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I

Le lendemain, à dix heures, au moment où je me préparais à partir, apparut Daria Onésimovna. Je lui demandai joyeusement si elle venait de sa part ? Non, – mais de la part d’Anna Andréievna ; quant à elle, Daria Onésimovna, « elle était partie de la maison à l’aube ».

— De quelle maison ?

— Mais de la même, de celle d’hier. L’appartement d’hier, celui de l’enfant, est loué maintenant à mon nom et c’est Tatiana Pavlovna qui paie…

— Hé, cela m’est égal ! interrompis-je. Lui, du moins, il est à la maison ? Je le trouverai ?

Et, pour mon étonnement, elle m’apprit qu’il était sorti avant elle, – et, par conséquent, « avant l’aube ».

— Mais il sera rentré depuis…

— Non, sûrement il n’est pas revenu et peut-être ne reviendra-t-il point, dit-elle en me regardant de ce même œil inquisiteur dont elle m’avait agacé lors de ma maladie.

De nouveau, – leurs cachotteries et leurs simagrées : évidemment ces gens ne pouvaient vivre sans mystères ni ruses.

— Pourquoi avez-vous dit qu’il ne reviendrait pas ? Qu’entendez-vous par là ? Il est allé chez maman – voilà tout !

— Je n… ne sais pas.

— Mais vous-même, pourquoi êtes-vous venue ?

Elle sortait de chez Anna Andréievna, laquelle m’attendait tout de suite, sinon « il serait tard ».

Cette nouvelle me mit hors de moi :

— Pourquoi tard ? Je ne veux pas y aller et je n’irai pas ! Je ne me laisserai plus berner. Je me moque de Lambert, dites-le-lui et que si elle m’envoie Lambert, je le chasserai à coups de pied.

Daria s’effraya terriblement.

— Oh, non, fit-elle en joignant des mains implorantes, attendez avant de vous emporter ainsi. L’affaire est grave ; pour vous-même très grave ; pour eux aussi ; et pour André Pétrovitch ; et pour votre maman : pour tous… Allez voir Anna Andréievna tout de suite, car elle ne peut plus attendre… je vous l’assure sur mon honneur… et ensuite vous prendrez une décision.

Je la regardais avec étonnement et répugnance.

— Sottises ! il n’y aura rien, je n’irai pas ! repris-je avec entêtement et hostilité : à présent – tout est changé ! Mais pouvez-vous comprendre cela ? Adieu, Daria, je n’irai pas, – exprès ; je ne vous interrogerai pas, – exprès. Je ne veux pas pénétrer vos énigmes.

Mais comme elle ne s’en allait pas, j’attrapai ma pelisse et mon chapeau et sortis, la laissant au milieu de la chambre.

(Il n’y avait dans ma chambre ni lettres ni papiers d’aucune sorte, et je ne me donnais même pas la peine de la fermer à clef en sortant.)

Avant que j’eusse gagné la porte de la rue, Pierre Hippolytovitch, sans chapeau et en petite tenue m’arrêta.

— Arcade Macarovitch ! Arcade Macarovitch !

— Qu’est-ce ?

— Vous ne donnez pas d’ordres avant de sortir ?

— Non.

Il me regardait d’un regard perçant et avec une visible inquiétude.

— À propos de l’appartement, par exemple ?

— Quoi ? à propos de l’appartement ? N’avez-vous pas reçu l’argent du terme ?

— Mais non, je ne parle pas d’argent, fit-il avec un long sourire et continuant de me fouiller du regard.

— Mais que vous arrive-t-il à tous ? criai-je à la fin, presque avec emportement : vous, que désirez-vous ?

Il se tut quelques secondes, comme attendant toujours quelque chose.

— Eh bien, vous donnerez des ordres plus tard, puisque vous n’y êtes pas disposé, balbutia-t-il, souriant encore plus longuement ; allez ; moi aussi je vais à mon emploi.

Je n’omets rien de ce galimatias, parce que chaque trait prendra son importance. Ils me déroutaient tous alors, – c’est vrai. Je m’irritais de percevoir dans leurs propos ces ambiguïtés qui m’horripilaient, car elles me rappelaient le passé. Mais je continue.

Versilov, en effet, était sorti de très bonne heure. « Naturellement, il est chez maman », continuais-je à me persuader. Je n’ai pas interrogé la nounou, une vieille bête, et, sauf elle, il n’y avait personne dans l’appartement. Je courus chez maman, et avec une telle impatience, qu’à mi-chemin je sautai dans une voiture.

Il n’avait pas paru chez elle depuis hier au soir. Avec maman il n’y avait que Tatiana Pavlovna et Lise. Lise, dès mon apparition, s’apprêta à s’en aller.

Elles se tenaient toutes en haut, dans mon « cercueil ». En bas, dans le salon, se trouvait le corps de Macaire Ivanovitch ; auprès, un vieillard lisait les psaumes. Sans rien décrire de ce qui ne se rapporte pas à l’affaire, je ferai pourtant observer que la bière, déjà prête dans la même chambre, était tendue de somptueux velours, luxe qui concordait mal avec la personne et les convictions du vieillard ; mais on s’était conformé au désir pressant de maman et de Tatiana Pavlovna.

Certes, je ne m’attendais pas à les trouver gaies ; mais l’angoisse convulsive que je lus dans leurs yeux, me frappa : sûrement elle n’avait pas pour cause le seul défunt.

Tendrement j’embrassai ma mère, et aussitôt m’enquis de lui. Dans le regard de maman instantanément étincela une curiosité inquiète. Je l’informai : nous étions restés ensemble jusqu’à une heure fort tardive, mais ce matin il avait quitté la maison, dès l’aube, encore qu’il m’eût invité, en me quittant, à venir le voir aujourd’hui le plus tôt possible. Maman ne répondit rien, mais, à la dérobée, Tatiana Pavlovna me menaça du doigt.

— Adieu, frère, jeta Lise, en sortant précipitamment.

Je la rejoignis dans l’escalier.

— Je savais que tu comprendrais et que tu descendrais, chuchota-t-elle.

— Lise, qu’y-a-t-il ?

— Je ne sais pas moi-même. Mais il y a quelque chose, et même beaucoup. Sans doute, le dénouement de « l’éternelle histoire ». Il n’est pas venu et elles ont sur lui des renseignements. On ne te racontera rien ; n’interroge donc pas, si tu es intelligent. Je n’ai pas interrogé non plus. Maman est accablée. Adieu.

Elle avait ouvert la porte. Je m’élançai dans le vestibule :

— Lise, et toi-même n’as-tu pas quelque chose ?

Son air abattu et désespéré me perça le cœur. Elle eut un regard non seulement furieux, mais presque féroce, sourit amèrement et agita la main.

— S’il était mort, il faudrait rendre grâce à Dieu ! et elle disparut.

Elle parlait du prince Serge Pétrovitch. Je remontai triste et surexcité. « L’éternelle histoire ! Quelle éternelle histoire ? » pensai-je, et voilà que subitement l’envie impérieuse me prit de leur faire connaître une partie au moins de mes impressions au sujet de sa confession de cette nuit, et aussi cette confession même. « Elles pensent du mal de lui… Qu’elles sachent donc tout ! »

Je commençai sans maladresse, et captai aussitôt toute leur curiosité. Pour cette fois, Tatiana Pavlovna humait mes paroles ; maman restait plus réservée, mais un léger sourire, beau, quoiqu’absolument désespéré, parut sur son visage et ne le quitta presque plus de tout le récit. Je parlais donc, tout en me sachant incompréhensible pour elles. Tatiana Pavlovna, par extraordinaire, ne me cherchait pas noise, ne critiquait pas mon exactitude. De temps en temps elle serrait les lèvres et fermait les yeux comme faisant effort pour comprendre. Parfois il me semblait que mes écouteuses saisissaient tout, mais ce ne pouvait pas être. Je parlais, par exemple, de ses opinions, et principalement de son enthousiasme d’hier, de son enthousiasme pour maman, de son amour pour maman, dont il avait baisé le portrait… Entendant, elles échangèrent un rapide regard ; maman était devenue toute rouge. Ensuite… ensuite, naturellement, je ne pouvais pas, devant maman, toucher le point capital, c’est-à-dire la rencontre avec elle et tout le reste, surtout sa lettre d’hier et comment Versilov avait été ressuscité par cette lettre : de sorte que tous ses sentiments d’hier, dont je pensais faire tant de plaisir à maman, restèrent incompris, mais pas par ma faute, car tout ce qui pouvait se raconter, je l’avais raconté, très bien. J’avais terminé dans un désarroi complet : leur silence ne s’interrompait pas et je me trouvais mal à l’aise.

— Sûrement, il est revenu maintenant, ou peut-être reste-t-il chez moi à m’attendre, fis-je en me levant.

— Va, va ! approuva Tatiana.

— Tu es allé en bas ? me demanda maman à mi-voix comme nous nous disions adieu.

— Oui. J’ai salué sa dépouille, et j’ai prié pour lui. Quelle face calme et belle, maman ! Merci, maman, de n’avoir pas économisé le velours. Cela m’avait paru singulier d’abord, mais j’ai reconnu aussitôt que j’aurais fait de même.

— Tu iras demain à l’église ? demanda-t-elle et ses lèvres tremblèrent.

— Comment donc, maman ! Je viendrai aujourd’hui déjà pour les prières, et je reviendrai encore… D’ailleurs, c’est demain l’anniversaire de votre naissance, maman, mon amie chérie !

Je sortis assez péniblement étonné : comment peut-on demander si j’assisterai ou non au service funèbre ? Et alors, combien plus doit-on douter qu’il y assiste, lui !

Je savais que Tatiana Pavlovna me poursuivrait : je m’arrêtai donc devant la porte ; mais elle, m’ayant rejoint, me poussa dans l’escalier, sortit après moi et ferma.

— Ainsi, Tatiana Pavlovna, vous n’attendez André Pétrovitch ni aujourd’hui, ni demain ? Je suis effrayé…

— Tais-toi. La grande affaire que tu sois effrayé ! Pis : qu’est-ce que tu as passé dans le récit de toutes ces fadaises d’hier ?

Je ne trouvai nécessaire de rien cacher et, presque irrité contre Versilov, je parlai de la lettre de Catherine Nicolaïevna et de l’effet produit, c’est-à-dire de sa résurrection à une nouvelle vie. À ma surprise, le fait ne l’étonna nullement, et je devinai qu’elle le connaissait.

— Mais tu mens ?

— Non, je ne mens pas.

Tiens, sourit-elle d’un air ironique : – il a ressuscité ! Cela aussi peut lui arriver. Est-ce vrai qu’il baisât le portrait ?

— C’est vrai, Tatiana Pavlovna.

— Il le baisait avec sincérité ?

— Est-ce qu’il feint jamais ? C’est honteux, Tatiana ! Vous avez une âme dure, une âme de femme.

J’avais parlé avec emportement, mais elle semblait ne pas entendre ; elle s’arrêtait de nouveau à réfléchir, malgré le grand froid de l’escalier. J’avais ma pelisse et elle était en robe.

— Je t’aurais confié une affaire, mais c’est dommage, tu es trop bête, fit-elle enfin avec mépris et ennui. – Écoute, va chez Anna Andréievna et vois ce qui se passe là-bas… Mais non, n’y va pas, tu n’es qu’un lourdaud ! Va-t’en ! Qu’as-tu à rester là comme une borne ?

— Je n’irai pas chez Anna Andréievna. Anna Andréievna, pourtant, m’a envoyé chercher.

Elle était sur le point de rentrer, et elle avait déjà ouvert la porte ; elle la referma de nouveau.

— Pour rien au monde je n’irai chez Anna Andréievna ! répétai-je avec un plaisir méchant ; – je n’irai pas, parce que vous venez de m’appeler lourdaud, alors que je n’ai jamais été aussi perspicace qu’aujourd’hui. Toutes vos affaires, je les vois sur la paume de ma main… Je n’irai tout de même pas chez Anna Andréievna !

— Je le savais bien ! s’écria-t-elle et, continuant à réfléchir : On va l’étrangler dans un nœud coulant !

— Anna Andréievna ?

— Imbécile !

— Mais alors, de qui parlez-vous ? De Catherine Nicolaïevna ? Quel nœud coulant ?

Tatiana Pavlovna me perça du regard.

— Toi, que fais-tu là-dedans ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint. Quelle part y prends-tu ? J’ai entendu dire quelque chose de toi, prends garde !

— Écoutez, Tatiana Pavlovna, je vous révélerai un secret terrible, mais pas tout de suite, je n’ai pas le temps : demain, en tête à tête ; mais, en revanche, dites-moi aujourd’hui toute la vérité et quel est ce nœud coulant…, car je tremble…

— Je me moque de tes frissons ! s’écria-t-elle. Quel secret encore veux-tu me confier demain ? Est-ce que vraiment tu sais quelque chose ? et son regard inquisiteur revint sur moi. – Tu lui as juré toi-même que Kraft avait brûlé la lettre.

— Tatiana Pavlovna, je vous répète, ne me tourmentez pas, continuais-je, sans répondre à sa question, car j’étais hors de moi : – faites attention, Tatiana, il peut survenir un malheur encore plus grand, du fait que vous me cacheriez quelque chose… Il était hier dans la résurrection la plus complète !

— Hé, va-t’en, bouffon ! Toi-même es amoureux comme un pierrot : – le père et le fils sur le même gibier ! Pouah ! les impudents !

Elle s’éclipsa, me fermant la porte au nez. Mis en fureur par son insolence et ce cynisme où peut seule atteindre une femme, je sortis en courant et passai chez lui : – de nouveau la nounou me répondit qu’il n’était pas rentré.

— Mais ne viendra-t-il pas ?

— Dieu le sait !

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