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II

Ici je résume.

Il avait inopinément rencontré aux eaux Catherine Nicolaïevna dont le mari était presque mourant, du moins condamné par les médecins. Dès la première rencontre elle l’avait comme ensorcelé. C’était la « fatalité ». (Je ne peux me rappeler qu’il ait employé une seule fois dans son récit le mot « amour ».)

Et c’était bien une fatalité. Il ne l’avait pas voulu, « n’avait pas voulu aimer ». Il n’avait pas voulu cet esclavage de passion. Je le dirai maintenant : Catherine Nicolaïevna est un type rare de grande dame : – sincère et droite, – d’où, par contraste avec les autres porteuses de falbalas, son irrésistible succès dans le monde dès qu’elle y apparaissait, ce dont elle s’abstenait pendant des périodes assez longues. Versilov, au contraire, l’avait crue hypocrite et rouée, opinion qui ne la surprenait pas, disait-elle plus tard, parce que « l’idéaliste, quand il se heurte à la réalité, est enclin plus que les autres à supposer une vilenie ».

Oh ! il se peut qu’elle ait été coquette avec lui : l’éternel féminin n’abdique pas son rôle, au cœur même des femmes les plus pudiques… Il y eut rupture irrévocable. Il voulait, paraît-il, la tuer, – crise de violence qui se résolut en haine. Puis ce fut une étrange période : il s’imposa de se martyriser sous une discipline monastique, – oui : la même qu’emploient les moines. « Par sa pratique constante et méthodique, tu deviens libre. » Il avait ajouté que, chez les moines, la macération est une affaire sérieuse, parce que l’expérience millénaire l’a rendue une science. Le plus remarquable est qu’il ne s’était nullement imposé cette discipline pour se délivrer de Catherine Nicolaïevna, mais dans la pleine assurance que non seulement il ne l’aimait plus, – qu’il la haïssait. Il fut à ce point persuadé de sa haine que l’idée lui était venue de se marier avec la belle-fille de Catherine Nicolaïevna, cette Lydie que le prince Serge avait séduite et délaissée, il avait donc rendu irrésistiblement amoureuse de lui la pauvre idiote, procurant par cet amour un bonheur parfait aux derniers mois de sa vie. Pourquoi ne s’était-il pas plutôt rappelé maman, qui l’attendait toujours à Koenigsberg ? Il l’y oubliait tout à fait, ne lui envoyait nul argent, et ce fut Tatiana Pavlovna qui la tira de cette passe affreuse. Ce n’empêcha pas qu’il se rendit un beau jour chez maman lui demander la permission d’épouser Lydie, arguant que ce n’était pas une femme.

— Votre développement, la culture de votre âme, vous ont coûté une vie de souffrance et de lutte. À elle sa perfection n’a rien coûté. C’est de l’inégalité… La femme est en cela révoltante.

— La perfection ? Sa perfection ? Mais elle n’en a pas ! fit-il en haussant des sourcils étonnés. C’est la femme la plus ordinaire, c’est même une vilaine femme… Mais elle est forcée d’avoir toutes ces perfections.

— Pourquoi, forcée ?

— Plus on est puissant, plus on est tenu à la perfection, sentencia-t-il avec colère.

— Le plus triste est de vous voir, encore à présent, si tourmenté ! laissai-je échapper.

— Maintenant ? tourmenté ? moi ?

Un sourire doux, prolongé, pensif éclaira son visage et il leva un doigt comme pour une supputation. Ensuite, revenu à soi tout à fait, il saisit sur la table une lettre décachetée et la jeta devant moi.

— Lis ! Tu dois tout savoir… Pourquoi m’as-tu laissé remuer ces antiques bêtises ? On s’irrite le cœur.

Je ne puis exprimer mon étonnement. Cette lettre était d’elle, à lui écrite aujourd’hui, et il l’avait reçue à cinq heures. Je lus, presque tremblant d’émotion. Elle n’était pas longue, mais écrite avec une si touchante franchise, qu’en lisant je croyais la voir devant moi, elle, Catherine Nicolaïevna, et entendre ses paroles : elle confessait sa peur, le suppliait « de la laisser tranquille ». À la fin elle annonçait qu’effectivement elle se mariait avec Bioring. Jusqu’alors elle n’avait jamais écrit à Versilov.

Des explications qu’il me donna, voici ce que je compris :

Cette lettre lui avait été une révélation. Pour la première fois depuis deux ans il n’éprouvait pas de haine envers elle, lui qui, récemment encore « devenait fou » rien qu’en entendant parler de Bioring. « Au contraire, je lui ai envoyé ma bénédiction ; et de tout mon cœur », dit-il avec un accent profond.

J’étais dans le ravissement. Ainsi, tout ce qu’il renfermait en lui de passion tourmentée s’était effacé comme un songe. L’enchantement était rompu. Doutant encore de soi, il s’était empressé tantôt de venir chez maman : il entra au moment même où elle devenait libre, – mort le vieillard, qui la lui avait léguée. Cette coïncidence remua son cœur. Un peu plus tard il avait couru à ma recherche et je n’oublierai jamais cette immédiate pensée vers moi.

Je n’oublierai pas non plus la fin de cette soirée. Nous restâmes bien tard dans la nuit. À la réflexion, je comprends que ce qui m’avait le plus charmé, c’était une sorte de soumission devant moi, cet absolu abandon devant moi, si jeune ! « Ce fut une aberration, mais, sans cette aberration – qu’elle soit bénie ! s’écria-t-il, – je n’aurais peut-être jamais retrouvé dans mon cœur ma reine, ma martyre, ta mère. » Ces paroles, qui s’échappèrent avec impétuosité je les note surtout en vue de ce qui suivra. Mais alors il avait capté mon âme.

Je me rappelle que vers la fin nous étions très gais. Il avait fait apporter du champagne et nous bûmes à maman, à « l’avenir ». Oh, qu’il était plein de vie, et qu’il se préparait ardemment à vivre ! Mais ce n’est pas le vin qui nous rendait si gais : nous n’avions bu chacun que deux verres. Je ne sais pourquoi, mais vers la fin nous riions sans nous arrêter. On parlait maintenant de toute autre chose ; il narrait des anecdotes, j’en narrais. Nulle amertume dans nos rires ou nos récits. Nous étions gais. Il ne voulait pas me laisser partir : « Reste, reste encore ! » répétait-il, et je restais. Enfin je pris congé. Il sortit pour me reconduire : la soirée était superbe, – un gel léger.

— Dites : vous lui avez déjà envoyé la réponse ? avais-je involontairement demandé en lui serrant pour la dernière fois la main.

— Pas encore, mais qu’est-ce que cela fait ? Viens demain, viens au plus tôt… Et laisse définitivement Lambert et déchire le « document » au plus vite. Adieu !

Ayant dit, il s’en alla vivement ; j’étais resté sur place et dans un tel embarras que je n’avais pas osé le rappeler. L’expression « le document » m’avait troublé. Qui avait pu la lui fournir, sinon Lambert ? Je rentrai chez moi fort ému… une suggestion de deux ans se dissipe-t-elle comme un songe, comme une fumée ?

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