II
Je continue.
Je m’étais réveillé tard dans la matinée ; j’avais dormi lourdement, sans songes, de sorte qu’au réveil je me sentais aussi dispos, d’âme et de corps, que si la journée d’hier n’eût pas été. J’avais résolu de me rendre directement à l’église, puis d’aller du cimetière chez maman, après la cérémonie, et de ne pas la quitter de la journée. Ainsi étais-je sûr de rencontrer Versilov aujourd’hui tôt ou tard.
Alphonsine et le logeur étaient déjà partis ; je ne voulais pas questionner l’hôtesse : d’une façon générale, j’avais résolu de cesser toutes relations avec ces gens, et même de déménager. Dès qu’on m’eut apporté le café, je m’enfermai de nouveau. Mais on frappa à ma porte. Surprise : Trichatov !
Je lui avais ouvert aussitôt, et, très content, le priais d’entrer. Il refusa.
— Je dirai seulement deux mots, du seuil… Mais non, mieux vaut entrer : il sied de parler ici à voix basse ; seulement je ne m’assiérai pas chez vous. Vous regardez ma méchante défroque : Lambert a repris la pelisse.
Il portait, en effet, un vieux pardessus trop long pour sa taille. Il se tenait devant moi, sombre et triste, les mains dans les poches et sans ôter son chapeau.
— Je ne m’assiérai pas, je ne m’assiérai pas. Écoutez, Dolgorouki, sans rien savoir dans le détail, je sais que Lambert prépare un vilain coup contre vous : c’est imminent. Donc, soyez sur vos gardes. C’est le grêlé – vous souvenez-vous du grêlé ? – qui, par imprudence, m’a appris cela. En quoi l’affaire consiste, il ne me l’a pas dit. Je ne suis venu que pour vous prévenir. Adieu.
— Mais asseyez-vous, cher Trichatov ! Quoique je sois pressé, je suis content de vous voir…
— Je ne m’assiérai pas, je ne m’assiérai pas ; et que vous soyez content de me voir, – je m’en souviendrai. Hé, Dolgorouki, à quoi bon tromper son monde ? Nous sommes à présent chez le grêlé… Adieu. Je suis trop vil pour m’asseoir chez vous.
— Mon cher Trichatov…
— Non, voyez-vous, Dolgorouki : je vais travailler à de sales besognes. On me lotira d’une pelisse plus confortable encore que l’autre, et j’aurai des trotteurs. Mais, au cours de mon existence, qui sera honteuse, j’aurai du moins la satisfaction de me dire que j’ai eu la pudeur de ne pas m’asseoir devant vous. Adieu, allons ! adieu. Et je ne vous donne pas la main : Alphonsine même hésite à la prendre. Et, je vous prie, ne courez pas après moi, et ne venez pas chez moi ; c’est une condition entre nous.
L’étrange garçon pivota et sortit. Je n’en avais pas le loisir maintenant, mais je résolus de le retrouver aussitôt que j’aurais arrangé mes affaires.
Je ne veux pas décrire par le menu cette matinée. Versilov n’était pas à l’enterrement, et, à leur attitude, il me sembla qu’elles ne l’attendaient pas à l’église. Maman priait avec ferveur et paraissait toute à sa prière. Auprès du cercueil se tenaient Tatiana Pavlovna et Lise. Mais je ne veux décrire rien, rien. Après l’enterrement tout le monde revint, et l’on se mit à table ; de nouveau, à leur air, je conclus qu’on ne l’attendait pas non plus au repas. Quand on se leva de table, je m’approchai de maman, je l’embrassai tendrement et lui souhaitai sa fête ; Lise en fit autant.
— Écoute, frère, me glissa-t-elle : elles l’attendent.
— Je le devine, Lise, je le vois.
— Il viendra sûrement.
— Cela signifie qu’elles ont des renseignements précis, pensai-je, mais je n’interrogeai pas. Toute cette énigme de nouveau me pesait sur le cœur comme un pavé… Nous étions maintenant dans le salon. Oh ! comme il me plaisait d’être auprès de maman, de la regarder ! Elle me demanda de lui lire quelque fragment de l’Évangile. Je lus un chapitre de Luc. Elle ne pleurait pas, elle n’était même pas très triste, mais jamais son visage ne m’était apparu aussi spiritualisé. La conversation ne tarissait pas : on commença à parler du défunt. Tatiana raconta de lui beaucoup de choses que j’ignorais : la transcription de cette conversation ne serait pas sans intérêt. Tatiana Pavlovna semblait avoir modifié son air coutumier : elle se montrait douce, très caressante, – et surtout très calme, quoique, pour distraire maman, elle parlât beaucoup. Mais je me suis trop bien rappelé un détail : maman était assise sur le canapé ; à gauche, sur une petite table ronde, était posée une icône antique : deux saints y étaient peints. Elle avait appartenu à Macaire Ivanovitch, – je le savais ; le défunt, qui ne s’en séparait jamais, la tenait pour miraculeuse. Tatiana Pavlovna l’avait regardée plusieurs fois.
— Écoute, Sophie, dit-elle, changeant tout à coup de conversation : au lieu de laisser l’icône ainsi, ne serait-il pas mieux de la dresser sur la table en l’appuyant au mur, et d’allumer la lampe devant ?
— Non, laissons-la ainsi, répondit maman.
— Tu as raison. Ce serait trop solennel…
Je n’avais pas compris alors, mais le fait est que Macaire Ivanovitch avait dès longtemps légué cette image à André Pétrovitch et maman se préparait maintenant à la lui remettre.
Il était cinq heures. La conversation avait repris. Soudain un frisson passa sur le visage de maman ; elle se redressa et se mit à écouter, tandis que Tatiana Pavlovna continuait sans remarquer rien. Je me tournai vers la porte, et un instant après, je vis André Pétrovitch. Il était arrivé non par le grand escalier, mais par l’escalier de service, la cuisine et le couloir, et seule de nous, maman l’avait entendu venir. Maintenant je décrirai la scène insensée qui suivit. Elle fut courte.
Il était vêtu comme toujours, c’est-à-dire presque élégamment ; et je ne remarquai rien en lui d’anormal, sauf qu’il tenait un petit bouquet de fleurs rares. Il les présenta avec un sourire à ma mère, qui, tout en le regardant un peu craintive, les prit et s’émut : ses joues pâles s’avivèrent légèrement ; de la joie brilla dans ses yeux.
— Je le savais, que tu accepterais ainsi Sonia.
Comme nous nous étions tous levés à son entrée, il s’approcha de la table et, prenant la chaise d’Elisabeth, qui se trouvait à côté de maman, – sans remarquer qu’il occupait une place prise, s’assit. De sorte qu’il se trouvait à côté de la petite table où était posée l’image.
— Bonjour à tout le monde. Sonia, je ne suis pas venu à l’enterrement pour ne pas arriver auprès du mort avec un bouquet ; mais tu ne m’attendais pas, je le sais. Le vieillard, j’en suis sûr, ne se fâchera pas de ces fleurs : lui-même nous a conseillé la joie. Je crois qu’il est quelque part dans cette chambre.
— Qui est dans la chambre ? demanda Tatiana.
— Le défunt. Laissons. Vous savez que l’homme incrédule aux miracles est toujours crédule aux superstitions… Mais je reviens au bouquet. Comment l’ai-je pu apporter, – je ne comprends pas. Par trois fois j’ai voulu le fouler aux pieds.
Maman avait tressailli.
— Aie pitié de moi, Sonia, et de ma pauvre tête. Et je voulais le fouler parce qu’il était trop beau. Qu’y a-t-il de plus beau qu’une fleur ? Je l’apporte, et ici c’est la neige et le froid. Notre froid et les fleurs – quel contraste ! Du reste, ce n’est pas cela ; tout simplement j’avais envie de l’écraser parce qu’il était beau. Sonia, quoique je doive disparaître encore, je reviendrai bientôt, car bientôt j’aurai peur. Et quand j’aurai peur, qui me soignera ma peur ? où trouver un ange comme Sonia ?… Quelle est cette image ? Ah ! c’est du défunt, je me souviens. Elle est héréditaire, elle lui vient de son aïeul. Je sais, je me souviens, il me l’a léguée ; je me rappelle très bien… et, à ce qu’il me semble, elle est schismatique… Montre un peu.
Il prit l’icône, l’approcha de la bougie, l’examina attentivement, mais seulement quelques secondes, et la posa sur la table, devant lui. Une appréhension douloureuse me serrait le cœur. La frayeur de maman se changeait en surprise et en compassion ; elle, avant tout, voyait en lui un malheureux : ce n’était pas la première fois qu’il parlait si étrangement. Lise devint soudain, je ne sais pourquoi, toute pâle et me fit un signe de tête. Mais la plus effrayée était Tatiana Pavlovna.
— Qu’avez-vous, cher André Pétrovitch ? prononça-t-elle prudemment.
— Je ne sais pas, chère Tatiana Pavlovna. Ne vous inquiétez pas, je me rappelle encore que vous êtes… Tatiana Pavlovna et que vous êtes très bonne. Pourtant je ne suis rentré que pour un instant : je voudrais dire à Sonia quelque chose de bon et je cherche le mot. J’ai le cœur plein de paroles, de tout à fait singulières paroles, et ne sais pas les dire. Il me semble que je me partage en deux. (Il nous examinait tous avec un visage très sérieux et une sincérité communicative.) Vraiment, je me partage en deux, et de cela j’ai terriblement peur. C’est comme si votre sosie se tenait à côté de vous ; vous-même vous êtes intelligent et raisonnable, et l’autre veut absolument commettre quelque absurdité. Soudain vous remarquez que c’est vous-même qui la voulez commettre. Vous voulez sans le vouloir, en résistant, vous voulez de toutes vos forces. Je connaissais autrefois un médecin qui, à l’enterrement de son père, à l’église, se mit tout à coup à siffler. Si je ne suis pas venu aujourd’hui à l’enterrement, c’est parce que j’étais convaincu que je sifflerais ou rirais, comme ce malheureux médecin, qui a du reste fini assez mal… Le souvenir de ce médecin m’obsède aujourd’hui… Tu sais, Sonia, j’ai de nouveau pris cette image (il l’avait prise et la faisait pivoter), et sais-tu, j’ai une envie extrême de la lancer contre le poêle. Je suis persuadé qu’elle se brisera en deux morceaux, ni plus ni moins.
Il avait prononcé tout cela sans aucun air de mystère ; mais ses mains tremblaient.
— André Pétrovitch ! s’écria maman.
— Laisse, laisse l’image, André Pétrovitch, laisse, pose-la ! intervint Tatiana Pavlovna : – déshabille-toi et couche-toi. Arcade, va chercher un médecin.
— Pourtant… pourtant comme vous vous inquiétez ! fit-il doucement.
Puis, posant tout à coup les deux coudes sur la table et tenant sa tête entre ses mains :
— Adieu, Sonia, je m’en vais de nouveau errer, comme j’ai déjà fait plusieurs fois… Mais, certainement, je reviendrai de nouveau chez toi à un moment donné : – dans ce sens tu es inévitable. Et chez qui donc me réfugierais-je lorsque tout sera fini ? Crois-moi, Sonia, je suis venu aujourd’hui chez toi comme chez un ange, et non comme chez un ennemi. Quel ennemi, quel ennemi es-tu pour moi ? Ne pense pas que ce soit pour briser cette image, car, sais-tu, Sonia, j’ai tout de même envie de la briser…
Lorsque Tatiana Pavlovna avait crié : « Laisse l’image ! » – elle la lui avait enlevée, et l’avait gardée. Mais sur ce dernier mot, « briser », il se dressa précipitamment, en un clin d’œil arracha l’image des mains de Tatiana Pavlovna et la lança de toutes ses forces contre l’angle du poêle de faïence. Elle se brisa en deux morceaux…
— Ne prends pas cela pour une allégorie, Sonia : ce n’est pas la succession de Macaire que je viens de briser ; j’ai brisé cette image pour rien, pour le plaisir… Et tout de même je reviendrai auprès de toi, auprès de mon dernier ange !… Au surplus, tiens cela, si tu veux, pour une allégorie : – c’en était certainement, une !…
Il sortit, se dirigeant vers la cuisine où il avait déposé sa pelisse et son chapeau. Lise s’était évanouie dans son coin. Maman restait debout, les mains levées et croisées au-dessus de sa tête :
— André Pétrovitch, reviens, pour nous dire adieu seulement, mon chéri !
— Il reviendra, Sophie, il reviendra ! Ne t’inquiète pas ! avait crié Tatiana Pavlovna dans un accès de fureur. Tu as bien entendu : il a promis de revenir ! Laisse-le, cet extravagant, s’amuser une dernière fois. Vieux et les jambes ramollies, qui le soignera sinon toi, la vieille nounou ?
Je voulais courir après lui, mais je dus me précipiter vers maman. Je la saisis dans mes bras. Glycère était accourue avec un verre d’eau pour Lise. Maman, vite revenue à elle, s’affaissa sur le canapé, cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer.
— Tout de même, tout de même… tout de même, cours après lui ! vociféra tout à coup Tatiana Pavlovna comme se ressaisissant. Va ! va ! cours ! ne le quitte pas d’une semelle. Mais va donc ! et de toutes ses forces elle me séparait de maman… Eh bien, j’irai moi-même !
— Arcade, ah ! cours après lui bien vite ! s’écriait maman.
— Je m’élançai donc, dévalai l’escalier… Sur le trottoir, dans l’ombre, des passants se hâtaient. Je les dépassais, les dévisageais, courais plus loin. De déception en déception, je parvins au carrefour… Soudain une idée me traverse l’esprit : on ne se fâche pas contre les fous ; or Tatiana Pavlovna l’a brutalement invectivé ; cela veut dire qu’il n’est nullement fou.