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III

De cette scène dans les ténèbres, il n’a jamais été question entre nous. Trois jours après, nous nous étions rencontrés de nouveau, et tout s’était passé comme si elle n’eût été qu’un rêve. Même, je fus grossier. Cette deuxième entrevue eut lieu dans ma chambre, comme la première ; en effet, malgré mon désir de voir ma mère, je n’avais pas rendu à Versilov sa visite.

Pendant deux mois, nos conversations se maintinrent stérilement dans la théorie et les généralités : nous mettions un soin jaloux à éviter ce qui était essentiel ou topique. Je ne parlai ni de ma mère ou de Lise (j’allais les voir une fois par semaine), ni de moi-même. Ce mutisme sur tout ce qui se rattachait à mon histoire provenait-il de la honte qu’elle m’inspirait ou de ma bêtise ? De celle-ci plutôt, car la honte, elle, peut, à la rigueur, se dompter. Dans mes rapports avec Versilov, je me montrais volontiers rêche et presque agressif ; lui, son ton habituel était de fine raillerie, quoique toujours très tendre, au fond… Généralement il venait me voir dans la soirée : il s’asseyait et s’attardait en causeries. Il lui plaisait de deviser avec le logeur, faiblesse qui ne laissait pas de m’agacer les nerfs. J’étais souvent très ému de lire dans ses yeux une sorte d’inquiétude quand il entrait chez moi : « Est-ce que je te gêne ?… Dis un mot… je m’en irai. » Un soir de ces temps derniers, je venais de me mettre en grand appareil pour aller prendre le prince Serge (je dirai plus tard où nous devions aller), Versilov entra et, sans remarquer que j’étais sur le point de sortir, s’installa. Comme par un fait exprès, il parla du logeur. Je sursautai :

— Que le diable l’emporte !

— Ah ! mon cher, dit-il en se levant, mais je vois que tu veux sortir, et moi qui t’en empêchais ! Pardonne-moi, je t’en prie.

Et il se retira. Cette petite humiliation que subissait là cet homme si brillant était pour ressusciter d’un coup toute ma tendresse. Mais aussi, lui, s’il m’aimait tant, que ne m’a-t-il arrêté dans ma chute ! Il voyait pourtant mon oisiveté, mes fanfaronnades, mes gaspillages ; il connaissait mon Mathieu (quoique toujours il ait refusé de prendre place dans mon traîneau). Mais non, il s’est gardé de me rien dire…

Deux ou trois fois pourtant il nous est arrivé de parler de choses essentielles. Ainsi lui demandai-je (c’était peu de temps après qu’il eût refusé l’héritage) de quoi il allait vivre.

— N’importe comment, mon ami, répondit-il avec une placidité extraordinaire.

Je sais maintenant que la petite fortune de Tatiana Pavlovna, cinq mille roubles, a été mangée à moitié par Versilov au cours de ces années dernières.

Une autre fois, nous avons commencé à parler de maman.

— Mon ami, fit-il tout à coup, tristement, – à diverses reprises, j’ai dit à Sophie Andréievna : « Ma chérie, je ne te rends pas heureuse, je te ferai mourir, et je n’ai guère pitié de toi ; mais si tu meurs, je sais que je me tuerai. »

Ce soir-là, il était enclin aux confidences :

— En quoi penses-tu que réside ma force ? En cette faculté d’accommodation que les Russes intelligents de ma génération ont à un haut degré et que j’ai à un degré éminent. Rien n’a de prise tyrannique sur moi. Je suis vivace comme un chien de garde. Je puis éprouver dans un même temps deux sentiments contradictoires et les concilier…

Il parlait avec tristesse, et, quand même, je ne savais pas s’il était sincère. Il ne développe jamais son âme qu’à moitié (et encore !)…

Je l’accablai alors de questions ; je me jetai sur lui comme un affamé sur le pain. Il me répondait, semblait-il, avec franchise, mais finalement dissolvait dans des aphorismes généraux le peu de notions nettes qu’il m’avait laissées acquérir.

Comme je lui demandais, un jour, s’il se moquait de moi, il me serra la main non sans ferveur. Touchant la politique générale et les questions sociales, je ne parvenais guère à tirer de lui que des traits mi-apocalyptiques mi-plaisants, et, à ma sommation : « Enfin, que faut-il donc faire ? » il répondait :

— Eh ! mon Dieu ; que tu es pressé… D’une façon générale, le mieux est de ne rien faire, de rester tranquille : la satisfaction n’est pas mince, de n’avoir participé à rien.

— Assez ! Parlez sérieusement. Je veux savoir ce que je dois faire, comment je dois vivre.

— Sois honnête, mon cher, ne mens jamais, ne souhaite pas de mal à ton prochain. Voir les dix commandements.

— Tout cela est si vieux ! Des mots !…

— Eh bien, si l’ennui t’accable, tâche d’aimer quelqu’un ou quelque chose ou, tout simplement, de t’attacher à quelque chose.

— Vous continuez à vous moquer. Et que diable voulez-vous que je fasse tout seul avec vos dix commandements ?

— T’y conformer, sans vagabondages à travers problèmes et doutes. Alors tu seras un grand homme.

— Inconnu à tous.

— Nul secret qui n’arrive au jour.

— Positivement, vous plaisantez.

— Tu veux autre chose ?… Spécialise-toi : occupe-toi de constructions navales, de chicane, de n’importe quoi. Tu t’y absorberas, et vivras dans l’oubli des balivernes.

— Écoutez, l’interrompis-je un jour. J’ai toujours pensé que ce que vous dites, vous le dites par jeu ou par condescendance. Mais je suis tenté de croire que, dans le mystère de votre être, vous êtes le fanatique de quelque idée supérieure. Vous la cachez. Peut-être en avez-vous honte ?

— Merci, mon cher.

— Écoutez, il n’y a rien de supérieur au devoir d’être utile. Dites-moi, – comment, à un moment donné, mon souci d’être utile pourra-t-il être efficace ? Je voudrais connaître votre opinion. Désignez-moi une grande idée.

— Eh bien… transformer les pierres en blé, voilà une grande idée.

— La plus grande ?

— Non. Grande, mais secondaire. Elle cesse d’être grande au moment où l’homme a mangé. Repu, il se retrouvera aux prises avec le « que faire ? »

— Vous avez parlé une fois, des « idées de Genève ». Je n’ai pas compris. Qu’est-ce que c’est, « les idées de Genève » ?

— Les idées de Genève, c’est la vertu sans Christ, mon ami. La civilisation actuelle repose là-dessus. Longue histoire, et ennuyeuse. Si nous parlions d’autre chose ? Ou, mieux, si nous nous taisions sur autre chose…

— Se taire… vous en arrivez toujours là.

— Mon ami, se taire est innocent et beau.

— Beau !

— Sans doute. Le silence est toujours beau, et le silencieux est toujours plus beau que celui qui parle.

— Oh ! certes, parler comme nous faisons équivaut à se taire.

— Mon cher, reprit-il en changeant de ton, je ne veux pas t’offrir une vertu bourgeoise quelconque en remplacement de tes idéals, et je ne te dis pas que le bonheur vaille mieux que l’héroïsme, – je tiens même pour l’inverse ; je t’estime précisément pour ce que, dans notre époque grise, une idée aux vives teintes peut habiter ton âme, une idée à toi. Mais il faut tout de même avoir le sens des proportions. Or, tu conçois ta vie dans un style flamboyant ; tu voudrais fouler toutes les Russies sous ton char, passer comme la foudre, laisser derrière toi les peuples bouche bée, puis disparaître dans l’anonymat des États-Unis. Il faut que je te mette en garde, car je t’aime sincèrement, mon cher.

Souvent, j’orientais sur la religion nos causeries. Brouillard. À la question : « Que dois-je faire ? » il me répondait comme à un bébé : « Il faut croire en Dieu, mon cher. »

— Et si je ne crois pas à tout cela ? criai-je coléreusement.

— C’est très bien, mon cher.

— Comment : bien ?

— Excellent indice… Notre athée russe, quand c’est un athée authentique et qu’il est un peu intelligent, est bien le meilleur fils du monde ; il se conduit galamment avec Dieu, car il est bon, et il est bon parce qu’il est infiniment content d’être athée. Nos athées sont des gens très respectables et, au plus haut degré, bien pensants ; ils sont, on peut dire, les soutiens de la patrie…

C’était quelque chose, mais peu. Une fois, il fut plus explicite, – et ne laissa pas de m’étonner, étant donné ces histoires de piété et de pénitences dont m’était venu l’écho.

— Mon ami, aimer les hommes tels qu’ils sont, c’est impossible ; et cependant il le faut. En conséquence, fais-leur le bien en te bouchant le nez et en fermant les yeux (cette formalité-ci est indispensable) ; supporte patiemment le mal qu’ils te font, te souvenant que, toi aussi, es un homme. Ce qui n’empêche pas que tu doives leur être sévère, si tu es un peu plus intelligent que ton milieu. D’essence, les hommes sont vils, et aiment à aimer par crainte : ne te laisse pas empaumer par un tel amour, et ne cesse pas de mépriser. Quelque part, dans le Coran, Allah prescrit aux prophètes de regarder les méchants comme des souris, de leur faire le bien et de prendre le pas sur eux. Il sied de mépriser les hommes, même quand ils sont bons, parce que, le plus souvent, précisément dans ce cas, ils sont mauvais encore. Honnête ou non, quelqu’un d’un peu intelligent ne peut pas vivre, s’il ne méprise pas. Aimer son prochain et ne pas le mépriser, c’est impossible. Selon moi, pèse sur l’homme l’impossibilité physique d’aimer son prochain. Les mots déçoivent. Par « amour de l’humanité », tu dois entendre l’amour de cette humanité que tu as créée en ton âme et qui ne se réalisera jamais.

— Jamais ?

— Mon ami, on a omis de me consulter en temps utile, touchant la création du monde : il est donc naturel que je me permette d’avoir mon opinion sur cette entreprise.

— Et c’est vous qu’on appelle le fervent chrétien, le prédicateur, le pénitent !

— Et qui m’appelle ainsi ?

Je lui répétai les racontars. Il écouta attentivement et suspendit la conversation. Elle avait lieu dans la rue, un jour que je lui faisais un bout de conduite.

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