II
Ce soir du 15 novembre, c’était la troisième fois que j’allai chez Zerstchikov, capitaine, démissionnaire qui tenait un tripot de roulette et de baccarat. Je m’y plaisais mieux que dans des maisons de jeu plus mondaines ou trop ignobles. Le ton y était supportable : une sorte de décorum militaire.
Comme on sait, je ne suis pas fait pour n’importe quelle société. D’abord, je ne sais pas me tenir en public. Si j’entre quelque part où il y ait beaucoup de monde, j’ai la sensation que les regards crépitent sur ma peau en décharges électriques. Dans une salle de jeu, notamment, je ne parviens pas à me donner une contenance : tantôt je reste à me reprocher l’excès de ma délicatesse et de ma courtoisie, tantôt je me lève et fais une grossièreté quelconque. Et j’enrageais de voir de manifestes drôles se tenir avec distinction. Dans ces milieux où tout m’écœurait, jeu, gain et gens, j’éprouvais pourtant une jouissance extrême, mais qui était une volupté de douleur.
Aujourd’hui encore je suis convaincu que, si l’on garde son sang-froid et qu’on ait le sens du calcul, il est impossible de ne pas vaincre la brutalité du hasard aveugle. Or, à chaque instant, je me laissais entraîner comme un gamin. « Moi, qui ai pu supporter la faim, je ne peux pas supporter le jeu ! » La conscience d’avoir en moi, si ridicule que je paraisse, ce trésor d’énergie qui les contraindra tous à changer d’opinion sur moi, cette conscience avait été, dès les jours de mon enfance humiliée, ma lumière et ma dignité, mon arme et ma consolation ; sans elle je me serais tué, tout enfant. Ainsi, pouvais-je ne pas être irrité contre moi-même à constater en quel être pitoyable je me changeais à la table du jeu ? Il fallait qu’à cette même table je me réhabilitasse. Voilà pourquoi je ne pouvais renoncer au jeu : je le vois nettement aujourd’hui… Enfin, je ferai encore un aveu : j’étais déjà corrompu ; il m’était déjà difficile de renoncer à un dîner de sept plats, à Mathieu, au magasin anglais et à l’opinion de mon coiffeur.