II
Néanmoins, je suis allé chez Lambert. Où satisfaire ailleurs la curiosité qui me possédait ? Lambert habitait très loin, dans la ruelle Courbe, près du Jardin d’Été. Deux individus postés sur son palier, celui du troisième étage, me dévisageaient tandis que je gravissais les dernières marches. Feignant de ne pas les voir, j’avance la main vers la sonnette.
— Attendez ! me crie l’un deux.
— Je vous prie, attendez, répète l’autre, d’une voix douce, nous allons terminer… nous entrerons ensemble, voulez-vous ?
Je m’arrêtai. C’étaient encore de très jeunes gens, vingt à vingt-deux ans. Ils accomplissaient devant la porte quelque étrange besogne que je m’efforçai en vain de comprendre. Celui qui avait crié « attendez » était de grande taille, maigre, très musclé, avec une trop petite tête un peu grêlée et une physionomie comiquement ténébreuse, assez intelligente d’ailleurs et presque agréable. Ses regards toutefois étaient par trop insistants et hardis. Il était mal attifé : une vieille capote ouatée, trop courte (évidemment ce n’est pas pour lui qu’elle avait été faite), ornée d’un petit col de genette dépoilé ; de méchantes bottes rongées, presque paysannes ; un haut de forme affreusement cabossé et roussi ; malpropre, pas de gants et de funèbres ongles. Son compagnon, lui, était mis avec recherche : légère pelisse de martre, chapeau neuf et gants paille moulant des doigts effilés ; de même taille que moi, une physionomie séduisante, un visage jeune et frais.
Le grand retira sa cravate, un ruban crasseux, presque une ficelle, et l’autre, ayant extrait de sa poche une cravate noire toute neuve la lui nouait au long cou qu’il tendait docilement et de l’air le plus grave.
— Non ; cela ne va pas, la chemise est trop sale, prononça celui qui nouait la cravate, et par contraste elle paraîtra plus sale encore. Je t’avais pourtant dit de mettre le faux-col. Je ne sais pas… Vous ne savez pas ? s’adressa-t-il subitement à moi.
— Quoi ? demandai-je.
— Mais… faire un nœud de cravate. Voyez-vous, il faudrait qu’elle bouffe, de façon que l’on ne voie pas la chemise, sinon, tout l’effet est raté, je vous dis… C’est une cravate que je viens de lui acheter tout exprès chez le coiffeur Philippe ; coût : un rouble.
— C’est… l’autre rouble ? balbutia le grand.
— Oui, l’autre. De sorte que je n’ai plus un kopek. Alors vous ne savez pas ? Dans ce cas il faudra prier Alphonsine.
— Vous allez chez Lambert ? me demanda tout à coup et assez rudement le grand.
— Chez Lambert, répondis-je avec résolution, le regardant dans les yeux.
— Dolgorowky ? questionna-t-il du même ton.
— Non, pas Corovkine, répondis-je, avec la même rudesse, ayant mal entendu.
— Dolgorowky ? répéta le long-cou en me menaçant de sa petite tête.
Son compagnon se mit à rire.
— Il dit Dolgorowky et non Corovkine m’expliqua-t-il… Vous savez, les français, dans le Journal des Débats, écorchent souvent les noms russes… Je vous demande pardon, vous êtes… monsieur Dolgorouki ?
— Qui, je suis… Dolgorouki, et comment le savez-vous ?
Le long-cou avait chuchoté quelque chose au gentil garçon ; celui-ci fronça les sourcils et fit un geste négatif ; mais le long-cou, m’interpellant à brûle-pourpoint :
— M. le prince, vous n’auriez pas un rouble d’argent pour nous, pas deux, mais un seul. Voulez-vous ?
— Ah, l’animal ! morigéna l’autre.
— Nous vous rendons, conclut le long-cou en estropiant grossièrement les mots français.
— Vous savez, c’est un… cynique, expliqua le camarade. Vous pensez qu’il ne sait pas le français ? Il parle comme un parisien. Seulement, il contrefait les russes, qui ont la manie de parler entre eux une langue, qu’ils savent mal.
— Dans les wagons, spécifia le long-cou.
— Eh oui, dans les wagons aussi : ah ! que tu es ennuyeux ! Il n’y a pas à expliquer. Quel plaisir trouves-tu à faire l’imbécile ?
Cependant, j’avais pris un rouble et le tendais au long-cou.
— Nous vous rendons, assura-t-il.
Il enfouit la pièce et, tournant vers la porte un visage solennel, il se mit à frapper du bout de sa lourde chaussure.
— Ah, tu vas encore te colleter avec Lambert ! fit son compagnon avec inquiétude. Je vous en prie, sonnez, vous !
Je sonne ; mais le long-cou n’en continue pas moins à tapager de sa botte.
— Ah ! sacré…, fit soudain la voix de Lambert derrière la porte ; et il ouvrit.
— Dites donc, voulez-vous que je vous casse la tête, mon ami ! cria-t-il au long-cou.
— Mon ami, voilà Dolgorowky, l’autre mon ami, prononça l’encombrant personnage en toisant Lambert, devenu cramoisi de fureur.
À peine celui-ci m’eut-il aperçu qu’il se calmait net et, comme transfiguré :
— C’est toi, cher Arcade ! Enfin ! Eh bien, tu es guéri, enfin guéri ?
Il me serrait les mains avec force ; son ravissement apparut tellement sincère, que je ressentis un soudain plaisir, et même une sorte de tendresse.
— À toi la première visite !
— Alphonsine ! héla Lambert.
Elle se dégagea du paravent protecteur.
— Le voilà !
— C’est lui ! s’exclama Alphonsine, en battant des mains.
Elle se précipitait pour m’embrasser ; mais Lambert s’interposa à temps.
— Tout beau !… Vois-tu, Arcade : nous avions convenu à plusieurs de dîner aujourd’hui chez les tatars. Je ne te lâche pas ; viens avec nous. Nous dînerons ; eux, je les mettrai de bonne heure à la porte, – et alors on causera. Mais entre donc ! Nous sortons tout de suite. Un moment seulement. Attends…
Je restais debout au milieu de la chambre, jetant un regard circulaire et me ressouvenant. Derrière le paravent, Lambert s’habillait à la hâte. Le long-cou et son compagnon entrèrent aussi, peu susceptibles. Nous étions tous debout.
— Mademoiselle Alphonsine, voulez-vous me baiser ? beugla le long-cou.
— Mademoiselle Alphonsine…, commença l’autre en lui montrant la cravate.
Furieusement elle les repoussa tous les deux :
— Ah le petit vilain ! cria-t-elle au plus jeune : ne m’approchez pas, ne me salissez pas, et vous, le grand dadais, je vous flanque à la porte tous les deux, savez-vous !
Le premier, bien qu’elle l’éloignât avec mépris, comme craignant pour de bon de se salir à son contact (ce que je ne comprenais pas du tout, car il était accort et très proprement mis, comme on vit bien quand il ôta sa pelisse), la priait avec instance de nouer la cravate au long ami, après toutefois qu’elle l’aurait bouclé dans un des faux-cols de Lambert. Alphonsine faillit les battre ; mais, de derrière le paravent, Lambert lui cria d’obtempérer « pour avoir la paix ». Et Alphonsine obtempéra en effet, et sans la moindre aversion pour la saleté du long ami.
— Mademoiselle Alphonsine, avez-vous vendu votre bologne ? demanda-t-il.
— Qu’est-ce que ça, ma bologne ?
Le long-cou expliqua, que « ma bologne » signifiait un chien.
— Tiens ! quel est ce baragouin ?
— Je parle comme une dame russe sur les eaux minérales, répondit le grand dadais, le cou toujours tendu.
— Qu’est-ce que ça, une dame russe sur les eaux minérales ? et… où est donc votre jolie montre que Lambert vous a donnée, dit-elle, s’adressant tout à coup au joli garçon.
— Comment ! de nouveau pas de montre ? gronda Lambert de derrière le paravent ?
— On l’a mangée ! proclama le grand dadais.
— Je l’ai vendue pour huit roubles : elle était en argent doré, et vous l’aviez dite en or. Une montre pareille coûte au bazar seize roubles.
— Il faut mettre fin à cela ! continua Lambert avec une irritation croissante. Je ne vous achète pas des vêtements ni ne vous donne des bijoux, mon jeune ami, afin que vous les vendiez au bénéfice de votre long ami… Quelle cravate encore lui avez-vous achetée ?
— Ça ne coûte – qu’un rouble ; ce n’est pas de votre argent. Il n’avait pas de cravate et il lui manque encore un chapeau.
— Bêtises ! se fâcha réellement Lambert : – je lui ai donné suffisamment pour le chapeau, mais il lui faut tout de suite des huîtres et du champagne. Il sent mauvais. C’est un saligaud. On n’en veut nulle part. Comment le mènerai-je dîner ?
— En voiture, brailla le dadais. Nous avons un rouble d’argent que nous avons prêté chez notre nouvel ami.
— Ne leur donne rien, Arcade !
— Attendez, Lambert ; j’exige de vous dix roubles tout de suite, répliqua le jeune homme rougissant de colère et deux fois plus beau ainsi : – et gardez-vous de proférer jamais devant Dolgorouki des sottises comme celle que vous venez de dire. Je réclame dix roubles pour en rendre tout de suite un à Dolgorouki. Avec le reste, j’achèterai un chapeau à Andréïev.
Lambert avait quitté l’abri du paravent.
— Voilà trois billets jaunes, trois roubles, et ne vous avisez plus jusqu’à mardi de rien… Autrement…
Le grand dadais lui arracha l’argent, littéralement.
— Dolgorowky, voilà un rouble ; nous vous rendons avec beaucoup de grâce. Pétia, en route ! cria-t-il au compagnon, puis, agitant les deux billets sous le nez de Lambert, qu’il regardait dans le blanc des yeux :
— Ohé, Lambert ! Où est Lambert ? As-tu vu Lambert ? cria-t-il.
— Ne vous avisez pas ! hurla furieusement Lambert.
Tout cela devait se rapporter à des faits antérieurs absolument inconnus de moi, et je regardais avec étonnement. Mais la virulence de Lambert n’effraya point du tout le grand diable ; au contraire il vociféra plus haut :
— Ohé, Lambert ! etc.
Ils descendirent enfin ; Lambert se jeta à leur poursuite, mais revint presque aussitôt.
— Oh ! je les chasserai, et ça ne tardera pas. Ils coûtent plus cher qu’ils ne valent… Allons, Arcade ! Je suis en retard. Je suis attendu là-bas par un homme… nécessaire… Une canaille aussi… Tous des canailles ! Des pas grand’chose, des pas grand’chose ! répéta-t-il, presque grinçant des dents.
Tout à coup il se ressaisit.
— Je suis content que tu sois venu, enfin ! Alphonsine, pas un pas hors de la maison ! Allons.
Devant le perron l’attendait une voiture. Tout le long du chemin il ne put calmer sa fureur contre ces jeunes gens. Je m’étonnais de les voir si irrespectueux envers Lambert, et lui, presque craintif devant eux. Il me semblait, à cause de l’impression enracinée en moi dès l’enfance, que tout le monde devait craindre Lambert, de sorte que, malgré toute mon indépendance, je le craignais en ce moment moi-même.
— Je te dis que tout ça, c’est de la canaille, reprit-il. Me croiras-tu : ce grand flandrin m’avait tourmenté, il y a trois jours, en bonne société. Il se campait devant moi et criait : « Ohé, Lambert ! » En bonne société ! Tout le monde rit. Il sait que c’est une manière de m’extorquer de l’argent. J’ai casqué. Oh, ce sont des canailles ! Croirais-tu qu’il fut junker ? Naturellement il s’est fait chasser du régiment. Imagine-toi qu’il est instruit ! Il a des idées. Il aurait pu… Hé, au diable ! Et il est fort comme un Hercule. Il rend des petits services, mais n’a pas de zèle. Et tu peux voir, il ne se lave pas les mains. Je l’avais recommandé à une dame, une vieille dame, une grande dame, j’avais dit qu’il voulait se tuer à cause des remords de conscience ; à peine entré, il se laisse choir sur un pouf et se met à siffler… Et l’autre, l’éphèbe, est fils de général ; sa famille a honte de lui, je l’ai arraché au tribunal, et voilà comme il me paie. Mais je les chasserai à coups de pied.
— Ils savent mon nom ; tu leur as parlé de moi ?
— J’ai eu cette bêtise. Je t’en prie, reste pendant le dîner, patiente… Il viendra là-bas encore une affreuse canaille… Est-ce que tu aimes la bonne chère ? C’est moi qui paie, ne t’inquiète pas. Je puis te donner de l’argent. Viens toujours… Cette montre qu’il a vendue, c’est la deuxième fois qu’il me joue le tour. Ce petit Trichatov, tu as vu, Alphonsine dédaigne même de le regarder, – et tout à coup, au restaurant, en présence des officiers, il crie : « Je veux des bécasses ». Je lui ai donné des bécasses ! Seulement je me vengerai.
— Te souviens-tu, Lambert, à Moscou… notre partie de restaurant et le coup de fourchette dans la cuisse et tes cinq cents roubles ?
— Oui, je me souviens ! Hé ! diable, je me souviens ! Je t’aime… Crois-le bien. Personne ne t’aime, et moi, je t’aime ; moi seul, rappelle-toi… L’autre, qui viendra là-bas, le grêlé, méfie-toi ; s’il te questionne, réponds des bêtises, tais-toi…
Du moins, lui, à cause de son énervement, il ne me questionnait sur rien, cependant nous roulions vers le cabaret : j’étais même offensé de le voir si sûr de moi. Fort de la docilité que je lui témoignais jadis chez Touchard, il pense donc qu’il peut, aujourd’hui encore, m’ordonner n’importe quoi et me trouver obéissant. Inepte opinion qui ne va pas mal à cette brute.