IV
En quittant le prince et Lise, – il était une heure de l’après-midi, – je me rendis à mon ancien logement. Le temps était humide, sombre, venteux. Le logeur se réjouit de me voir, et avec une ostentation agaçante en pareil moment. Je fus très froid, et montai immédiatement chez moi. Mais il me suivit, et, bien qu’il n’osât pas m’interroger, la curiosité brillait dans ses yeux. En dépit de l’urgence pour moi d’apprendre quelque chose, il me répugnait de le questionner. Je m’informai de la santé de sa femme, et nous passâmes chez elle. Elle m’accueillit avec affabilité, mais avec un air presque mystérieux et sans manifester de désir de causer. Je finis cependant par apprendre des choses assez étonnantes.
… M. Lambert est venu trois fois « … Il a visité toutes les chambres… Il a laissé espérer qu’il louerait… Daria Onésimovna est venue aussi, Dieu sait pourquoi. Ah ! elle est bien curieuse. » Je me retins de questionner : le propriétaire crut de son devoir de devenir tout à fait mystérieux et laconique.
— Mademoiselle aussi est venue, ajouta-t-il en me regardant étrangement.
— Quelle demoiselle ?
— Anna Andréievna. Elle est venue deux fois. Elle a fait connaissance avec ma femme. C’est une charmante personne, très agréable ; on ne saurait trop apprécier une telle relation, Arcade Macarovitch.
Ce disant, il fit un pas vers moi. Il tenait visiblement à ce que je comprisse quelque chose.
— La deuxième fois, elle est venue avec son frère.
— C’est Lambert, pensai-je.
— Non, pas M. Lambert, devina-t-il d’un coup, comme sautant dans mon âme avec ses yeux. C’était bien son frère, le jeune M. Versilov. Il est chambellan à la cour, il me semble…
J’étais très confus. Il me regardait d’un sourire paterne.
— Ah ! cette demoiselle française, Mlle Alphonsine de Ver daigne, vous a demandé aussi. Ah ! comme elle chante bien et comme elle déclame bien les vers ! En cachette, elle allait aussi chez le prince Nicolas Ivanovitch à Tsarkoïé-Sélo ; elle est allée lui vendre un petit chien noir, très rare, gros comme le…
Prétextant un mal de tête, je le priai de me laisser seul. Il me satisfit immédiatement, sans même terminer la phrase, et non seulement, sans manifester le moindre déplaisir, mais presque avec joie ; il se contenta de se frotter mystérieusement les mains comme pour dire : « Je comprends, je comprends », et il sortit de la chambre sur la pointe du pied. Il est vraiment des êtres bien importuns ! Je restai seul, à réfléchir, une heure et demie. À réfléchir ? non. Plus exactement, à rêvasser. Confus, plutôt que surpris ; j’attendais pis. J’étais fermement convaincu, et depuis longtemps, que la machination se poursuivait grand train. « Moi seul leur manque, pensais-je ; ils me désirent de toutes leurs forces, et combinent quelque chose dans mon appartement même : c’est clair comme le jour. Ne serait-ce pas le mariage du vieux prince ? Il se trame une embûche contre lui. Oui, mais permettrai-je, messieurs ? voilà la question, » conclus-je avec une satisfaction orgueilleuse.
Je me sentais entraîné dans le gouffre. Suis-je encore libre, ou ne le suis-je déjà plus ? Telle fut la question qui me hanta pendant cette heure et demie, passée sur l’angle du lit, les coudes aux genoux et la tête dans mes mains. Au fond, je vois déjà que toutes ces réflexions sont des sottises, et qu’en réalité, c’est Elle qui m’entraîne, elle et elle seule ! Enfin, j’ai dit cela, je l’ai tracé sur le papier ; et aujourd’hui même que j’écris ces choses révolues depuis une année, je ne sais encore comment nommer ce sentiment.
Oh ! que j’avais pitié de Lise et que mon cœur souffrait ! Du moins cette souffrance pouvait-elle étouffer en moi, pour un moment, l’instinct carnassier. Mais une curiosité terrible m’entraînait et une peur vague, et encore un sentiment indéfinissable, mais que je sais, que je savais déjà être un sentiment pervers. Peut-être aspirais-je à tomber à ses pieds, peut-être voulais-je lui faire subir toutes les souffrances. Le souvenir de Lise ne pouvait déjà plus m’arrêter.
À trois heures, je me ressaisis, je compris que j’avais déjà trop tardé, je sortis au plus vite et me précipitai chez Anna Andréievna.