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I

… Où ? Chez Lambert.

À présent même que je peux tout peser, je suis incapable de me représenter l’affaire dans sa suite logique. Naturellement, je devais m’égarer dans le chaos de mes idées. Il est vrai, un sentiment supérieur dominait tout ; mais… dois-je l’avouer ? D’autant plus que je ne suis pas sûr…

J’entrai au pas de course chez Lambert, et les effrayai, lui et son Alphonsine, de mon impétuosité.

D’ailleurs, les français, et je dis les plus dévoyés, les plus crapuleux, ont toujours, dans leur intérieur, la superstition d’une sorte de décorum… Je dois dire, d’ailleurs, que Lambert ne tarda pas à s’éjouir de me voir chez lui, de me posséder enfin. Il ne pensait, nuit et jour, qu’à cette conjoncture. Oh, comme il avait besoin de moi ! Et, quand il avait perdu presque tout espoir, voilà que j’arrive spontanément, et dans le plus favorable état de folie.

— Lambert, du vin ! Buvons ! Tapageons ! Alphonsine, où est cette guitare ?

Je ne décris pas la scène, c’est inutile. Nous bûmes et je lui racontai tout. Il écouta avidement. Nul crime n’était assez reluisant pour mon ambition. Primo, nous devions convoquer chez nous Catherine Nicolaïevna par une lettre où nous parlerions évasivement d’un individu venu de Moscou.

— Parfait ! approuvait Lambert.

— Deuxièmement, nous lui envoyons la copie in-extenso de son « document » pour qu’elle voie que ce n’est pas de la plaisanterie.

— Parfait ! approuvait Lambert, qui criblait Alphonsine de coups d’œil.

— Troisièmement, j’amène Versilov.

— Versilov aussi ? Parfait ! approuvait Lambert. On peut.

— Non seulement on peut ! mais il faut, avais-je crié. Indispensable ! C’est pour lui que tout cela se fait ! expliquais-je en buvant à lampées. (Nous avions tous les trois le verre en main ; mais il me semble que je vidai à moi tout seul la bouteille entière de champagne et qu’eux, ils faisaient semblant de boire.) Versilov et moi, resterons dans une pièce voisine. Lambert, il faut se procurer une autre chambre ! Et lorsqu’elle consentira à tout, à la rançon-argent, et à une autre rançon, une rançon-nature, car elles sont lâches toutes, alors Versilov et moi sortirons et la convaincrons de sa lâcheté, et Versilov, devant son ignominie, guérira du coup et la chassera à coups de pied. Mais il y faut encore Bioring, – qu’il la voie aussi ! avais-je ajouté en délire.

— Non, il ne faut pas de Bioring, se permit d’objecter Lambert.

— Il faut un Bioring ! il en faut un ! vociférai-je. Tu ne comprends rien, Lambert, parce que tu es sombrement bête ! Il faut que le scandale se répande dans le grand monde. De la sorte, nous nous vengerons du grand monde aussi… Et qu’elle soit châtiée ! Lambert, elle te donnera une lettre de change… De l’argent, je n’en ai pas besoin : je cracherai sur l’argent et toi, tu te baisseras et le fourreras dans tes poches, pêle-mêle avec mes crachats.

— Parfait ! approuvait Lambert en clignant vers Alphonsine. Mais… dis-tu tout cela sérieusement ?…

— Lambert ! Elle est en adoration devant Versilov, je m’en suis convaincu tout à l’heure.

— Mon vieux, tu es malin d’avoir vu tout cela : je ne t’aurais jamais cru si bon espion et si intelligent ! (Il disait pour me flatter.)

— Tu mens, français, je ne suis pas espion, mais je suis très intelligent. Et sais-tu, Lambert, elle l’aime ! continuais-je, m’évertuant à tout raconter, – et, malgré ça, elle ne se mariera pas avec lui, parce que Bioring… est dans la garde, et que Versilov… n’est qu’un homme généreux et ami de l’humanité, donc, selon eux, un personnage ridicule – et rien de plus ! Oh, elle comprend cette passion et elle s’en réjouit, fait la coquette, l’enjôle, mais rien ne sera ! C’est… une femme, c’est… une vipère ! Toute femme est… vipère, et toute vipère… est femme ! Il faut le guérir ; il faut arracher le voile : qu’il voie ce qu’elle est et il guérira. Je l’amènerai chez toi, Lambert !

— Parfait ! approuvait Lambert.

Il mettait tous ses soins à ne me contredire par la moindre objection, et à me faire boire. Son manège était si grossièrement évident que je ne pouvais pas ne le pas remarquer, même, alors. Mais je ne pouvais plus m’en aller : je buvais toujours et je parlais et finalement voulais tout dire. Lorsque Lambert alla chercher une deuxième bouteille, Alphonsine gratta sur la guitare un air espagnol. Je faillis pleurer.

— Lambert, est-ce que tu sais bien tout ? exclamai-je avec un sentiment profond. Il faut absolument sauver cet homme : autour de lui… c’est le sortilège. Si elle s’était mariée avec lui, le matin de la première nuit, il l’aurait chassée ignominieusement : – cela arrive. Parce qu’un amour si exaspéré et si féroce, un amour qui vous serre à la gorge comme un nœud coulant, qui vous travaille le sang comme une maladie, un tel amour, une fois satisfait, ne vous laisse que dégoût et haine, envie de détruire et d’écraser. Connais-tu l’histoire d’Abisag, Lambert ? L’as-tu lue ?

— Non, je ne me souviens pas ; un roman ? balbutia Lambert.

— Tu ne connais rien, Lambert ! Tu es ignorant à n’en plus finir… Mais je m’en moque. Oh, il aime maman ; il baisait son portrait. Il chasserait l’autre le lendemain matin et se réfugierait chez maman ; mais il serait déjà tard : et c’est pourquoi il faut le sauver dès à présent…

À la fin je me mis à pleurer amèrement, mais je continuais à jacasser et à boire. Détail caractéristique : de toute la soirée Lambert ne s’enquit pas une seule fois du « document ». Quoi de plus naturel pourtant que de le réclamer, puisqu’on était sur le point de s’en servir ? Nous disions seulement ce qu’il fallait faire ; mais où et quand nous le ferions, – nous n’en avions pas touché mot ! Il m’approuvait et œilladait Alphonsine, – rien de plus ! Naturellement, je voyais ces manigances sans les interpréter ; dans l’état où j’étais…

Je finis par m’endormir chez lui, sur le sofa, tout vêtu. Il était très tard quand je me réveillai. Je me souviens que, m’étant réveillé, j’étais resté étendu, faisant semblant de dormir et m’efforçant de prendre une idée nette de la situation. Mais Lambert ne se trouvait plus dans la chambre : il était parti. Dix heures ; le poêle pétillait, tout comme l’autre fois, quand, après la nuit dans la neige, j’avais fait mes débuts chez Lambert. Mais derrière le paravent, Alphonsine veillait sur moi : deux fois elle se montra et me regarda attentivement : mais chaque fois je fermai les yeux et feignis le sommeil. Je sentais avec terreur l’absurdité, et la vilenie de ma confession nocturne à Lambert, et quelle imprudence j’avais commise en venant chez lui. Mais, du moins, le document était toujours sur moi, solidement cousu ; je le tâtai : il était là ! Donc je n’avais plus qu’à me lever et prendre la porte. Et je n’aurais même pas à avoir honte devant Lambert : peut-on avoir honte devant un malandrin de cet acabit ?

Mais j’avais honte devant moi-même ! J’étais mon propre juge et… Oh, Dieu ! que se passait-il dans mon âme ? Qu’on le sache donc ! Ce n’était pas pour sauver l’insensé Versilov et le rendre à maman que je voulais déshonorer Catherine Nicolaïevna et me préparais à être témoin d’un stupre (avec Lambert, – pouah !), mais… parce que j’étais amoureux moi-même, et que j’étais jaloux ! De qui, jaloux : de Bioring, de Versilov ? Le sais-je ? De ceux qu’elle regardera au bal, à qui elle parlera, tandis que je me tiendrai dans un coin, honteux de moi-même… Oh, boue !

Ainsi, la vilenie de mes motifs que j’ai tue longtemps, je la confesse donc, – mais avec réticence… Mon aveu, en effet, ne me calomnie-t-il pas ? Il semble bien que ma haine de la nuit dernière fût celle d’un irresponsable, et j’ai déjà dit dans quel chaos pataugeaient mes idées… Mais je ne veux pas exagérer en sens inverse. Une partie des bas sentiments dont je m’accuse était, certes, en moi ; l’alcool n’en fut que le réactif.

Dégoûté de moi, mais avec la ferme intention de tout réparer, je sautai à bas du canapé. Aussitôt Alphonsine manifesta sa présence. Saisissant ma pelisse et mon chapeau, je lui enjoignis de dire à Lambert que toutes mes paroles d’hier n’étaient que divagation ou plaisanterie, que j’avais calomnié une femme, et que je lui consignais ma porte, à lui, Lambert. Je fis cette déclaration hâtivement en français et naturellement de façon très embrouillée. À mon étonnement, Alphonsine avait parfaitement compris ; et, chose plus étonnante, elle paraissait ravie.

— Oui, oui, acquiesçait-elle : – c’est une honte ! Une dame… Oh, vous êtes généreux, vous ! Soyez tranquille, je ferai voir raison à Lambert…

Un changement si inopiné dans ses sentiments et, par conséquent, peut-être dans ceux de Lambert, eût dû me paraître louche. Mais je sortis sans rien dire. J’étais bien capable de raisonner ! Oh, peu après, j’ai compris, mais il était déjà trop tard… Je m’arrêterai ici et expliquerai d’avance l’infernale machination.

Voici.

Dès ma première entrevue avec Lambert, alors que je dégelais dans son appartement, je lui avais raconté (imbécile !) que le document était cousu à ma poche ; puis je m’étais endormi sur son canapé, et Lambert avait immédiatement palpé ma poche et s’était convaincu qu’en effet un papier y était cousu. Il avait en d’autres circonstances renouvelé cette vérification : ainsi, par exemple, pendant le dîner chez les tatars, il m’avait, je m’en souviens, enlacé. Moi, comme un nigaud, je m’imaginais qu’il m’invitait avec tant d’insistance uniquement pour me décider à agir de concert avec lui ! Hélas ! il m’invitait pour toute autre chose ! Il m’invitait pour m’enivrer à mort et s’emparer du document !

Ainsi précisément venaient-ils d’agir cette nuit. Alphonsine avait coupé la poche. Ayant enlevé la lettre Akhmakov, mon document de Moscou, ils lui avaient substitué un papier de même consistance et de même format. Alphonsine avait recousu pli et doublure. Et moi, ne m’étant douté de rien, je restai convaincu pendant un jour et demi que je détenais le sort de Catherine Nicolaïevna. Ce vol du document eut des conséquences tragiques.

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