V
J’avais une rechute : fièvre et, pendant la nuit, délire ou rêves harassants. J’en noterai un, pour ce qu’il avait de prophétique.
Je me voyais, dans une haute et vaste chambre. Chez qui ? je n’aurais pu le dire ; mais pas chez Tatiana Pavlovna. Bien que seul, je sentais avec inquiétude et souffrance qu’en réalité je n’étais pas seul. Quelque part au delà de la porte, il y a des êtres ; on m’attend et on attend de moi quelque chose. Obsession insupportable. « Oh ! si j’étais seul ! » Et soudain Elle entre. Elle me regarde timidement, avec crainte, elle regarde mes yeux. Dans mes mains se trouve le document. Elle sourit pour m’amadouer, elle me caresse, je la plains et commence à la fois à ressentir une répulsion. Tout à coup, elle cache son visage dans ses mains. Je jette dédaigneusement le document sur la table. « Inutile de demander. Le voilà. Je ne désire rien de vous ! Le mépris me venge de toutes les humiliations. » Je sors de la chambre ravi, gonflé d’un orgueil immense. Mais, à la porte, dans l’obscurité Lambert me saisit ! « Sot, sot ! » chuchote-t-il en retenant ma main de toutes ses forces. « Elle doit fonder ici, dans l’île Basile, une pension de jeunes filles (sous-entendu :… pour vivre si le père, édifié par le document, la déshérite et la chasse ; – je transcris les paroles de Lambert, telles que je les ai entendues dans ce rêve).
— Arcade Macarovitch cherche « la beauté », prononce la petite voix d’Anna Andréievna, quelque part là-bas, dans l’escalier, mais ces paroles contenaient non une louange, mais une moquerie acerbe. Je rentre dans la chambre avec Lambert. Mais, en voyant Lambert, Elle, tout d’un coup, éclate de rire. Ma première impression est un effroi terrible, un effroi tel, que je m’arrête et ne veux pas m’approcher. Je la regarde et ne la reconnais pas, comme si, spontanément, elle avait ôté un masque de son visage. Les traits sont les mêmes, mais chacun d’eux, déformé, transformé par quelque effronterie terrible.
« Le rachat, madame, le rachat ! » crie Lambert, et tous deux rient encore plus, et mon cœur tressaute : Oh ! est-ce que cette femme éhontée est celle dont le regard m’enflamma de vertu ! « – Voilà de quoi ils sont capables pour de l’argent, dans leur haute société, ces orgueilleux ! » exclame Lambert. Mais elle ne s’offusque pas. Elle rit précisément parce que je suis effrayé. Oh ! elle est prête au rachat, je le vois, et… et… qu’est-ce qui me prend ? Un nouveau sentiment s’impose en moi, sentiment inexprimable, que je n’avais encore jamais éprouvé, et puissant comme le monde… Oh ! je n’ai plus de forces pour m’en aller maintenant ! Oh ! comme il me plaît que ce soit si honteux ! Je lui prends les mains ; le contact de leur peau m’affole, et j’approche mes lèvres de ses lèvres perverses, rouges, tremblantes de rire et qui m’appellent.
Loin ! loin ! ce souvenir honteux ! Détestable rêve ! Je jure que jusqu’à ce rêve maudit, rien d’analogue ne m’avait effleuré l’esprit (bien que j’aie conservé « le document », cousu à ma poche et que parfois, avec un sourire étrange, je le tâte. D’où donc sort cette idée ? Elle ne peut sortir que de mon âme ; elle y était en puissance. Mon âme était donc l’âme d’un monstre, l’âme, comment dire ? d’une araignée ! Est-ce cela que j’ai voulu prouver quand j’ai quitté avec tant d’éclat la chambre de Macaire ?