II
« Eh ! qu’ai-je à me tourmenter ! pensai-je. Il en arrive autant à tout le monde… ou presque. Le cas, fâcheux, de Lise n’offre rien de tellement particulier… Et suis-je forcé de venger l’honneur de la famille ?… allons… » Comme on voit, je n’excelle pas à faire le départ entre bien et mal. C’était le sentiment qui me sauvait : je savais Lise malheureuse, maman malheureuse, et je le savais par le sentiment quand je pensais à elles, et c’est pour cela que j’estimais mauvais tout ce qui était arrivé.
De ce jour jusqu’à la catastrophe de ma maladie, les destins me furent sévères. Ma lucidité courut des risques, et si j’avais fini par un crime (le crime, fut bien près de se consommer) les jurés probablement m’auraient absous. Les événements s’étaient précipités en rafale, et mes pauvres idées y tournoyaient comme des feuilles sèches. Je veux fidèle la relation que j’en fais après coup – on n’y cherchera donc pas une suite stricte.
J’avais décidé d’aller chez le prince Serge le soir même. La journée, je la passai chez moi… À la nuit, je reçus une carte postale de Stiébielkov, – trois lignes, me priant instamment de me rendre chez lui, le lendemain matin, pour affaires importantes… – Soit, on verra, nous avons le temps…
Il était déjà huit heures. Versilov, que j’attendais, n’était pas venu et ne venait pas. D’autre part, je ne pouvais pour le moment aller chez ma mère, et d’ailleurs je sentais que, de son côté, Versilov n’avait pas dû y paraître de tout le jour. Je sortis à pied. Chemin faisant, il me vint en tête de passer au cabaret d’hier. Versilov y était à la même place.
— Je savais que tu viendrais, dit-il, avec un sourire, – un sourire mauvais que depuis longtemps je n’avais pas vu sur son visage.
Attablé, je lui racontai les faits concernant Lise et le prince, mon histoire d’hier chez celui-ci après la séance de jeu, et je n’oubliai pas de mentionner mon gain. Il m’écouta, très attentif. Puis :
— Pauvre enfant ! il se peut qu’elle n’y gagne rien. Mais, probablement, cela n’aura-t-il pas lieu… quoiqu’il soit bien capable…
— Dites-moi, comme à un ami : vous saviez cela, vous l’avez pressenti ?
— Mon ami, qu’y pouvais-je ? Tout cela – c’est affaire à la conscience d’autrui, même ce qui concerne cette malheureuse fillette. Je te le répète : à la longue, je suis devenu discret. En cas de malheur, toutefois, je ne refuserais pas de venir en aide à quelqu’un, dans la mesure de mes forces, sous réserve que je comprisse quelque chose à ce qui se passe… Mais toi, mon petit, tu n’as rien soupçonné, de tout ce temps ?
— Comment avez-vous pu, m’écriai-je (et un flot de sang me montait à la face) – comment avez-vous pu tolérer ma présence, me parler, me serrer la main, si vous me soupçonniez – et vous m’en soupçonniez, je le vois ! – de connaître la liaison de ma sœur, moi qui recevais de l’argent de son amant !
— De nouveau, – affaire de conscience, avait-il souri. Et sais-tu, ajouta-t-il de son air équivoque, sais-tu si je n’avais pas peur, – comme toi, hier, dans un autre cas, – de perdre mon « idéal », et de trouver dans mon pétulant et honnête garçonnet une canaille ? Circonspect, je retardais le moment de la lumière crue. Pourquoi ne pas admettre en moi, au lieu de la paresse ou de la perfidie, quelque chose de plus innocent, même de bête, mais de plus noble ?… Et puis, que diable ! à quel titre serais-je si exigeant pour mon fils ?… Enfin, une conversion obtenue de vive force n’eût pas été pour moi d’un haut prix.
— Et Lise, la plaignez-vous, la plaignez-vous ?
— Je la plains beaucoup, mon cher. Où prends-tu que je doive être si insensible ?… Au contraire, je tâcherai de toutes mes forces… Eh bien, et toi, comment vont tes affaires ?
— Laissons mes affaires ; pour le moment, il n’y a pas de « mes affaires »… Dites, pourquoi doutez-vous qu’il se marie ? Hier il a été chez Anna Andréievna et a positivement ôté tout crédit… à cette pensée bête… que le prince Nicolas Ivanovitch avait conçue… de les fiancer. Il a refusé positivement.
— Quand cela ? Et de qui tiens-tu le renseignement ?
Quand je lui eus raconté tout ce que je savais :
— Hum… Alors cela se passait seulement une heure avant… avant une autre explication… Hum… oui, certainement, une entrevue à ce sujet a pu avoir lieu, entre eux… mais, que je sache, rien ne s’est dit ni d’un côté ni de l’autre… Oui, certainement, il suffit de deux mots pour s’expliquer. Mais je vais te faire une communication qui t’intéressera sûrement : – même si ton prince se fût avisé de lui demander sa main (et, en considération de Lise, j’aurais, entre nous soit dit, tâché d’empêcher ce mariage), Anna Andréievna se serait sûrement dérobée. Tu l’estimes et l’apprécies, n’est-ce pas ? C’est très gentil de ta part, et tu vas te réjouir de ce qui lui arrive : – mon cher, elle se marie, et moi, évidemment je bénirai l’union.
— Elle se marie ? Mais avec qui ? m’écriai-je, extrêmement étonné.
— Devine. Mais non, je ne veux pas te faire perdre ton temps : – avec le prince Nicolas Ivanovitch, ton cher vieux.
Je regardais de tous mes yeux.
— Il se peut qu’elle eût cette pensée depuis longtemps ; et j’imagine qu’elle l’a artistement polie sur toutes les facettes, continua-t-il avec nonchalance… Je présume que cela dut se passer juste une heure après la visite du prince Serge. Elle était tout simplement venue chez le prince et lui avait fait la proposition.
— Comment ! « elle lui avait fait la proposition » ? Vous voulez dire que c’est lui qui la lui a faite ?
— Oh, il en est incapable ! Elle, elle-même, et voilà pourquoi il est dans le ravissement. On dit que depuis il passe son temps à s’étonner que cette éventualité ne se fût pas présentée à son esprit. J’ai entendu dire qu’il était même quelque peu malade… de ravissement aussi, sans doute.
— Écoutez, vous dites cela d’un ton si railleur… Je ne peux presque pas y croire. Et comment a-t-elle pu s’offrir elle-même ? Qu’a-t-elle dit ?
— Sois sûr, mon ami, que je me réjouis de bon cœur, me répondit-il d’un ton congrûment sérieux. Il est vieux, d’accord ; mais il peut se marier, selon les lois et les usages, – et c’est encore l’affaire de la conscience d’autrui. Elle, elle est compétente. Quant aux termes qu’elle employa, je les ignore, mon ami. Sois sûr seulement, qu’elle a mené les pourparlers beaucoup plus dextrement que toi ou moi n’aurions su faire. Et, en somme, il n’y a dans l’aventure nul scandale : tout cela est très comme il faut au regard du monde. Assurément, elle désirait se faire une situation dans la société, mais aussi en est-elle digne. Crois-moi, elle a fait sa proposition d’une manière magnifique et excellente. C’est un type sévère, mon ami, une chanoinesse, comme tu la qualifiais un jour, « une demoiselle calme », comme je l’appelle depuis longtemps. Elle est presque sa pupille, tu le sais, et maintes fois elle a éprouvé ses bontés. Elle m’assurait depuis longtemps déjà qu’« elle le tenait en haute estime, le plaignait, sympathisait avec lui, etc. » – Bref, j’avais subi une préparation. Et j’ai été mis au fait officiellement, ce matin même, par mon fils, son frère, André Andréievitch, que tu ne connais pas, je crois, et que je vois juste deux fois par an. Il approuvait respectueusement sa démarche.
— C’est connu déjà ? Dieu, que je suis surpris !
— Non, on gardera la nouvelle secrète un certain temps… combien ? je ne sais pas au juste, – car je me tiens à l’écart.
— Mais. Catherine Nicolaïevna, maintenant… ? Cette complication n’est pas pour plaire à Bioring…
— Sur ce point, je n’ai pas de lumières spéciales… Quelle femme pourtant, cette Anna Andréievna ! Justement, hier matin, elle me demandait si j’aimais ou non Mme veuve Akhmakov. Te rappelles-tu, je te le racontais hier avec étonnement. Elle n’eût guère pu se marier avec le père si j’avais épousé la fille. Comprends-tu maintenant ?
— Mais est-il possible qu’Anna Andréievna supposât que vous… pouviez vous marier avec Catherine Nicolaïevna ?
— Évidemment oui, mon ami ; mais, du reste… mais, du reste, il me semble qu’il est temps que tu ailles où tu veux aller. Moi, vois-tu, j’ai toujours mal à la tête. Je vais faire jouer Lucie. J’aime la solennité de l’ennui… Je t’aime mon cher, mais adieu ; quand je souffre de la tête ou des dents, je suis avide de solitude.
Sur mon visage parut une ride de souffrance ; je crois maintenant qu’il souffrait alors de la tête, surtout de la tête…
— À demain, lui dis-je.
— Qu’est-ce que cela veut dire : à demain, et qu’est-ce qu’il y aura demain ? sourit-il de travers.
— J’irai chez vous, ou vous viendrez chez moi.
— Non, je n’irai pas te voir, et toi, tu accourras chez moi…
Je ne prêtai pas grande attention à l’expression méchante de son visage. Un pareil événement !…