III
Comme je l’avais pensé, elle vint me rejoindre dans ma chambre.
— Je vous ai tout dit, Arcade Macarovitch, commença-t-elle : notre destinée est entre vos mains.
— Non, je vous l’ai dit, je n’ai pas le droit d’accomplir l’acte sur quoi vous comptez…
— Oui ? C’est là votre réponse ? Soit, et je peux périr… Mais le vieillard ? Avant ce soir il deviendra fou !
— Il ne deviendra fou que si je lui prouve que sa fille a voulu le faire interner. Cette révélation, voilà ce qu’il ne supportera pas. Sachez, d’ailleurs, qu’il ne croit pas à cette lettre ; il me l’a dit !
J’exagérais, mais pour les besoins de la cause.
— Je m’en doutais ! En ce cas je suis perdue. Déjà il a pleuré et demande à rentrer chez lui.
— Expliquez-moi en quoi consiste, précisément, votre plan.
Atteinte dans son orgueil, elle rougit. Néanmoins :
— Cette lettre de sa fille nous disculpe aux yeux du monde. Je mettrai tout de suite au courant de la situation le prince V… et Boris Mikhaïlovitch Pélistchev, ses amis d’enfance. Ce sont personnages influents qui, il y a deux ans, s’indignaient déjà de certains procédés de sa dure et cupide fille. Ils le réconcilieront avec elle, mais sur ma prière formelle, sur mes personnelles instances. J’aurai donc le rôle sympathique. En outre, j’aurai l’appui de mes parents maternels, les Fanariotov. Mais, pour moi, le principal c’est… son bonheur. Qu’il sache enfin, par expérience, qui lui est dévoué réellement ! Par-dessus tout, je compte sur votre influence, Arcade Macarovitch : vous l’aimez tant… Ah ! sauf nous, qui donc l’aime ? Il n’a parlé que de vous ces derniers jours : vous êtes son « jeune ami »… Il va de soi que ma reconnaissance illimitée vous est à jamais acquise…
Ainsi elle faisait miroiter une récompense, de l’argent peut-être. Je l’interrompis aigrement :
— Quoi que vous puissiez dire, je reste inébranlable dans mon abstention. Mais, pour répondre à vos confidences par une même sincérité, je vais vous faire connaître mes intentions définitives. Je remettrai incessamment cette lettre fatale à Catherine Nicolaïevna, mais sous réserve expresse qu’elle s’engage à ne pas entraver votre bonheur.
— C’est impossible ! prononça-t-elle, rougissante de dépit à la pensée que Catherine Nicolaïevna pût la protéger, l’épargner.
— Je me tiendrai pourtant à ce parti, Anna Andréievna.
— Peut-être changerez-vous d’avis…
— Adressez-vous à Lambert !
— Arcade Macarovitch, vous ne savez pas quels malheurs peuvent résulter de votre entêtement, menaça-t-elle.
— Des malheurs en résulteront, – c’est bien possible… Allons ! en voilà assez !… Et, au nom de Dieu, ne m’amenez pas votre frère.
— Justement il veut réparer…
— Il n’y a rien à réparer. Inutile. Je ne veux pas, je ne veux pas ! (Oh, il se peut que j’aie été alors trop intransigeant avec elle…) Dites-moi pourtant où couchera le prince ? Ici ?
— Il va coucher ici, chez vous, sous votre garde.
— Dès ce soir alors, je déménagerai.
Anna Andréievna m’observait, irritée et muette. Je plaignais, oh, je plaignais cette fière fille. Mais je quittai la place sans lui jeter à ronger un mot d’espoir.