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I

Son angoisse européenne me paraît quelque chose de supérieur à n’importe quelle forme d’activité pratique (établissement d’une voie ferrée, par exemple). Son amour de l’humanité je le considère comme sincère, comme aussi son amour – un peu fantasque peut-être – pour maman. À l’étranger, dans « l’angoisse et le bonheur », et j’ajouterai dans une solitude de moine (ce renseignement particulier je l’obtins plus tard de Tatiana Pavlovna), il s’était tout à coup rappelé maman – et spécialement « ses joues creuses » et l’avait donc envoyé chercher.

— Mon ami, j’avais compris, que mon dévouement à l’idée ne m’affranchissait pas du devoir de faire dans ma vie ne fût-ce qu’une personne pratiquement heureuse.

— Est-ce une pensée aussi livresque qui vous a déterminé ? demandai-je, perplexe.

— Elle n’est pas livresque. Si je n’avais pas aimé ta mère, je ne l’aurais pas fait venir, non ; j’aurais « rendu heureux » un allemand ou une allemande quelconque, que j’aurais eu sous la main. Après tout, l’idée, même sous sa forme impersonnelle, ne serait pas si mauvaise. Jusqu’alors je ne comprenais pas du tout que j’aimais ta mère. Quand je vivais avec elle je me divertissais de sa beauté et ensuite je vagabondais. C’est en Allemagne seulement que j’ai compris que je l’aimais. Cela avait commencé par ses joues creuses. Il y a chez presque tout le monde, des souvenirs dont on ne passe jamais l’inspection et qui vivent tapis. Mais qu’on en exhume un, ils arrivent à fleur de conscience, par grappes. Ainsi, tandis que j’attendais Sonia, renaissaient mille détails de notre vie commune. Me tourmentait surtout le souvenir de sa perpétuelle soumission devant moi ; sans cesse elle s’estimait inférieure sous tous les rapports, et imagine-toi, même au point de vue physique. Elle rougissait lorsque je regardais ses mains ; à la vérité, elle ne les a pas aristocratiques. D’ailleurs elle avait honte d’elle toute, – et moi qui l’aimais pour sa beauté ! Elle était devant moi timide jusqu’à la sauvagerie. En un mot, elle se jugeait quelque chose de méprisable, d’indécent presque. Me prenait-elle encore pour son seigneur ? Non, pourtant… Au temps encore de sa beauté, lorsque j’exigeais qu’elle se parât, comme elle était malheureuse ! Elle comprenait qu’elle ne pourrait jamais devenir une dame et qu’un costume inaccoutumé la rendrait seulement ridicule. Elle comprenait que toute femme doit avoir son costume, ce que des milliers, des centaines de milliers de femmes ne comprendront jamais, ravies seulement de pouvoir être habillées à la mode. Elle craignait l’ironie de mon regard, voilà ! Mais il m’était surtout pénible de me rappeler les yeux profondément étonnés que souvent je surprenais fixés sur moi ; j’y voyais la complète compréhension de l’avenir qui l’attendait, ce qui m’était douloureux, quoique je parusse traiter tout cela d’un peu haut. Et, tu sais, elle n’a pas toujours été farouche comme à présent ; jeune, elle aimait assez bavarder et rire, naturellement dans son milieu, – avec des servantes, par exemple ; et comme elle tressaillait lorsque je la surprenais rire ! avec quelle peur elle me regardait ! Une fois, – c’était, il est vrai, à la veille de la séparation, – j’étais entré dans sa chambre et je l’avais surprise accoudée à une petite table et méditante. Il ne lui arrivait presque jamais de rester ainsi à ne rien faire. Depuis longtemps je ne l’avais plus cajolée. M’approchant d’elle à pas de velours, je l’embrassai. Elle se leva précipitamment, et je n’oublierai jamais l’allégresse qui s’épanouit sur son visage ; soudain elle rougit, décontenancée, et dans ses yeux devenus tristes, sais-tu ce que je lus : « Tu m’as fait une aumône… » Et, elle se prit à sangloter nerveusement prétextant que je l’avais effrayée. Ces souvenirs sont très pénibles mon ami. De même dans l’œuvre des grands artistes on voit de ces scènes dont pendant toute la vie on se ressouvient avec un serrement de cœur : ainsi le dernier monologue d’Othello, ou Onièguine aux pieds de Tatiana, ou la rencontre du forçat évadé et de l’enfant près du puits, dans les Misérables. Oh ! avec quelle impatience convulsive, j’attendais Sonia. Je rêvais d’un tout nouveau programme de vie ; je rêvais de supprimer méthodiquement en son âme cette peur permanente de moi, de lui expliquer sa valeur et tout ce par quoi elle me dépasse. Oh ! je ne savais que trop déjà que je commençais à aimer ta mère dès que l’on se séparait, pour redevenir froid dès notre réunion. Mais ce n’était pas cela alors, ce n’était pas cela…

— Et quand vous vous êtes rencontrés ?

— Alors ? Mais alors, il n’y eut pas de rencontre du tout. Elle était arrivée à Koenigsberg, et elle y resta ; et moi, j’étais sur le Rhin, dans une ville d’eaux, où je restai de mon côté, lui ayant ordonné de m’attendre. Nous nous vîmes beaucoup plus tard, oh ! beaucoup plus tard, lorsque j’allai lui demander la permission de me marier…

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