I
Ainsi la journée se terminait par une catastrophe. Restait la nuit. Or, voici ce que je me suis rappelé de cette nuit-là.
Elle était claire, calme et froide. Je me hâtais, courais presque, mais pas vers mon logis. « Pourquoi rentrer chez moi ? On vit dans une maison, et je me réveillerais demain dans la mienne pour vivre encore ; mais est-ce qu’on peut vivre maintenant ? C’en est fait de la vie, on ne peut plus vivre maintenant. » Et je marchais par les rues sans souci d’arriver nulle part. J’avais chaud, et, à chaque instant, je déployais les pans de ma lourde pelisse de raton. Tout me devenait étranger. Il me semblait respirer l’air d’une autre planète, courir sur la surface de quelque lune. Les passants, les rues, la ville. « Maman et Lise ? Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait, maman et Lise ? Tout est fini, tout est fini, sauf ceci : je suis un voleur. Comment prouver que je ne suis pas… un voleur ? Partir en Amérique ? Mais que prouverai-je ainsi ? Versilov sera le premier à croire que j’avais volé ! L’idée ? quelle idée ? Qu’est-ce maintenant, une idée ? Dans cinquante ans, dans cent ans, chacun dira encore en me montrant : « Voilà… un voleur ; il inaugura son idée en volant à la roulette. »
De ma mésaventure éprouvais-je une rancœur bien authentique ? Je n’en jurerais pas. Dès ma prime enfance, lorsqu’on m’humiliait à vif, il me naissait aussitôt un désir incoercible de me vautrer orgueilleusement dans ma déchéance et d’aller au-devant des désirs de l’offenseur. « Ah ! vous m’avez humilié ? eh bien, je vais m’humilier plus encore ; regardez, admirez ! » Touchard me battait et voulait me montrer que j’étais un laquais et non le fils d’un sénateur : incontinent j’étais dans le rôle. Non seulement je l’aidais à s’habiller, mais, manœuvrant la brosse, je mettais en fuite la moindre poussière. Il m’arrivait de courir après lui, la brosse à la main, avec tant de feu que lui-même le devait réprimer : « Assez, assez, Arcade, assez ! » Lorsqu’il rentrait et ôtait son habit, cet habit je le pliais d’une main respectueuse et, pieusement, le couvrais d’un châle en soie quadrillée. Je sais que les camarades se moquaient de moi et me méprisaient pour ce zèle servile, mais c’est justement cela qui me plaisait : « Vous avez voulu que je sois un laquais, – eh bien, je suis un laquais ; un laquais… est un laquais. » Chez Zerstchikov j’avais crié à toute volée de fureur : « Je vous dénoncerai tous ; la roulette est défendue par la police ! » Eh bien, à l’origine de cette manifestation il y avait quelque chose du sentiment que j’ai dit. « Ah ! vous me prétendez voleur ? Soit. Et sachez donc que vous avez deviné ; je suis non seulement un voleur, mais un mouchard ! » Mais, bien entendu, je n’étais pas alors en veine, d’analyse : j’avais poussé un cri réflexe.
Dehors, je fus sans doute immédiatement en état de délire, – mais c’était un délire lucide : tels actes qu’il fallait que je commisse, j’en percevais pourtant l’absurdité. Oui, un crime – et je savais que c’était un crime – se tramait dans la broussaille de mon esprit : et s’il ne s’accomplit pas, ce fut grâce au hasard.
Un mot de Tatiana Pavlovna me revint en mémoire : « Il aurait mieux fait d’aller sur la ligne Nicolaïevski, et de poser sa tête sur des rails ; on la lui aurait coupée. » Mais je chassai cette pensée. « Poser la tête sur les rails et mourir, et demain on dira : il s’est tué de honte d’avoir volé… » J’eus un sursaut de fureur : « Il n’est plus possible de me disculper ; commencer une nouvelle vie est non moins impossible. Donc : se soumettre, devenir un laquais, un chien, un policier, et cependant se préparer en douceur à un acte sonore, et, un beau jour, faire tout sauter, coupables, innocents, et, quand les survivants stupéfaits auront appris que le héros de l’affaire est ce jouvenceau qu’on avait appelé « voleur », se tuer.
Je me trouvais maintenant non loin du boulevard des Gardes à cheval, dans une ruelle bordée de hauts murs. Derrière celui de gauche s’étendait un chantier de bois qui le dépassait d’une toise. Je m’étais arrêté tout à coup et m’étais mis à réfléchir. Dans un étui d’argent, j’avais des allumettes-bougies. J’avais conscience de ce que j’allais faire, mais pourquoi je l’allais faire, je l’ignorais. « Escalader le mur est très facile ; voici une porte cochère, évidemment fermée depuis des mois, qui facilite la chose. Il ne passe personne : nul risque d’être vu. Je n’aurai même pas besoin de sauter de l’autre côté. Bien à califourchon sur le faîte, je n’ai qu’à étendre la main pour toucher le bois. Je n’ai qu’à arracher d’une pile une bûche de bouleau… pas même la bûche : son écorce. Crac ! une allumette, l’écorce s’enflamme, et je l’insinue en bonne place. Puis je me laisse glisser dans la ruelle et reprends ma promenade, sans me presser, car l’incendie couvera un moment. » Avec joie je me mis à grimper ; au lycée, la gymnastique était ma spécialité ; mais j’étais en galoches et l’ascension s’annonçait laborieuse. Je m’agrippai à une saillie, lançai mon autre main sur la crête du mur et tentai un rétablissement sur les avant-bras : les points d’appui cédèrent, et je tombai à la renverse. Je suppose que ma nuque vint frapper le sol et que je restai sans connaissance une minute ou deux. Revenu à moi, je fermai machinalement les pans de ma pelisse, ayant ressenti tout à coup un froid insupportable, me traînai jusqu’à la porte cochère et m’accroupis dans l’encoignure. Mes pensées se troublaient, je m’assoupis. Comme à travers un songe je me ressouviens que retentit à mes oreilles un son de cloche lourd et bas, et que je t’écoutais avec enchantement.