III
Le prince était réellement souffrant : il restait chez lui tout seul, la tête ceinte d’une serviette mouillée. Il m’attendait avec impatience ; mais ce n’était pas seulement à la tête qu’il avait mal, plutôt souffrait-il moralement. Avis : Tous ces derniers temps, et jusqu’au moment de la catastrophe, je rencontrai force gens surexcités au point de paraître presque fous : – moi-même dus subir la contagion…
Quand j’entrai chez le prince, les cordes vibraient faux dans mon âme. J’avais honte d’avoir pleuré devant lui, la veille. Et j’estimais que, de m’être laissé leurrer si complètement au sujet de Lise, il devait me tenir pour un triple sot. Mais je dois lui rendre cette justice : aussitôt que sa méfiance était brisée, il se livrait à plein cœur ; des traits d’une douceur presque enfantine, des traits de confiance et d’amour, apparaissaient en lumière. Il m’avait embrassé, les larmes aux yeux et s’était mis à parler de l’affaire… Oui, vraiment, il avait besoin de moi : dans ses paroles et dans l’enchaînement de ses idées il y avait beaucoup de désordre.
Il me donna pour ferme son intention de se marier avec Lise, et au plus vite.
— Le fait qu’elle ne soit pas née ne m’a pas préoccupé une minute, dit-il. Mon grand-père a épousé la fille d’un valet, une chanteuse du théâtre d’un propriétaire voisin. Évidemment, ma famille fondait sur moi certains espoirs, mais elle saura se résigner à les voir déçus. Je veux rompre, je veux rompre définitivement avec tout ce qui est mondanité, vivre autrement, mener une vie neuve ! Je ne comprends pas pourquoi votre sœur m’a aimé ; mais il est probable que, sans son amour, je ne serais plus de ce monde. Je considère notre rencontre à Louga comme providentielle. Je crois qu’elle m’a aimé pour… « pour l’immensité de ma chute »… Mais, comprendrez-vous cela, Arcade Macarovitch ?
— Absolument.
Je répondis cela d’une voix convaincue. J’étais assis dans un fauteuil devant la table ; lui, il faisait les cent pas dans la chambre.
— Je dirai par le menu les circonstances de notre rencontre. Cela commença par un secret de mon âme qu’elle seule a connu, car à elle seule je me suis décidé à le confier. Et tout le monde l’ignore jusqu’aujourd’hui. J’étais arrivé à Louga infiniment triste, et soucieux surtout de solitude. J’y vivais chez Mme Stolbéiev. C’était peu après avoir quitté le régiment de *** dont je faisais partie depuis mon retour de l’étranger (période d’Ems). À ce régiment, j’avais mené grand train, – et pourtant les autres officiers ne m’aimaient guère… Il faut que je vous l’avoue : personne ne m’a jamais aimé… Il y avait là un cornette, un certain Stiépanov, personnage nul et même quelque peu stupide. Du reste, incontestablement honnête. Il avait pris l’habitude de venir chez moi ; je ne faisais pas de cérémonies avec lui : il passait dans un coin des journées entières, en silence et avec dignité, mais ne m’ennuyait en rien. Une fois je lui avais raconté une anecdote courante, et l’avais enjolivée de beaucoup de bêtises sur la fille du colonel, disant qu’elle avait un faible pour moi et que son père en passerait par où je voudrais. De quoi résulta une calomnie très compliquée et très odieuse. Elle était répandue non par Stiépanov, mais par mon ordonnance : ce soldat avait entendu tout ce qui concernait la jeune personne, et, quand il répétait ce récit absurde, il ne manquait pas de donner comme référence Stiépanov. Le colonel réunit chez lui ses officiers pour tirer au clair ces bavardages. C’est alors que la question fut posée à Stiépanov devant tout le monde : avait-il entendu ou non ? C’était pour lui un cas de conscience : – il dit toute la vérité. Eh bien, qu’ai-je fait alors, moi, prince de race millénaire ? J’ai nié, et j’ai dit à Stiépanov qu’il avait menti ; je le lui ai dit poliment : « il avait mal compris, etc. » Mon avantage sur lui consistait en ceci : du fait qu’il avait été mon hôte assidu, je pouvais dire sans trop d’invraisemblance qu’il s’était entendu avec mon brosseur. À cette articulation, il me regarda sans mot dire et haussa les épaules. Je n’oublierai jamais ce regard. Puis il avait immédiatement démissionné. D’un commun accord, les officiers lui firent une visite pour le prier de retirer sa démission. Deux semaines plus tard j’avais quitté le régiment : personne ne m’incitait à démissionner ; – j’avais allégué des affaires de famille. Au début je m’accommodai fort bien de ma situation nouvelle ; je vivais à Louga, j’avais fait la connaissance d’Elisabeth Macarovna ; mais, un mois plus tard, je regardais déjà mon revolver. Je considère toute chose sous la face sinistre, Arcade Macarovitch. J’avais rédigé pour le commandant et les camarades du régiment la confession complète de mon mensonge, – réhabilitant ainsi Stiépanov. La lettre écrite, je me posai le problème : « envoyer et vivre, ou envoyer et mourir ? » Je ne parvenais pas à le résoudre. Un hasard, un hasard aveugle, après une courte et étrange conversation avec Elisabeth Macarovna m’avait rapproché d’elle. Jusqu’alors, quand je la rencontrais chez Mme Stolbéiev, nous échangions des saluts, rarement des paroles. Subitement je lui avais tout avoué. C’est alors qu’elle m’avait tendu la main.
— Comment trancha-t-elle la question ?
— Je n’expédiai pas la lettre. Ainsi en avait-elle décidé, raisonnant comme suit : envoyer la lettre, c’était accomplir un fort noble sacrifice et qui eût effacé les boues les plus indélébiles, mais encore fallait-il pouvoir le supporter ; or cela dépassait, affirmait-elle, les forces de quiconque. L’avenir eût été brisé, et, par suite, impossible la résurrection à la vie nouvelle. Passe encore si Stiépanov avait pâti ; mais point : la société des officiers le tenait pour indemne. En un mot, un paradoxe ; mais elle m’avait retenu, et je me suis donné complètement.
— Elle avait jugé en jésuite, mais en femme ! Elle vous aimait déjà…
— Résultat : je me suis donné ma parole de changer ma vie, d’être digne de moi-même et d’elle… Mais voici la fin : l’héritage me tourna la tête ; avec vous je courus les tripots ; les vanités mondaines reprirent un sens pour moi… Je tourmentais Lise, – oh ! honte !
Il se frotta le front et fit quelques pas dans la chambre.
— Nous sommes atteints l’un et l’autre, Arcade Macarovitch, du mal russe : ne savoir que faire, dès qu’on n’est plus dans l’ornière tracée par la coutume… Mais vous ne savez pas encore toute la profondeur de ma chute : j’aimais Lise, je l’aimais sincèrement et, en même temps, je pensais à Mme Akhmakov !
— Est-ce possible ? m’étais-je écrié avec douleur… À propos, prince, que m’aviez-vous dit, hier, de Versilov, qu’il vous excitait à commettre une lâcheté envers Catherine Nicolaïevna ?
— Peut-être exagérais-je. Et mes torts envers lui, du fait de ma méfiance, ne sont pas moins grands qu’envers vous. Mais laissons… Pensez-vous que, tout ce temps, depuis Louga, je n’aie pas été fidèle, mentalement, à mon idéal ? Il n’a rien perdu pour moi de sa beauté. Je me souvenais du serment que j’ai fait à Elisabeth Macarovna de renaître. Hier, quand il parlait ici des gentilshommes, André Pétrovitch ne me disait rien que je ne susse. Mon idéal subsiste : quelques dizaines d’arpents de terre (et seulement quelques dizaines, car il ne reste presque plus rien de l’héritage) ; ensuite, une rupture complète avec le monde et avec ma carrière ; une maison à la campagne pour ma famille et moi… – être un laboureur ou quelque chose en ce genre. Oh ! dans notre race, cela n’est pas nouveau : le frère de mon père labourait sa terre lui-même ; mon grand-père aussi. Nous sommes aussi nobles que les Rohan, mais nous sommes pauvres. Et voilà ce que j’aurais appris à mes enfants : « Souvenez-vous que vous êtes gentilshommes, que dans vos veines coule le sang illustre des princes russes, mais ne soyez pas honteux que votre père ait labouré sa terre : il le faisait en prince. » Je ne leur aurais laissé pour fortune que ce lopin de terre, mais je leur aurais donné une instruction supérieure. Oh ! Lise m’aurait aidé beaucoup… Les enfants, le travail, oh ! combien nous avons rêvé de tout cela, ici même… Or, je pensais, en même temps, à Mme Akhmakov, que je n’aimais pas, pourtant, et à la possibilité d’un riche mariage mondain ! Et ce n’est qu’après avoir appris de Natschokine, hier, cette nouvelle relative à Bioring, que j’ai décidé de me rendre chez Anna Andréievna.
— Mais vous vous y êtes rendu pour refuser ? Voilà bien, une action honnête, je présume…
— Vous croyez ?… Vous ne connaissez pas encore ma nature ! Ou… ou il y a quelque chose là-dedans, que je ne comprends pas moi-même : car il y a, là-dedans, autre chose encore que la nature. Je vous aime sincèrement, Arcade Macarovitch, et, parce que j’ai été très coupable envers vous au cours de ces deux mois, je veux que vous, comme frère de Lise, sachiez tout cela : je m’étais rendu chez Anna Andréievna pour lui faire ma demande et non pour me désister.
— Est-ce possible ? Mais Lise disait…
— J’ai trompé Lise.
— Vous avez fait une demande en règle et Anna Andréievna l’a repoussée ? N’est-ce pas ? N’est-ce pas ? Les détails sont très importants pour moi, prince.
— Non, je n’ai pas fait de demande du tout, mais seulement parce qu’il était trop tard : elle m’a devancé, – me faisant comprendre à mots couverts que ma prétention désormais était vaine.
— De sorte que votre orgueil n’a pas souffert…
— Et le jugement de ma conscience, et Lise que j’avais trompée et… que je voulais abandonner ? Et ce serment fait à moi-même et à toute ma lignée ancestrale de renaître, de racheter mes vilenies ! Je suis malade depuis hier… Et maintenant, tout est fini : le dernier des princes Sokolski ira au bagne. Pauvre Lise ! Je vous ai attendu tout le jour pour vous révéler, comme au frère de Lise, ce qu’elle ne sait pas encore… Je suis un criminel : – complicité dans la contrefaction des actions du chemin de fer de…
— Qu’est-ce encore que cela ! Comment… au bagne ?
Je m’étais dressé et regardais hagard son masque terreux.
— Asseyez-vous, dit-il, et il s’assit lui-même dans un fauteuil en face de moi. D’abord, apprenez ce fait : il y a plus d’un an, ce même été d’Ems, de Lydie et de Catherine Nicolaïevna, quand je me rendis à Paris pour deux mois, l’argent, naturellement, me manquait. À ce moment rôdait autour de moi Stiébielkov, que, du reste, je connaissais déjà. Il me donna de l’argent, me promit de m’en donner encore, mais il sollicitait un petit service : il avait besoin d’un homme qui fût tout ensemble dessinateur, graveur, chimiste et je ne sais quoi encore, pour certain travail qui exigeait une grande habileté technique… Le fait est que je connaissais (nous avions usé nos culottes sur les mêmes bancs scolaires) un individu qui, compromis dans une affaire de faux, avait quitté la Russie et s’était réfugié à Hambourg. C’est sur lui que comptait Stiébielkov ; mais une recommandation était indispensable… Je lui accordai deux lignes – quelle importance cela avait-il ? – et n’y pensai plus… Depuis, j’avais rencontré Stiébielkov une fois, deux fois, – et il m’avait encore donné de l’argent : en tout, près de trois mille roubles. J’avais littéralement oublié cette affaire. Ici, je prenais chez lui de l’argent, à tout propos, en échange de traites ou contre gages, et il se tortillait humblement devant moi, comme un serf… Et voilà qu’hier j’apprends que… je suis un criminel.
— À quelle heure, hier ?
— Hier, un moment avant l’arrivée de Natschokine… C’était la première fois qu’il osait parler clairement d’Anna Andréievna. J’avais levé la main pour le frapper, mais il s’était dressé subitement et m’avait annoncé que j’étais son complice et que j’eusse à m’en souvenir, que j’étais un escroc comme lui… Si ce n’est pas là les mots mêmes, c’est du moins leur sens.
— Quelle bêtise ! Mais c’est un rêve ?
— Non, ce n’est pas un rêve. Il est revenu aujourd’hui chez moi et a précisé. Ces actions sont en circulation depuis longtemps, et il paraît qu’on commence à les saisir. Naturellement, je n’y suis pour rien, mais « pourtant, c’est vous qui avez donné cette petite lettre », – voilà ce que m’a dit Stiébielkov.
— Mais vous ne saviez pas pourquoi… Ou bien le saviez-vous ?
— Je le savais, répondit le prince tout doucement, en baissant les yeux. C’est-à-dire, voyez-vous, je le savais et je ne le savais pas. J’avais ri, j’étais gai. Je n’avais pensé alors à rien, d’autant que j’avais peu le loisir de penser à ces actions et que je ne me proposais pas d’en fabriquer. Mais, pourtant, ces trois mille roubles qu’il m’avait avancés alors, il ne me les avait pas portés en compte, et je n’avais pas protesté. Et du reste, qu’en savez-vous ? peut-être suis-je un faux-monnayeur. Je ne pouvais pas ne pas savoir : je ne suis pas un enfant. Je savais donc, mais cela m’amusait et j’avais de gaîté de cœur prêté mon concours à des criminels… et pour de l’argent ! Par conséquent je suis, moi aussi, un faux-monnayeur !
— Vous exagérez… Vous êtes coupable, mais vous exagérez !
— Il y a dans cette histoire un certain Gibielski, un jeune homme encore, une manière de clerc d’avoué. Il venait chez moi au nom de ce monsieur de Hambourg, pour des bêtises naturellement, je ne savais pas pourquoi. Dans ses discours, il n’était pas question d’actions… Mais, néanmoins, deux documents de ma main étaient restés chez lui, – des billets, des billets de deux lignes, – mais qui certainement ont leur importance, – je l’ai bien compris aujourd’hui. Stiébielkov explique que ce Gibielski entrave tout, qu’il a volé de l’argent et qu’il doit émigrer ; et voilà qu’il a besoin de huit mille roubles, pas moins, pour sa fuite. Ma part de l’héritage est suffisante pour me libérer envers Stiébielkov, mais Stiébielkov prétend indispensable que je satisfasse ainsi Gibielski… En un mot, il faut que je me désiste de ma part de succession et paye, en surplus, dix mille roubles, – voilà leur dernier mot. Moyennant quoi, on me rendra mes deux lettres. Ils sont d’accord, c’est clair.
— S’ils vous dénonçaient, ils se livreraient eux-mêmes ! Ils ne vous dénonceront donc pas.
— J’entends bien. Aussi ne menacent-ils pas de me dénoncer ; ils se contentent de dire : « Certes, nous ne vous dénoncerons pas, mais, dans le cas où l’affaire serait connue, alors… » – voilà ce qu’ils disent ; c’est tout, – je crois que c’est suffisant. Mais supposons que je rentre en possession des billets : – cesserai-je pour cela d’être solidaire de ces escrocs ? Ah ! être leur compagnon toujours, toujours ! Mentir à la Russie, mentir aux enfants, mentir à Lise, mentir à sa conscience !…
— Lise sait ?
— Non, elle ne sait pas tout. Dans l’état où elle est, elle n’eût pas supporté ce choc… Ah ! que faire ?
— Écoutez, vous n’avez qu’une voie de salut. Allez chez le prince Nicolas Ivanovitch ; demandez-lui les dix mille roubles, sans rien avouer ; convoquez vos deux pirates ; faites-vous livrer contre espèces les papiers compromettants… et ce sera fini ! toute l’affaire sera finie, et allez labourer ! et confiez-vous à la vie !
— J’y avais pensé. Je n’attendais que vous pour prendre une décision définitive. J’irai donc chez lui. Savez-vous que jamais je n’ai emprunté un kopek à Nicolas Ivanovitch. Il est bon pour notre famille ; mais moi, moi personnellement, je ne lui avais jamais demandé d’argent. Maintenant je m’y résigne. Remarquez que, Sokolski tous deux, ma lignée est plus haute que la sienne : eux – c’est la branche cadette, bâtarde même, presque discutable… Nos ancêtres étaient en dissension. Au temps de la réforme de Pierre, mon bisaïeul, Pierre aussi, était et resta vieux-croyant : il errait dans les forêts de Kostroma. Ce prince Pierre avait épousé en secondes noces une manante : c’est alors que ces autres Sokolski prirent du lustre ; mais… de quoi parlé-je !
Il était très fatigué, semblait divaguer.
— Calmez-vous donc, dis-je en me levant pour le départ ! – couchez-vous, c’est le plus pressé. Et le prince Nicolas Ivanovitch ne saura rien vous refuser, surtout maintenant, dans sa joie. Savez-vous l’histoire ? Non ? Une chose insensée : il se marie. C’est un secret, mais pas pour vous, naturellement.
Et je lui avais tout raconté, déjà debout et mon chapeau à la main. Il ne savait rien. Je ne peux exprimer quelle impression déprimante produisit sur lui cette nouvelle. Sans doute le refus d’Anna Andréievna avait-il horriblement atteint son amour-propre : – il s’était cru si sûr d’emporter la place ! Peut-être aussi souffrait-il du remords d’avoir fait – et en pure perte ! – une démarche si cruelle pour Lise… Enfin, relevant la tête et orgueilleusement :
— M’avez-vous, par hasard, supposé assez vil pour demander de l’argent à l’homme qui me supplante auprès de cette femme ?… Allons, – tout est perdu maintenant. Le concours du vieillard était mon espoir dernier. Que cet espoir aussi périsse !
Et il avait souri d’un air fatal.