moi dormir ! » Le matin venu, je l’ai observée : elle ne paraissait plus être la même ; et, vous me croirez si vous voulez, elle n’avait pas toute sa raison ! Depuis qu’on l’avait insultée dans cette maison abjecte, son cœur s’était troublé et sa tête aussi. « Mère, son adresse, il ne l’a pas laissée. – C’est mal, Olia, de le soupçonner. Hier, toi-même, tu faisais son éloge, tu aurais versé des larmes de reconnaissance. » Je venais à peine de prononcer cela qu’elle poussa un cri : « Vous êtes une femme de sentiments bas… Vous avez été élevée dans les vieilles traditions de l’esclavage ! » et ceci, et cela… Elle a attrapé son chapeau, et s’est enfuie. Impossible de la retenir. Je pensais : « Qu’a-t-elle ? où court-elle ? » Elle a couru au bureau des adresses, demander où demeure M. Versilov. La voilà de retour : « Aujourd’hui même, tout de suite, je lui rapporterai l’argent ; je le lui jetterai à la figure ; il a voulu m’outrager, qu’elle dit, comme Sofronov (c’est notre marchand) ; seulement Sofronov m’a insultée comme un goujat, et celui-là comme un rusé jésuite. » Juste, pour notre malheur, ce monsieur d’hier frappe. « J’entends qu’on parle de Versilov ; je peux fournir des renseignements. » Elle saute vers lui, en entendant ce nom. Toute en rage, elle parle, elle parle ! Je la regarde et je m’étonne : avec personne, elle si silencieuse, n’avait jamais tant parlé. Et c’est à un inconnu qu’elle parlait comme ça ! Et lui : « Vous avez raison, parfaitement, mademoiselle. Versilov se conduit tout à fait comme les généraux qu’on décrit dans les feuilles : le général se pare de toutes ses croix et s’en va chez toutes les gouvernantes qui font des annonces ; il va, et il trouve ce qu’il lui faut ; s’il ne trouve pas ce qu’il lui faut, il reste un peu, promet monts et merveilles et s’en va ; en tout cas il s’est offert une distraction. » Olia s’est mise à rire par saccades, durement. Et je vois que ce monsieur lui prend la main et veut attirer mon Olia contre son cœur : « Je possède une fortune, mademoiselle, et l’offrirai volontiers à une belle demoiselle, mais d’abord je me bornerai à baiser sa main… » Et il veut lui baiser la main. Elle se leva, comme par un ressort ; moi aussi, cette fois : et nous l’avons chassé toutes les deux.
» Vers le soir, Olia m’a arraché l’argent, s’est sauvée… À son retour : « Maman, je viens de me venger d’un monstre ! – Olia, Olia ! qui sait si tu n’as pas ruiné notre bonheur, si tu n’as pas offensé un homme noble et vertueux ! » Je me suis mise à pleurer de dépit. Elle criait après moi : « Je ne veux pas, je ne veux pas. Même si c’était un honnête homme, je ne voudrais pas de son aumône ! Que quelqu’un me plaigne – je ne le veux pas non plus ! » Je me suis mise au lit, et j’étais loin de me douter de rien. Combien de fois j’avais regardé ce clou qui est dans le mur, à côté de la glace ! Je l’ai vu hier, avant-hier, tous les jours ; je le voyais, et c’était tout. Est-ce que je pouvais penser… ? Je n’attendais pas cela de la part d’Olia. Ordinairement j’ai le sommeil dur, je ronfle, le sang me monte à la tête ou bien au cœur, et je crie en dormant ; de sorte que, la nuit, Olia me secoue pour me réveiller, et ce n’est pas commode, vous savez !… Voilà donc qu’hier soir je m’endors comme un paquet. Elle, qui avait attendu ce moment, se lève. Cette longue courroie de la malle avait, tout le mois, traîné à travers la chambre. Hier matin, je me disais encore : « Il faut que je la range… » La chaise, elle a dû la repousser avec le pied, et, pour éviter le bruit, elle avait étendu sa jupe à côté. Évidemment, je ne me suis réveillée que longtemps après, peut-être une heure après. J’appelle : « Olia, Olia ! « Du coup, j’ai peur. Est-ce parce que je n’entendais pas son souffle, ou bien si je distinguais dans l’obscurité que son lit était vide ? Je me lève, je tâte : personne dans le lit, et l’oreiller qui était froid ! Mon cœur se serre ; je reste sur place comme une borne. Je pense : « Elle est sortie. » Je fais un pas, et tout d’un coup, dans le coin, près du lit, à côté de la porte, je l’aperçois elle-même, debout. Je ne bouge pas, je la regarde ; elle aussi me regarde ; elle ne bouge pas. « Pourquoi est-elle montée sur cette chaise ? » que je me dis. Et je chuchote : « Olia, entends-tu ? Olia, entends-tu ? » Et voilà que subitement tout s’est éclairé en moi. Je fais un pas en avant, j’étends mes bras juste vers elle, je l’enlace ; et elle, elle se balance dans mes bras ; je la serre plus fort, et elle, elle se balance toujours. Je comprenais tout et je ne voulais pas comprendre… Je veux crier, le cri ne sort pas. « Ah ! » pensais-je. J’étais tombée sur le plancher, tout de mon long, et c’est alors que j’ai poussé un cri… »
. . . . . . . . . . .
(Six heures du matin, dans la chambre de Vassine.
— Vassine, disais-je, n’eût été votre Stiébielkov, cela ne serait sans doute pas arrivé.
— Qui sait ? Cela serait sans doute arrivé tout de même. Tout acheminait cette fille vers ce dénouement… Il est vrai que ce Stiébielkov, parfois…
Il n’acheva pas et se rida désagréablement. À sept heures il partit. Bon voyage ! Je pourrais donc être seul. Versilov passait et repassait dans mon esprit. Le récit de cette dame le montrait sous une lumière nouvelle. Pour mieux réfléchir, je me suis étendu – oh ! pour un instant, et il ne s’agissait pas de dormir – sur le lit de Vassine, tout habillé et sans même ôter mes bottes. Et voici qu’une lame de sommeil me souleva, m’emporta. Je dormis près de quatre heures.