I
Au bout de neuf jours, je me réveillai, – ressuscité, mais corrigé, non point. Ma résurrection restait, d’ailleurs, toute animale, – et, gisant, horriblement faible, sur le lit de Versilov, je ne pouvais certes me formuler mon dessein de toujours, mais je le sentais vivre en moi ; et ce dessein était tel : m’éloigner d’eux à jamais. Non que je voulusse me venger de personne : – je voulais simplement ma force indépendante d’eux tous et du monde entier. Et, ironie, voilà que je me réconciliais avec tout le monde, ou presque. Mais je parviendrais à rompre les liens de cette réconciliation même.
En attendant je me taisais, et, m’astreignant à ne réfléchir à rien, du moins j’observais les êtres familiaux. Leur parti pris était évident de ne pas m’interroger, et l’on ne m’entretenait que de sujets futiles… Je voyais Lise plus rarement que maman, bien qu’elle vînt à mon chevet deux fois par jour. De leurs conversations et de leur physionomie, je conclus que souvent des affaires personnelles la retenaient hors de la maison. Cette idée seule de la possibilité d’affaires personnelles m’était pénible… Tatiana Pavlovna venait aussi me voir presque chaque jour, et sans se montrer très tendre, du moins ne m’injuriait-elle plus, – discrétion qui m’agaçait si fort que je lui dis tout brutalement :
— Vous, Tatiana Pavlovna, quand vous n’injuriez pas, vous êtes bien ennuyeuse…
— Soit, je ne viendrai plus chez toi, – et elle était partie.
J’étais enchanté : – une de moins !
En outre, je persécutais maman, m’énervais contre elle. J’avais un énorme appétit ; et je m’en autorisais pour gronder quand un plat arrivait en retard (en réalité cela ne se produisait jamais). Maman ne savait comment me satisfaire. Elle m’avait apporté la soupe et commençait, comme d’habitude, à me faire manger elle-même. Moi, tout en avalant, je ne cessais de murmurer. Et tout à coup j’eus du dépit de ma lâcheté. « Elle est la seule peut-être que j’aime et je la tourmente. » Mais, ma méchanceté ne se calmant pas, le sentiment de cette méchanceté me fit pleurer soudain, et elle, la pauvre, pensait que ce fût d’attendrissement : – elle se pencha vers moi et se mit à m’embrasser. J’en pris mon parti, mais, en cette minute, je la haïssais. Certes, j’ai toujours aimé maman ; et, en cette même minute brève où je la haïssais, je l’aimais encore : – mais l’être qu’on aime le plus, on l’offense avant tout autre.
J’exécrais spécialement le docteur. C’était un jeune homme orgueilleux, rogue, sans politesse. Je le supportai longtemps, mais une fois, à brûle-pourpoint, je lui déclarai, devant tous les nôtres réunis, qu’il venait en vain, que je guérirais fort bien sans son concours, que d’être matérialiste l’avait rempli de préjugés, d’où son incapacité à comprendre que la médecine n’a jamais par elle-même guéri personne, qu’enfin selon toute probabilité il n’était qu’un ignare « comme tous ces théoriciens et spécialistes qui, ces derniers temps, ont si audacieusement levé le nez chez nous. » Le docteur se trouva très offensé (par cela seul il montra ce qu’il était). Cependant il continuait ses visites. Je déclarai alors à Versilov que si ce fâcheux persistait à paraître, je lui dirais des choses dix fois plus désagréables encore.
— Dix fois plus, objecta Versilov, c’est trop. Deux fois plus, je ne vois même pas comment tu y réussirais.
Je fus content qu’il eût remarqué les termes de la mercuriale dont j’avais secoué ce personnage.
Voilà un homme ! (Je parle de Versilov.) Lui seul fut cause de tout, – eh bien ! il restait le seul contre qui je ne me fâchasse pas. Ce n’est pas tant sa conduite à mon égard qui me rapprochait de lui, que le besoin que nous ressentions d’explications réciproques… et la notion, précisément pour cela, que mieux vaudrait ne jamais s’expliquer. Quel agrément de rencontrer, en pareil cas, un homme intelligent. Brièvement il m’avait parlé des lettres à moi adressées par le prince Serge et par Zerstchikov. Ayant décidé de me taire, je me bornai à lui poser deux ou trois questions. Il me répondit avec précision, sans paroles superflues et, ce qui vaut mieux encore, sans étalage de sentimentalité. J’avais horreur des démonstrations sentimentales.
Sur Lambert, je me tais, mais le lecteur a sans doute deviné que je pensais beaucoup trop à lui. Dans le délire, je parlais de lui parfois. Je compris bientôt que tout ce qui le touchait était resté trouble même pour Versilov. J’en fus heureux et ma peur passa. Je me trompais pourtant, comme je l’ai reconnu plus tard à mon grand étonnement : il était, en effet, déjà venu prendre de mes nouvelles ; mais Versilov ne m’en avait rien dit ; et j’avais conclu que j’étais à jamais perdu pour Lambert. Dire que je pensais souvent à lui, c’est peu dire. J’y pensais non seulement sans dégoût, non seulement avec curiosité, mais même avec sympathie, comme s’il eût correspondu aux nouveaux sentiments nés en moi. Je me promis d’examiner cette question Lambert avant toute autre… quand je me déciderais à réfléchir. J’attirerai l’attention sur une bizarre lacune : j’avais tout à fait oublié le lieu de sa demeure. La chambre, Alphonsine, le bichon, le corridor, je me rappelais tout : j’aurais pu dessiner décor et acteurs, mais aurais été fort empêché de mettre sous mon dessin un nom de rue. Le plus étrange c’est que je ne me rendis compte de cela que le troisième ou quatrième jour de ma pleine conscience : quand j’eus enfin donné à mon esprit licence de réfléchir au cas Lambert.
Telles furent donc mes premières sensations. Peut-être portent-elles sur des choses futiles ; mais les choses importantes, ce n’est qu’ultérieurement qu’elles se formulèrent en moi, et non dans le temps que je me fâchais parce qu’on tardait à m’apporter un bouillon. Oh ! je me rappelle comme tout m’était triste alors, et comme je me sentais triste, surtout, quand je restais longtemps seul. Et eux, ayant enfin compris combien leur présence, d’autre part, m’agaçait, avaient pris le parti de me laisser seul de plus en plus…